N° 96, novembre 2013

Kermân, multiculturelle et tolérante


Mireille Ferreira


Modjtabâ, originaire de Kermân, réside depuis huit ans à Montpellier, capitale de la province méridionale française du Languedoc-Roussillon, où il achève un doctorat en droit international pénal. Une rencontre, organisée par l’intermédiaire de l’Association culturelle franco-iranienne de Montpellier, lui a donné l’occasion de raconter sa ville, où il a hâte de retourner, dès sa thèse achevée. Voici le récit qu’il en fait, heureux de l’opportunité qui lui est donnée d’exprimer l’attachement qu’il éprouve pour sa ville natale :

"Je ne suis pas un spécialiste de l’histoire de Kermân mais ce que j’ai à vous dire la concernant est basé sur ce que j’observe et que l’on m’a raconté sur cette ville depuis mon enfance. Après mes études secondaires, je suis parti de Kermân faire mes études universitaires à Téhéran puis en France mais je reste très attaché à ma ville natale, où je retourne régulièrement. La richesse de cette ville est telle qu’elle permet d’évoquer de nombreux aspects, historiques, culturels, économiques, religieux, etc.

Détail de l’architecture du bazar de Kermân

La ville de Kermân a aujourd’hui une population d’environ 600 000 habitants. C’est la capitale de la région la plus étendue d’Iran, depuis que le Khorâssân, au nord-est du pays, a été divisé en trois régions. Elle est située à un peu plus de 1000 kilomètres de Téhéran. En raison de la présence des déserts et des massifs montagneux – la ville a une altitude d’environ 1800 mètres - on y rencontre une grande diversité de climats. On peut observer de grandes amplitudes de températures entre différents points de la région. La température de Shahrdân, ville la plus chaude de la province, est toujours très élevée, alors qu’au même moment il peut neiger sur la station de ski de Sirch, à environ 15 kilomètres de là.

Les historiens situent la création de la ville de Kermân à l’époque sassanide, sous le règne d’Ardeshir 1er (224-241 après J.-C.) mais on suppose qu’elle remonterait à l’époque achéménide, sous les règnes de Cyrus le Grand et Darius Ier, soit environ 500 ans avant J.-C. Cette supposition repose sur le fait qu’à l’époque de Darius, soit à la période de la construction de Persépolis, on transportait de grandes quantités de bois destinées aux toits des palais, or, les arbres de Kermân, particuliers à cette région, y furent abondamment utilisés. On retrouve, dans les textes de cette époque, le nom de Karmânia, de kâr qui signifie travail en persan et mân, les hommes, désignant ainsi un lieu où les hommes travaillent beaucoup. Une autre idée, reprise dans l’Avesta - texte sacré de la religion zoroastrienne - et dans la langue sanscrite, ker signifie faire la guerre, d’où l’idée d’un lieu habité par des guerriers, signe de l’importance de la guerre dans les temps anciens.

Citadelle d’Ardeshir

Kermân est considérée comme l’une des cinq villes les plus importantes d’Iran, avec Téhéran, Ispahan, Tabriz et Shirâz. De fait, à plusieurs périodes de son histoire, Kermân est devenue capitale d’Iran, avec d’autres villes, pour des périodes plus ou moins longues. A l’époque de la dynastie mozaffaride aux XIIIe et XIVe siècles, Kermân était la capitale de Tamerlan. A la fin du XVIIIe siècle, bien que Shirâz soit alors capitale de la dynastie Zand, son dernier roi, Lotf Ali Khân, s’installa à Kermân, ce qui en fit pendant quelques mois sa capitale, jusqu’à ce qu’Aghâ Mohammad Khân, en fondant la dynastie qâdjâre, détruisit Kermân et massacra une bonne partie de ses habitants, pour les punir d’avoir soutenu ce roi. A la fin du XVIIIe siècle, Kermân fut détruite par un séisme. L’Iran étant le pays des tremblements de terre, Kermân a été touchée plusieurs fois au cours de son histoire. J’y ai vécu moi-même un tremblement de terre lorsque j’étais enfant. Ces dernières années, la région a été durement éprouvée, comme à Bam en 2003.

Kermân a connu plusieurs périodes d’importants développements. Deux gouverneurs ont apporté de grands changements à Kermân. Le premier, Ganj Ali Khân, était le maître de Shâh Abbâs safavide, qui l’appelait bâbâ (papa). Il fit construire le grand bazar, qui peut être comparé, par sa grandeur et sa beauté, au bazar Vakil de Shirâz. Le second, Ebrahim Khân Zahir-od-Dowleh, prince qâdjâr envoyé à Kermân par Fath Ali Shâh pour reconstruire la ville - détruite par Aghâ Mohammad Khân, le premier roi qâdjâr, comme je l’ai déjà dit - développa le bazar en y ajoutant une école et des commerces, des bijouteries en particulier.

Mausolée Gonbad-e Djabaliyeh

De nombreux sites et monuments font de Kermân une ville attrayante pour les touristes. Parmi mes préférés, je citerais le mausolée Gonbad-e Djabaliyeh, les citadelles Ardeshir et Dokhtar, monuments importants pour qui visite Kermân. Il faut voir aussi le musée de la monnaie, situé près du bazar Ganj Ali Khân, les jardins Bâgh-e Shâhzâdeh à Mâhân et Bâgh-e Harandi, dont la maison - où Rezâ Shâh Pahlavi s’était installé quelques jours sur la route de l’exil en Afrique du Sud en 1941 - a été transformée en un musée exposant instruments de musique et objets archéologiques.

Hammâm Ganj Ali Khân

Les ressources économiques de la ville de Kermân et de sa région sont nombreuses. Parmi celles qui font sa réputation, je peux citer les pistaches de Rafsanjân et de Kaboutar Khân, petit village situé entre Rafsanjân et Kermân, qui passent pour être les meilleures du monde, le cumin de Kermân, le ghavout, poudre parfumée aux amandes, à la noix de coco, à la pistache ou encore au café, les dattes de Bam, très moelleuses, les pâtisseries typiques de Kermân, comme le kolompeh, petit gâteau rond fourré aux dattes et parfumé à l’eau de rose. Une partie du bazar est dédiée à une spécialité de Kermân, le patteh, étoffe de laine destinée à l’ameublement (nappes, rideaux) où la couleur rouge domine, à laquelle certains artisans ajoutent des motifs verts ou blancs. Confection plus difficile à réaliser que les tapis, car travaillé à l’aiguille, elle est l’affaire d’un nombre très restreint d’experts. Les objets en cuivre du bazar de Kermân sont aussi très réputés. Sans oublier les tapis, produits environ un siècle avant ceux de Kâshân, Ispahan, ou Tabriz et dont la qualité et la beauté rivalisent avec la production de ces centres renommés. Le plus beau tapis iranien, réalisé par le maître Mohammad Arjomand, il y a environ 70 ans, à l’époque de la dynastie pahlavi et fabriqué, à l’origine, pour la mosquée du vendredi de Kermân, se trouve aujourd’hui au Sénat des Etats-Unis. On peut citer aussi les tapis de l’atelier Rashid Farrokhi. Ces tapis sont bien connus à l’échelle mondiale car ils ont tous été signés par leur créateur.

L’aspect religieux me semble essentiel à développer lorsque l’on parle de Kermân car on y rencontre toutes les religions présentes en Iran, hormis l’islam sunnite que l’on trouve plus particulièrement dans les provinces du Sistân-Baloutchistan, du Khouzestân, et du Kurdistân. De nos jours, la grande tolérance des habitants de la ville et, au-delà, de toute la province pour les différentes religions, parfois contradictoires, m’impressionne beaucoup.

Jardin de pistaches de Rafsanjân

Outre les musulmans chiites majoritaires en Iran, on rencontre à Kermân des Zoroastriens, avec leurs propres écoles et le plus beau temple du feu d’Iran qui renferme un musée anthropologique. Ils organisent à Kermân des fêtes grandioses, telles que Sadeh, la fête du feu, qui a lieu 50 jours avant Norouz, le Nouvel An iranien, ou encore Tiregân qui a lieu le 1er juillet, durant le mois de Tir du calendrier iranien. A l’époque de la dynastie sassanide, au début de l’arrivée de l’islam en Iran, une grande partie des Zoroastriens a quitté l’Iran pour s’installer dans l’Inde du Nord-Ouest, formant la communauté des Parsis. Bien que je sois musulman, j’apprécie la religion zoroastrienne car elle est l’un des élements à la source de la culture persane. En Iran même, il y a erreur sur la nature du zoroastrisme, certains pensent que les Zoroastriens adorent le feu, ce qui est faux, naturellement. Il n’est, pour eux, qu’un élément sacré, une source d’énergie et de lumière.

Kolompeh, la pâtisserie typique de Kermân

L’Ecole Shaykhieh est aussi présente à Kermân, comme à Tabriz, au nord-ouest de l’Iran. Ce mouvement spirituel chiite, qui centre son enseignement sur la fidélité aux Imâms, est apparu sous la dynastie qâdjâre aux XVIIIe et XIXe siècles. Sheikh Ahmad Ahsâ’i, un des savants chiites, a fondé l’école Shaykhieh sur la base de l’attente du Douzième Imâm caché et son élève, Kâzem Rashti, a développé cette idée. Un élève de ce dernier, Hâjj Mohammad Karim Khân, fils du gouverneur de Kermân, Ebrâhim Khân Zahir-od-Dowleh, dont j’ai déjà parlé, revint à Kermân après ses études à Karbalâ en Irak et développa à son tour l’école Shaykieh.

Le soufisme, mouvement mystique de l’islam, s’est fortement développé à Kermân à l’époque seldjoukide (XIe et XIIe siècles). La dépouille du fondateur de l’ordre soufi de Kermân, Shâh Ne’matollâh Vali, mort en 1431, repose dans le superbe mausolée de Mâhân au sud-est de la ville de Kermân. Enfin, la petite communauté juive de Kermân s’adonne principalement au commerce des tissus. Avec les zoroastriens et les chrétiens, également présents dans la ville, cette religion est représentée au Majlis, le Parlement d’Iran.

Patteh, étoffe de laine destinée à l’ameublement (nappes, rideaux)

Pour conclure, je dirais que j’apprécie la vie culturelle de Kermân, fort différente, bien sûr, de celle de Montpellier. Les Kermâni sont calmes et posés, d’une culture perse très ancienne héritée des Zoroastriens. Ils préfèrent une vie familiale et amicale où l’on échange en permanence informations et idées, dans le cadre des jardins familiaux. Je pense que la région de Kermân a un bel avenir devant elle, qu’elle pourra prospérer grâce, notamment, à la richesse culturelle et à l’esprit de tolérance de ses habitants. Le développement économique de la région me semble prometteur, basé sur ses nombreuses ressources : gisements de charbon et de cuivre - Sadd-e Tcheshmeh possède le deuxième gisement au monde de cuivre - usines de montage automobile à Bam et à Rafsanjân.

Objets en cuivre du bazar de Kermân

Sur le plan personnel, j’ai l’intention de revenir à Kermân après ma thèse, pour enseigner à la Faculté de Droit de Kermân par exemple, au moins pendant quelques années, afin d’y transmettre le savoir que j’ai acquis ailleurs, et participer ainsi à l’enrichissement de ma ville.

Bibliothèque municipal

Je remercie La Revue de Téhéran d’avoir pris l’initiative de publier, en français, des articles sur la belle région de Kermân, qui pourront être lus par mes amis français et iraniens francophones."


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5 Messages

  • Kermân, multiculturelle et tolérante 18 août 2014 15:10, par benoit gallet

    Bonjour,
    Mon amie et moi meme partons a Kerman au mois d’Octobre, et pour rien vous cacher, nous avons trouver tres peu d’infos hors des sentiers battus sur la ville de Kerman, mis a part, ce fabuleux et magnifique article.
    Question relativement simple, s’il est d’accord est il possible d’avoir l’adresse mail Modjtabâ ?
    Il vit a Montpellier, et nous vivons a coté a Avignon...
    Par avance merci pour l’attention que vous porterez a notre demande.
    Continuer, votre revue est magique !
    Cordialement
    Benoit Gallet

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    • Kermân, multiculturelle et tolérante 18 août 2014 15:53, par Mireille Ferreira

      Cher Benoit,
      Modjtabâ est toujours à Montpellier. J’ai eu son accord pour vous communiquer son adresse e-mail : modjtaba_hosseininasab@yahoo.com
      Bon voyage dans Kermân la magnifique.
      Mireille F

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  • Bonjour,

    Depuis longtemps, le monde iranien, perse, m’accompagne.
    Je lis des auteurs, des poètes, des publications récentes ou des travaux des orientalistes, je vois le cinéma iranien.
    Depuis plusieurs années, je fréquente votre site.
    Et cet été, je suis partie en Iran, un mois.
    J’habite Montpellier.
    L’association dont vous parlez existe-t-elle toujours, car lors de précédentes recherches je ne l’ai pas trouvée.
    Cordialement

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    • Kermân, multiculturelle et tolérante 20 octobre 2014 13:12, par Mireille Ferreira

      Vous pouvez contacter Mojtaba par mail (modjtaba_hosseininasab@yahoo.com)
      qui saura vous donner le contact de l’Association iranienne de Montpellier.
      Mireille Ferreira

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  • Kermân, multiculturelle et tolérante 21 octobre 2014 17:43, par Mireille Ferreira

    L’association iranienne de Montpellier existe toujours et peut être jointe par mail : acfim34@gmail.com
    Elle organise un concert de musique iranienne ce samedi 25 octobre 2014 à 20h30 à la Maison des Jeunes et de la Culture André Malraux de Castelnau le Lez.

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