N° 83, octobre 2012

(La Mère)
Chapitre trente-six


Traduction :

Zeinab Golestâni


Le livre , recueil de propos recueillis par A’zam Hosseini, raconte les souvenirs de Zahrâ Hosseini, kurde originaire de Khorramshahr, qui avait dix-sept ans lors de l’attaque irakienne, et couvre essentiellement la bataille de Khorramshahr. Khorramshahr est une ville importante dans l’histoire de la Défense sacrée (defâ’-e moghaddas, 1980-1988) et est le symbole de la résistance iranienne. Les souvenirs de ces premiers jours de guerre sont détaillés avec précision dans ce livre et font revivre la mémoire de cette guerre à des millions d’Iraniens. Ce livre, publié pour la première fois en 2008, a été des dizaines de fois réédité.

Maintenant que la ville avait été libérée, j’avais demandé à Habib de m’emmener à Khorramshahr dès que possible. Je souhaitais tant revoir ma ville. On ne permettait toujours pas aux civils de visiter la ville ou d’y retourner vivre. Le jour où Habib a dit : « Allons visiter Khorramshahr », j’étais folle de joie. J’éprouvais un sentiment étrange. J’étais heureuse de revoir ma ville après près de deux ans. Je pensais qu’elle était toujours la Khorramshahr que j’avais connue. J’ignorais encore ce que lui était arrivé. Dès qu’on est entré dans la ville, j’ai été abasourdie. Le pont sur le fleuve qui reliait la ville à sa partie sud - Kout Sheikh et Mahrazi et enfin la route d’Abâdân - avait été détruit. Nous avons passé un pont mobile baptisé « la Liberté » et rejoint la ville.

Quartier de Kout-e Sheikh vu de la rive libre, durant l’occupation irakienne de Khorramsshahr

Je n’arrivais pas à croire ce que je voyais. Je ne voyais plus de ville. Tout avait été rasé. Je ne savais plus où l’on était. Partout où on allait, Habib rappelait le quartier qu’autrefois cet endroit avait été. (…) Il n’y avait ni rue, ni place, ni maison (…) Tout était devenu désert. Seuls de vastes champs de mines nous entouraient. Les Irakiens avaient partout dressé des pancartes indiquant les champs de mines. Ils avaient été tellement surpris par la contre-offensive qu’ils n’avaient même pas eu le temps de ramasser ces pancartes qu’ils avaient plantées pour leurs soldats.

Nous nous sommes dirigés vers la grande mosquée. Malgré tous les dégâts, elle était toujours debout. J’y suis entrée. Je me suis souvenue des premiers jours de la guerre, de ce qui s’était passé (…)

Quand Habib m’emmena vers notre maison, je ne pouvais toujours pas reconnaître où nous étions. Même si le quartier Taleghâni n’était pas aussi détruit que les autres, les maisons étaient tellement endommagées que j’avais l’impression de mettre les pieds dans un lieu étranger. Et voir notre maison m’a fait penser à ’Ali et Papa.

Je les entendais ; j’entendais leurs voix quand ils construisaient cette maison. (…) Les agents de Saddam n’avaient pas seulement tué le propriétaire, ils avaient aussi détruit sa maison et pillé sa fortune. Ils avaient même emporté deux des montants de la porte sur trois. Généralement, ils se servaient des portes de fer pour plafonner leurs barricades… Le toit de la maison s’était écroulé. Pourtant, par rapport aux autres maisons du quartier, la nôtre était mieux conservée.

Nous avons quitté la maison pour aller à Djannat-Abâd. Le cimetière était en mauvais état et les marques que j’avais tracées sur les tombes avaient disparues. J’ai dû chercher un peu avant de retrouver la tombe de Papa et celle de ’Ali. Mais j’étais tellement abasourdie que je n’ai même pas pu pleurer.

On était près de la tombe de ’Ali quand Habib m’a raconté : « De la nuit du 9 jusqu’au lendemain, nous avons combattu les Irakiens sur la place Râhâhan. Beaucoup de chars nous avaient attaqués. Les gars m’ont dit que Seyyed ’Ali était venu. J’ai demandé : "Lequel ?" Ils m’ont dit : "Seyyed ’Ali Hosseini."

Après quelques instants, j’ai vu ’Ali, un lance-roquette sur l’épaule et un char irakien devant lui. ’Ali s’est levé, a visé le char irakien pour tirer. Le char a tiré avant lui. L’obus a touché le mur derrière ’Ali. La poussière s’est levée et nous n’avons plus rien vu. J’étais triste. ’Ali était mon ami. Je me suis dit : "Quelle chance il a, ce garçon ! A peine arrivé, il tombe déjà en martyre."

Je pensais à ça quand je l’ai vu sortir comme un robot de l’écran de fumée. L’onde de choc de l’explosion l’avait sonné. Nous étions heureux de le voir vivant. Je ne l’ai plus revu après. Le combat entre nous et les Irakiens durait toujours. Les gars ont détruit quelques chars irakiens. Vers le coucher du soleil, Djahânârâ nous a dit : « Partez ! Vous êtes tout fatigués ; vous vous battez depuis hier. Les renforts vont vous remplacer. »

Nous sommes rentrés au siège du Sepâh pour nous reposer. A l’époque, on avait nos quartiers à l’école Contre-amiral Rassâei. Taghi Mohssenifar, ’Ali Vatankhâh, Aghâdjari, moi et les autres, nous étions assis dans la salle du rez-de-chaussée et parlions. J’ai demandé à Taghi Mohssenifar qui était en face de moi avec son lance-roquette à ses côtés : "Où est Seyyed ’Ali ?"

- Il est allé voir sa mère avec Hossein Tâei-Nejâd.

Des abris montés à la hâte au coin des rues permettaient aux jeunes de Khorramshahr de défendre leur ville

A ce moment, ’Ali Vatankhâh et certains des gars sont allés se coucher devant l’entrée de l’école. J’ai dit à Vatankhâh : " ’Ali, c’est dangereux de dormir ici. Si on nous tire dessus, vous allez directement recevoir les éclats."

Alors ils ont changé de place. A peine quelques instants plus tard, l’artillerie irakienne s’est mise à tirer. Le bruit ne cessait de se rapprocher. Nous n’avons même pas pensé que c’était l’école qu’ils visaient. Cette fois aussi, nous avons pensé : "Elle tire au hasard." Puis un obus a frappé la cour, un autre est tombé devant l’entrée de la grande salle et un autre en plein dans la salle. La dernière chose que j’ai entendue, c’était la voix de Seyyed ’Ali "Allâh o Akbar" (Dieu est grand.) et ça a été le trou noir. Je pensais que j’étais mort. Après un moment, j’ai rouvert mes yeux. Je ne voyais rien. Je me suis touché, j’ai vu que mes jambes étaient toujours là et mes bras et ma tête… Je me suis dit : « Je dois être au paradis. » Mais non, mes bras et jambes bougeaient, mais ils étaient si lourds. Je n’entendais rien. Mes yeux ne voyaient pas. J’ai essayé de me relever, peine perdue. Le souffle de l’explosion m’avait complètement sonné. J’étouffais et avalais de la poussière à chaque inspiration. Avec peine, je me suis traîné à quatre pattes jusqu’à la porte. J’avais l’impression de bouger dans du sang et de la chair, ce genre de choses. En sentant l’air frais sur mon visage, j’ai compris que j’avais atteint la porte. Puis j’ai appelé, sans cesse : ’Ali ! ’Ali !

Le photographe Saeed Sâdeghi : "Le 24 octobre 1980, avec la chute de Khorramshahr, je me suis jeté à l’eau et suis arrivé à Kout-e Sheikh qui était de ce côté-ci du fleuve. C’est ce jour-là que j’ai pris cette photo de Khorramshahr qui venait de Khorramshahr."

J’appelais ’Ali Vatankhâh. Cette nuit était particulièrement froide et obscure. On ne se voyait pas. Quelques minutes plus tard, ’Ali est aussi sorti. Nous ne savions pas quoi faire. L’artillerie irakienne tirait toujours. Nous nous sommes traînés jusqu’à la rue. Quelques gars de l’unité d’Aghâdjari étaient aussi sortis de l’école et ne savaient pas où aller. Les pauvres gars n’étaient pas d’ici… Nous avions décidé de rester là où on était jusqu’à ce que la situation se calme, quand un homme très élégant, en costume, s’est approché de nous et nous a demandé : « Qu’est-ce qui s’est passé ? »

J’ai dit : « Ils ont canonné notre siège, eu nos gars et détruit l’école. »

Il a continué : « Le siège a été frappé directement ? »

J’ai dit : "Oui ! Il y a eu même plusieurs coups au but."

Soudain, au milieu de la discussion, son allure m’a étonnée. Je trouvais ça étrange, qu’en plein milieu de cet abattoir, il soit là avec son costume chic. Je n’ai même pas eu le temps de finir ce que je disais qu’il a soudain disparu dans le noir. Plus tard aussi, je ne l’ai jamais recroisé dans la ville. Il appartenait à la cinquième colonne irakienne, je crois. C’est peut-être lui qui avait donné les coordonnées de tir aux Irakiens et qui posait ces questions pour s’assurer qu’il avait fait du bon boulot ?"

Après les paroles de Habib, je n’ai plus rien dit. J’aurais aimé fureter partout. Partout, dans toute la ville. Mais le chemin était fermé du côté de l’abattoir et du département de la police rurale. Les Irakiens étaient toujours à Shalamtcheh… Habib, en me voyant stupéfaite et silencieuse, m’expliquait et moi j’écoutais simplement. Du matin jusqu’à deux heures de l’après-midi, nous avons marché et moi, je regardais, des sanglots dans la gorge. Dès que nous sommes rentrés, j’ai commencé à pleurer. C’était dur pour moi. Quand la ville était tombée, je n’avais pas autant souffert. Je ne sais pas, peut-être que je croyais que l’on pourrait reprendre notre ville intacte, mais quand j’ai vu les ruines de Khorramshahr et l’injustice de tout ceci, j’ai eu très mal. Tant de nos jeunes étaient tombés dans cette ville qui avait aussi été rasée par l’ennemi…


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2 Messages

  • (La Mère)
    Chapitre trente-six
    25 janvier 2017 17:39, par sahar Davoudi

    Bonjour. Je veut lire ce roman en francais, je cherchais beacoup mais jai pas trouve.
    vous pouvez me dire ou je peut le trouve ?
    sil vous plait repondez moi.je vous attende

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    • (La Mère)
      Chapitre trente-six
      26 janvier 2017 18:01, par Zeinab Golestâni

      Chère Madame,
      J’ai entendu parler de la traduction de ce livre en anglais, au moment où je traduisais cet extrait de Dâ, et ça, il fait presque 4ans. Aujourd’hui, je me suis constaté de la traduction de ce livre en urdu et en turc, mais pas encore en français. Alors, à ma connaissance, Dâ n’est pas traduit en français et ça m’est vraiment dommage d’avoir cessé la traduction de ce roman-mémoire en français.
      Cordialement

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