N° 93, août 2013

Aperçu sur les relations internationales de la Perse safavide


Hoda Sadough


L’ère safavide occupe une place particulière dans l’histoire de l’Iran. Cette période est connue à la fois pour la richesse de ses contributions à la culture persane et aux arts du monde islamique, ses affrontements militaires avec ses voisins ottomans, ainsi que pour ses contacts croissants avec l’Europe.

L’Empire ottoman

Depuis la seconde moitié du XVe siècle, la dynamique des relations persano-ottomanes a été étroitement liée aux conditions socio-politiques et religieuses générales qui prévalaient en Anatolie, en Perse et dans les régions frontalières des deux empires. En 1500, Shâh Esmâïl, chef de l’ordre militaire Qezelbâsh et descendant du fondateur spirituel de l’ordre soufi de la ville d’Ardabil, Safieddin Ardebili (1252–1334), défait le dernier souverain Aq Qoyunlu, s’empare de Tabriz, et met ainsi fin à leur hégémonie. Esmâïl fait de Tabriz sa capitale et proclame, en 1501, le chiisme duodécimain religion officielle du pays. Or, la naissance d’un Etat chiite entouré de voisins majoritairement sunnites donne une nouvelle dimension aux relations avec le voisin ottoman.

L’arrivée en 1590 à Istanbul du prince safavide Heydar Mirzâ, otage politique en vertu d’un traité entre les Safavides et les Ottomans. Cette peinture, tirée du Divân de Mahmoud Abd al-Baki (1590-95) montre le goût des Ottomans pour le réalisme, opposé au lyrisme plus prononcé de la peinture safavide à la même époque.

Dès son ascension au pouvoir, la politique expansionniste de Shâh Esmâïl et la propagande chiite en Anatolie créent beaucoup d’inquiétudes au sein des milieux militaires d’Istanbul. Le prince Salim, dernier fils de Bayezid II, préconisant une attitude plus sévère vis-à-vis de l’expansion chiite que son frère aîné, succède à son père en 1512. Ayant mis en pratique des mesures impitoyables contre les chiites Turkmènes en Anatolie dans un premier temps, Sultan Salim s’applique à mobiliser par la suite toutes les forces militaires pour mettre en place les préparatifs d’une guerre contre Shâh Esmâïl. Les armées ottomanes et safavides s’affrontent à Tchâldorân le 23 août 1514. La bataille qui s’ensuit se termine par la victoire décisive de l’armée ottomane, en raison de sa supériorité en nombre, de ses tactiques militaires innovantes, et de l’utilisation intensive d’armes à feu. Shâh Esmâïl, qui avait combattu bravement, y perdit beaucoup de ses disciples proches et commandants, mais réussit à s’échapper blessé du champ de bataille. Les Ottomans s’emparèrent par la suite de la capitale safavide, Tabriz, pillèrent ses biens les plus précieux et déportèrent ses artisans à Istanbul.

Malgré cette conquête, la capitale safavide fut reprise par Shâh Esmâïl quelques mois plus tard, en hiver, alors que les troupes ottomanes s’y étaient retirées pour gagner Karabakh (Qarabag) dans le Caucase du Sud pour des raisons logistiques. Bien que la puissance de Shâh Esmâïl n’ait pu être entièrement détruite à la suite de la bataille de Tchâldorân, les Safavides ne constituèrent plus un grave danger pour les Ottomans pendant près d’un siècle. En effet, la défaite de Shâh Esmâïl eut un profond effet sur la reconsidération de ses politiques futures, tenant son armée à l’écart de tout conflit politique et de guerres.

Dans les années qui suivirent Tchâldorân, Sultan Salim tourna son attention vers les lieux stratégiques sur lesquels les Safavides pouvaient s’appuyer en temps de conflit. Au printemps 1515, il envahit la forteresse de Kemak (Kemah aujourd’hui) en Anatolie orientale, qui était encore tenue par les troupes de Shâh Esmâïl. Il envoya ensuite une armée sous le commandement de Senan Pacha à la principauté du Dhul-Qadr, qui avait adopté une politique ambiguë durant la guerre de Perse. Néanmoins, Salim n’était plus en mesure de poursuivre sa guerre contre les Perses en raison de la reprise des mutineries au sein de son armée. Il immobilisa en revanche ses forces pour lancer une campagne militaire contre les Mamelouks, dont l’annexion de la principauté Dhul-Qadr avait créé des tensions entre les deux puissances devenues maintenant voisines. L’armée ottomane réussit à marquer d’autres victoires au Caire ainsi qu’en Syrie, en Egypte et au Hedjâz, tous annexés à l’Empire ottoman.

Durant les deux dernières années de son règne, Selim a toujours été prédisposé à mener des campagnes contre Shâh Esmâïl. Cependant, la situation instable au sein de ses troupes l’empêcha d’exécuter ses plans. Sultan Selim mourut le 21 septembre 1520 près de اorlu. L’intérêt de son fils Suleyman I (1520-1566), qui lui succéda au trône, portait essentiellement sur l’Occident, bien que, lui aussi, ait mené plusieurs campagnes en Perse. Sous son règne, le commerce avec la Perse reprit, bien qu’à une échelle limitée. Shâh Esmâïl félicita Süleyman lors de son accession au trône et pour sa conquête de Rhodes en envoyant une lettre officielle en septembre 1523. Ce geste entraîna une reprise temporelle des relations entre les deux Etats. Esmâïl mourut néanmoins l’année suivante et son fils Tahmâsb I (1524-1576) lui succéda. Ces événements marquèrent le début d’une nouvelle ère dans les relations entre les Ottomans et les Safavides.

L’Ottoman Soliman le Magnifique marchant devant son armée à Nakhchivan, été 1554

L’Irak

Du XVIe au XXe siècle, le cours de l’histoire irakienne a été affecté par la persistance des conflits entre l’Empire safavide en Perse et les Turcs ottomans. Lieu de martyre et de sépulture d’un certain nombre d’Imâms chiites, l’Irak n’a jamais cessé d’occuper une place extraordinaire dans l’imaginaire des chiites duodécimains. C’est donc dans ce pays que l’on trouve les racines religieuses et idéologiques ayant amené la dynastie safavide au pouvoir. Les Safavides, qui furent les premiers à déclarer le chiisme religion d’Etat en Perse, ont cherché à contrôler l’Irak pour plusieurs raisons, parmi lesquelles une volonté d’étendre leur influence sur les lieux saints chiites à Najaf et Karbala, et d’autre part parce que Bagdad, siège de l’ancien Empire abbasside, avait une grande valeur symbolique pour eux.

Les Ottomans, qui craignaient que l’islam chiite se propage vers l’Anatolie (Asie Mineure), cherchaient, de leur côté, à maintenir l’Irak comme un Etat tampon sunnite contrôlé. En 1509, les Safavides, dirigés par Shâh Esmâïl (1502-1524) conquirent l’Irak, déclenchant ainsi une série de batailles prolongées avec les Ottomans. En 1535, les Ottomans alors gouvernés par Sultân Solimân (1520-1566) parvinrent à conquérir Bagdad, alors sous contrôle safavide. Les Safavides reconquirent Bagdad en 1623 à l’époque du règne de Shâh Abbas (1587-1629), mais y furent expulsés en 1638 après une série de manœuvres militaires brillantes dirigées par le sultan ottoman Murad IV.

L’impact majeur du conflit safavide-ottoman sur l’histoire irakienne fut le creusement du fossé entre chiites et sunnites. Les Ottomans et les Safavides eurent respectivement et de manière similaire recours à l’islam sunnite et chiite pour mobiliser un soutien interne. Par conséquent, la population sunnite de l’Irak a considérablement souffert pendant le bref règne safavide (1623-1638), tandis que les chiites d’Irak ont été exclus du pouvoir tout au cours de la longue période de domination ottomane (1638-1916). Au cours de la période ottomane, les sunnites ont gagné de l’expérience administrative qui leur permit de monopoliser le pouvoir politique au XXe siècle. Les sunnites ont réussi à profiter des nouvelles opportunités économiques et éducatives alors que les chiites, figés par le processus politique, sont restés impuissants politiquement et économiquement. Le fossé entre chiites et sunnites a continué d’être un élément important de la structure sociale irakienne dans les années 1980.

A l’aube du XVIIe siècle, les conflits fréquents avec les Safavides ont sapé les forces de l’Empire ottoman et affaibli son contrôle sur ses provinces. En Irak, l’autorité tribale fut de nouveau dominante. L’histoire de l’Irak du XIXe siècle est une chronique des migrations de tribus et de conflits. Les raids des Bédouins sur les zones habitées étaient devenus impossibles à freiner. A l’intérieur, la grande et puissante confédération tribale, Muntafiq, prit forme sous la houlette de la famille sunnite Saadoun de La Mecque. Dans le sud-ouest, le Shammar, l’une des plus grandes confédérations tribales de la péninsule arabique, pénétra dans le désert syrien et affronta la confédération Anayza. Sur le Tigre inférieur, près de Al-Amarah, une nouvelle confédération tribale, les Bani Lam, apparut. Dans le nord, la dynastie Baban kurde émergea et organisa la résistance kurde. La résistance ne permit pas aux Ottomans de maintenir leur souveraineté, et ce même sur le Kurdistan irakien (terre des Kurdes). Entre 1625 et 1668, et de 1694 à 1701, les sheikhs locaux régnèrent sur Al-Basra, et ignorèrent le gouverneur ottoman de Bagdad.

Malgré le fait qu’au moins la moitié sud du pays accueillait une importante population chiite, l’Irak était en réalité un territoire étranger pour les Safavides. Coupée du plateau central de la Perse par la chaîne de montagnes du Zagros, la région était difficile à défendre. Le Sawâd, la plaine inondable mésopotamienne, était chaud, humide et insalubre, et constituait une source fréquente d’épidémies mortelles. La terre semi-désertique de ce pays constituait un terrain inhospitalier pour les guerriers qezelbâsh habitués aux hautes plaines et aux montagnes du centre de la Perse et de l’Anatolie orientale. Leur préférence pour les tactiques de guérilla et les embuscades dans les montagnes était opposée aux confrontations ouvertes sur des champs de bataille dans cette région de plaines alluviales et de marais. Contrairement aux Ottomans, les Safavides ne sont jamais parvenus à contrôler une partie de la région, à l’exception des villes principales.

L’Empire safavide et ses voisins, l’Empire moghol et l’Empire ottoman

La Grande-Bretagne

Au début de la période safavide, l’intérêt principal des Anglais en Perse était d’ordre commercial. Ces derniers avaient en effet échoué à développer leur commerce vers l’est à travers la Russie et l’Asie Centrale au XVIe siècle au travers des marchands de la Société Russe fondée le 26 février 1555 à Londres. Au cours de leur première expédition, le passage maritime nord-est autour de la Russie fut bloqué par la glace et les Anglais furent contraints de continuer leur trajet par la Russie, après avoir reçu la permission de Moscou. Plus tard, lorsque cette solution s’avéra peu commode, ils décidèrent de considérer la possibilité de développer leur commerce par voie terrestre avec la Perse en vue de faire concurrence à la domination exercée par les Portugais sur le commerce maritime oriental des épices, ainsi qu’aux échanges commerciaux des Espagnols avec les Américains, notamment l’or. Au début du XVIIe siècle, la Compagnie des Indes orientales, qui avait été mise en place pour développer le commerce maritime anglais avec l’Asie, ainsi que la Compagnie du Levant qui avait déjà été fondée en 1581 en vue de développer le commerce à travers les régions de la Méditerranée, tentèrent de négocier avec la Perse l’extension du commerce de la soie. Ce commerce se déroula tout au long de la période safavide et constitua la base des relations anglo-perses. Etant donné leurs intérêts commerciaux dans les deux empires ottoman et perse, les Anglais ne prirent pas part aux hostilités entre les deux pays.

Le règne de Shâh Abbas marqua un tournant dans l’histoire de la Perse moderne. Menacé sur toutes les frontières, le nouveau Shâh parvint à vaincre ses ennemis et à stabiliser l’administration, revitalisant l’économie et léguant à ses successeurs un appareil gouvernemental solide et organisé. Durant la première partie de son règne, en automne 1598, l’aventureux courtisan anglais Sir Anthony Sherley et son frère Robert arrivèrent à Qazvin en quête de gloire et de fortune. Issu d’une famille éminente originaire du Sussex, le père d’Anthony Sherley avait servi avec distinction dans les guerres contre les Espagnols aux Pays-Bas. Proscrit par la cour de la reine Elizabeth mais enhardi par l’accueil qui lui fut réservé en Perse, il réussit à convaincre le Shâh de devenir son émissaire pour une mission destinée à obtenir le soutien des monarques européens dans la mise en place d’une alliance contre les Ottomans. Cette proposition était en réalité une mission diplomatique impossible à réaliser, mais sa réception en Europe trouva des échos jusque dans les pièces de Shakespeare. Alors que son frère fréquentait vainement les cours royales européennes, Robert languissait en Perse en enseignant la fabrication de canon. Le Shâh ayant fait preuve d’un intérêt renouvelé pour sa proposition d’alliance, il restait soucieux de promouvoir à nouveau sa proposition d’un « second front » contre les Ottomans, en dépit de l’échec de Sir Anthony Sherley. En 1608, Robert fut envoyé pour une mission similaire en Europe, mais après de nombreuses péripéties et discussions, il fut incapable de convaincre les cours européennes de faire cause commune contre les Ottomans.

En 1614, après avoir conquis la province de Lâr et s’être assuré le contrôle des côtes méridionales, Shâh Abbâs commença à s’inquiéter de la présence des Portugais à Hormoz, d’où ils contrôlaient une grande partie du commerce du golfe Persique. Il demanda alors à Sherley de l’aider à conclure un accord avec les Espagnols, qui étaient alors alliés aux Portugais. Sans parvenir à ses fins à Madrid, Sherley se rendit en Angleterre. Néanmoins, même le plaidoyer royal ne parvint pas à convaincre les marchands de la Compagnie des Indes de prendre Sherley au sérieux.

Le roi Charles, qui était consterné et se livrait lui-même à sa propre diplomatie personnelle, nomma Sir Dodmore Cotton le 15 Avril 1626 en tant que son ambassadeur en Perse. Cotton était chargé de défendre la réputation de Sherley et de proposer l’établissement de relations d’amitié et de commerce à Shâh Abbas. Après avoir atteint la Perse en mars 1627 par voie maritime, Sir Dodmore Coton y mourut dix jours plus tard de dysenterie. Quelques mois plus tard, Shâh Abbâs quitta lui-même ce monde. Ses initiatives diplomatiques et commerciales ambitieuses visant à déplacer le commerce de la Perse des routes terrestres de l’est et de l’ouest vers les voies maritimes nord et sud, ainsi que ses tentatives pour forger une alliance politique avec les puissances européennes contre les Turcs prirent fin avec sa disparition.

Sir Robert Shirley, l’ambassadeur safavide auprès de plusieurs cours d’Europe, en costume persan. Œuvre d’Anthony van Dyck, faite à Rome en 1622.

La France

A l’époque safavide, la France était principalement présente à travers ses établissements missionnaires. Sa présence était moins importante que dans la Turquie ottomane voisine où il existait, depuis l’époque de François Ier et presque sans interruption, un ambassadeur français ayant autorité pour régler les affaires politiques, commerciales et religieuses (notamment la protection des missionnaires et des sujets chrétiens). En Perse safavide, ce genre de relations diplomatiques ne fut mis en place que dans les années 1660 bien que de manière intermittente, et fut principalement assuré par les missionnaires. Les relations mises en place entre la France et la Perse doivent également être remises dans un contexte de rivalités entre les différentes activités missionnaires et la volonté du pape de l’époque de développer l’influence du catholicisme en Perse et plus spécialement à Ispahan. Les activités missionnaires connurent un nouveau développement par la suite avec la création de la Société des Missions étrangères, approuvée par le pape Alexandre VII en 1664. L’une des missions de la Société était de fonder un diocèse en Perse. Cette mission fut confiée à François Picquet, ancien consul français à Alep. Pendant son séjour à Ispahan (juillet 1682 - mai 1684), Picquet s’occupa essentiellement des affaires sacerdotales. Après sa mort, sa succession fut négociée par Sanson auprès de la cour safavide, et la Société envoya un autre prêtre de Paris, Martin Gaudereau. Après de longues négociations notamment entravées par d’autres missionnaires, Gaudereau parvint à obtenir du Shâh l’autorisation d’établir des missions à Jolfâ et Hamedân (1692).

François Picquet

Si les relations commerciales franco-persanes durant cette période restèrent relativement limitées, la France jouissait d’une position particulière vis-à-vis des autres pays du point de vue des études réalisées sur la culture persane et sa diffusion en Europe. Toutefois, les Perses éprouvaient généralement moins d’intérêt pour apprendre la culture européenne au contact des missionnaires. La présence et l’influence françaises en Perse prirent une nouvelle dimension lorsque, sous les premiers Qâdjârs (début du XIXe siècle), une partie de l’élite persane commença à s’intéresser à la culture française, qui jouissait alors d’un prestige particulier à la suite de la Révolution française et des conquêtes napoléoniennes.

En conclusion, l’instauration du chiisme comme religion d’Etat, la délimitation des frontières se rapprochant de celles de l’Iran moderne ainsi que la mise en place de relations diplomatiques et commerciales régulières avec les pays de l’Europe occidentale et la Russie caractérisent l’époque safavide. Ces développements cruciaux ne peuvent être compris que dans le cadre de la politique extérieure des Safavides, ainsi que celui des guerres et traités ayant rythmé leurs relations avec leurs voisins ottomans, ouzbeks et moghols. Une tradition et une identité chiite persanes furent formées en grande partie grâce à des liens établis avec les communautés chiites dans d’autres parties du monde musulman et au travers des tensions notamment religieuses existant avec ses voisins sunnites. De surcroît, les relations commerciales et culturelles de la Perse avec le reste du monde musulman se sont poursuivies et même intensifiées, permettant une circulation croissante d’artistes, d’œuvres et de biens d’Ispahan à Istanbul, jusqu’à Delhi. Les contacts croissants avec les Européens suscitèrent également une curiosité mutuelle et la rencontre de différentes idées et visions du monde, qui prendront un nouveau relief à l’époque qâdjâre.

Le roi safavide Shâh Esmâïl pourfendant son ennemi le chef ouzbek Mohammad Sheybâni durant la bataille de Marv en 1510.

Visites: 2496

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.