N° 96, novembre 2013

Historique du tapis de Kermân


Ali Mokhtâri Amin


Kermân est une province située dans les zones centrales et arides de l’Iran. Bien que des chaînes de montagnes se trouvent au nord-ouest de cette province, aucune rivière abondante ne coule dans cette région. Ce manque en eau et la présence de vastes zones montagneuses arides, incultivables et ensablées ont conduit la plupart des gens de cette contrée à se tourner, vers l’industrie du tissage de tapis au lieu de l’agriculture.

Patehdouzi, une sorte de broderie. Photo : Hamid Sâdeghi

Cette région du pays a été considérée depuis longtemps comme l’un des centres les plus importants du tissage de tapis. L’histoire du tissage de tapis à Kermân remonte à plusieurs siècles et est antérieure à l’ère des Safavides. Un morceau d’un grand tapis exposé au musée de Hazrat-e Imâm Rezâ à Mashhad, conservé depuis cinq cents ans, est le témoignage visible d’au moins cinq siècles d’expérience de tissage des tapis à nœuds de Kermân.

Les modes et la qualité de tissage de ces tapis ont connu bien des hauts et des bas. Cet art a connu son apogée durant la période safavide. Il est ainsi fort possible que l’art du tissage de tapis à Kermân soit arrivé à maturation grâce à leur soutien direct. Nous trouvons également évoquée la renommée des tapis de Kermân dans l’œuvre écrite d’Eskandar Khân-e Monshi, le secrétaire de Shâh Abbâs le grand, ainsi que dans celles de Jean Chardin, qui voyagea en Iran dans les années 1666 et 1672.

Le déclin du tissage du tapis de Kermân commença sous la dynastie des Qâdjârs, c’est-à-dire au début du règne d’Aghâ Mohammad Khân Qâdjâr. En raison de l’aide que les habitants de Kermân avaient apportée à Lotf-‘Ali Khan, dernier de la lignée des Zand, il massacra la quasi-totalité de la population de cette ville.

Il ressort des sources historiques qu’à cette époque, Kermân produisait avant tout du textile et non des tapis, de sorte qu’au milieu de la période qâdjâre, Kermân était l’un des centres de production de textile le plus important et le plus grand, surtout dans le domaine des tissus de soie. Parmi les productions de l’époque, nous pouvons citer les écharpes en laine, les tissus canevas simples ; et une sorte de broderie nommée patehdouzi.

Tapis de Kermân datant de la fin de l’époque qâdjâre, et représentant des rois et reines iraniens legendaries

Avec la Révolution industrielle en Europe et l’exportation de textiles ainsi que des machines permettant de les produire de façon industrielle en l’Iran, la production de textiles faits à la main connut une baisse importante, ce qui conduit à une revalorisation de l’art du tissage de tapis dans la région. Autrement dit, l’épopée de la révolution industrielle en Europe entraîna aussi de façon indirecte une nouvelle ère de développement du tapis de Kermân. Cette situation a conduit certains à affirmer que le véritable métier de tissage de tapis à Kermân n’a commencé qu’à partir du XIXe siècle, avec les efforts des commerçants de Tabriz. Voyant que la production de la région de Tabriz n’était pas suffisante pour l’exportation vers les pays européens via Tabriz et la Turquie, ces derniers décidèrent de créer de multiples ateliers de tissage, ouvrant ainsi une ère brillante dans l’art du tissage de tapis au sein de cette région. Plus tard, le déclenchement de la Première Guerre mondiale, la crise économique et la récession de 1929 conduisirent à un arrêt soudain des exportations vers l’étranger. Les commandes diminuèrent, ralentissant ainsi le développement du commerce des tapis de Kermân.

Malgré la fin de la crise en Europe, les entreprises étrangères ne reprirent pas leur commerce comme il l’était antérieurement. Et si le tapis de Kermân perdit ensuite peu à peu de sa gloire d’autrefois, les habitants de Kermân ont su préserver les acquis du passé et maintenir les caractéristiques particulières de ce métier.

Structures et caractéristiques du tapis de Kermân

Les tapis de Kermân sont souvent des tapis tissés selon trois trames, ce qui signifie qu’entre les raj, nous pouvons constater trois lignes de trame. La première et la troisième sont épaisses, et la deuxième est fine et mince. Les raj sont les unités de la densité de nœud. Ils montrent la finesse du tapis qui repose sur des nombres de cordes appelées chaîne ou trame, et utilisées pour la structure du tapis. En d’autres termes, la densité et le nombre des nœuds sur les trames et les chaînes sont appelés des raj. On peut aussi trouver à Kermân des tapis tissés selon deux trames, avec une première trame épaisse et une seconde très fine.

Deux styles de nœud de tapis sont les plus répandus à Kermân : les nœuds fârsi (persans) et les nœuds torki (turcs). Les nœuds fârsi sont répandus dans les zones urbaines de tissage du tapis, tandis que les nœuds torki sont plus répandus dans les zones rurales de tissage. D’autres nœuds comme les nœuds djofti, les nœuds pairs et les nœuds dits kamântcheh se sont aussi répandus ces derniers temps.

La quasi-totalité des régions de Kermân sont des régions de tissage de tapis, et l’utilisation de la laine de coton pour les chaînes et trames est courante. Les tisseurs de tapis préfèrent utiliser la laine de la production locale pour sa fermeté et sa durabilité, ainsi que pour sa texture proche de la soie.

Ancien tapis de Kermân aux motifs botaniques. Sa finesse, ses motifs et ses couleurs en font une véritable oeuvre d’art.

Les motifs

L’évolution et le développement des modèles des tapis de Kermân peuvent être divisés en trois périodes :

1- Première période ou l’ère du cachemire : Cette période coïncide avec le déclin du tissage du châle. A cette époque, pour maintenir le tissage de tapis, les marchands de Tabriz ont ouvert des ateliers de tissage dans des villes comme Harris, Tabriz, Mashhad, Arâk, Kâshân et Kermân. Ils ont aussi passé des commandes aux tisseurs locaux et ont entrepris l’achat de tapis. Cette action a permis le développement du tissage de tapis à Kermân. Les concepteurs de la nouvelle vague de développement du tissage de tapis à Kermân concevaient des motifs utilisés pour les châles de Kermân c’est-à-dire les graphiques et les motifs cachemire. C’est donc pour cela que cette période est appelée l’ère du cachemire.

2- L’ère du retour : C’est un retour aux conceptions traditionnelles. Avec la fin de la Première Guerre mondiale et l’évolution des goûts dans la clientèle majoritairement aux Etats-Unis, un changement fondamental a été réalisé. Les tisseurs ont repris alors des dessins et motifs de l’ère safavide. Les dessins comme les motifs arabesques, les fleurs nommées « shâh abbasside », les encadrements en style coranique et le style bergamote sont ainsi devenus très populaires.

3- L’ère de la tapisserie ou Gobelin : cette appellation est due à l’influence exercée par le style Gobelin sur ces tapis. On peut dire qu’a cette période, les motifs et les dessins des tapis tendent à perdre de leur originalité.

De façon générale, ce qui a fait la réputation des motifs des tapis est l’utilisation de très petits motifs qui sont largement distribués sur le tapis. L’autre point important est que les tisseurs de Kermân utilisent beaucoup de motifs de fleurs, d’arbres, et de feuilles même aujourd’hui. Selon certains spécialistes, l’environnement climatique et le désert auraient conduit au développement de l’utilisation de motifs de plantes à Kermân, comblant de cette manière ce manque extérieur dans l’esprit de ses habitants. Nous pouvons ainsi énumérer les motifs de plantes de cette façon : les motifs de grappes de raisin, herbes et végétaux, pots et plantes, motifs de colonnes, motifs de feuilles de betterave et de scènes de chasse.

Teinture et couleur

Les couleurs utilisées pour les tapis de Kermân sont l’une des raisons qui font leur réputation. En plus d’utiliser des teintures végétales et stables, la composition des couleurs est travaillée et unique. De façon générale, pour les tapis de qualité, au moins quinze couleurs sont utilisées, et leur nombre monte à trente pour les hautes gammes. En matière de couleurs, les tapis de Kermân comptent également parmi les plus diversifiés et les plus gais parmi les tapis persans. Les couleurs pourpre foncé, beige, cuivre, bleu clair et foncé, rose, vert clair et foncé, font partie des couleurs les plus fréquemment utilisées pour ces tapis.

En ce qui concerne la teinture, Kermân est la seule ville de l’Iran où les colorants de provenance étrangère n’ont pas de place. La plupart des teintures sont naturelles et étaient jadis utilisées dans les ateliers de fabrication de châle et de tapis. Néanmoins, dans les années qui ont suivi la fin de la Seconde Guerre mondiale, des couleurs d’encre ont été introduites dans les ateliers de teinture. Ces fameuses teintures végétales sont extraites de cochenille, garance, peau de noix, peau de grenade, feuille de vigne, paille et henné. A Kermân, comme dans le reste de l’Iran, l’alun est utilisé comme fixateur de teinture.

Tapis de Kermân tissé par le maître Abol-Ghâssem Kermâni, fin du XIXe siècle. Plusieurs tapis de cette époque prennent pour sujet les ruines des anciens palais achéménides. Dans cet exemple remarquable, on aperçoit également la tombe de Dârius.

Enfin, pour ce qui est la taille standard d’un tapis de Kermân, celle-ci ne peut être définie avec précision. Les tisseurs peuvent, selon leur désir et la demande du marché, déterminer les dimensions des tapis. Néanmoins, la coutume et les habitudes qui se sont glissées dans ce domaine depuis de nombreuses années ne peuvent être ignorées. Les plus petits tapis de Kermân sont les articles de sellerie ou les revêtements de meuble. Le Dargâhi qui signifie en langue persane « tapis d’entrée » constitue une autre pièce de tapis à Kermân qui mesure 60x100 cm. De même, des tapis de 200x120 cm et allant jusqu’à 6 mètres carrés et même plus, peuvent être tissés. Des documents anciens attestent également qu’auparavant, des tapis pouvant mesurer jusqu’à 100 mètres carrés étaient tissés dans cette région, et cela sur demande ; ces ouvrages uniques constituant la fierté de l’industrie du tissage de tapis à Kermân.


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