N° 98, janvier 2014

Traduire,
une pratique-théorie


Hoda Sadjâdi


La théorie de la traduction

Lorsque l’on réfléchit sur la théorie de la traduction littéraire, il est essentiellement question des différentes aires culturelles et de leur impact sur le travail du traducteur. Non pas près de lui simplifier la tâche, elles l’obligent au contraire à diversifier ses domaines de connaissances ; diversification qui exigera la maîtrise et la compréhension des différentes cultures propres aux auteurs à traduire. Le traducteur littéraire se verra en quelque sorte endosser, en plus du sien, le rôle du sociologue, de l’ethnologue, de l’historien, du poète, de l’écrivain, du journaliste. Parce qu’avant tout, il a un rôle socioculturel.

La traduction, passeuse de voix, doit être considérée comme une forme de communication entre deux nations et la réceptivité que chacun a de l’autre.

C’est pourquoi le traducteur doit s’effacer derrière son ouvrage ; les deux écueils majeurs étant les excès du littéralisme et ceux de l’infidélité. Toute déformation ou adaptation suivant la position traductrice influence considérablement la réceptivité du pays cible par rapport à l’auteur et sa vision de la société de laquelle il est issu.

L’oralité et la traduction

Qui dit littérature dit aussi oralité. Il convient de noter qu’il y a une différence entre l’oralité et l’oral dans le domaine de la traduction. L’une des difficultés rencontrées est la littéralisation de l’oralité qui est une caractéristique marquante de certaines cultures. Pas forcément retranscrite, elle est un vecteur de transmission du vécu historique d’une culture, en particulier du temps où aucune mémoire, excepté la mémoire humaine, ne pouvait cristalliser et retransmettre l’héritage culturel de chaque peuple. Henri Meschonnic [1] dira : « Sans avoir une réflexion préalable sur l’oralité, la littérature et la conception du langage, on ne peut pas travailler dans la traduction. »

Suivant les différentes théories de la traduction, nous sommes amenés à réfléchir et à mûrir notre réflexion sur les aspects pratiques de la tâche de traducteur.

Transmettre la poétique

Il est nécessaire de souligner que le traducteur aura pour tâche d’effacer sa propre personnalité. Il est essentiel de ne pas imprimer son propre sens poétique, son vécu, son apprentissage, car la traduction ne consiste pas seulement à traduire des mots, mais surtout à véhiculer le message de l’auteur. Il y a des moments où les mots sont moins importants que le rythme. Préserver le rythme de l’auteur permettra de ne pas changer l’ordre des mots, sauf si une illisibilité apparaît.

Un registre parlé - le traducteur est un révélateur

En français, on apprend qu’il y a une différence entre la langue et le langage. Le langage est une faculté de l’espèce humaine tandis que la langue est une réalisation concrète de cette faculté. Dans les textes, on ne va pas parler d’un langage mais plutôt d’un registre parlé. La langue est un produit social car dans une communauté linguistique, tout le monde parle la même langue. En revanche, la parole ou le discours est un acte individuel, et c’est bien pour cela qu’on ne traduit pas que les langues. On traduit avant tout une parole, retranscrite dans un texte. Ce texte possède une poétique qui lui est propre et la mission du traducteur consiste à la révéler.

Traduire la force et la valeur des mots

Le traducteur doit faire entendre le discours de l’auteur dans une autre langue. Ainsi, pour lui, l’enjeu sera le dialogue entre langue-source et langue-cible, milieu-source et milieu-cible. Il faut donc être attentif à la forme du texte, à son oralité, son rythme, son humour, son approximation. Et sauvegarder ces critères, c’est pouvoir traduire la force et la valeur des mots de l’auteur.

N’est-il pas vrai que « toute traduction est une lecture, écriture » ? Pour accomplir cette mission, l’oralité devient le concept fondamental, étant donné qu’elle se trouve à la base de la poétique. Et en suivant ce raisonnement, la difficulté de la traduction littéraire sera de percevoir ce qui fait l’oralité du texte ; une oralité qui peut être souvent masquée ou rejetée.

Alors que je voulais moi-même traduire un texte du français vers le persan, j’ai hésité entre les mots qu’il fallait choisir. Le texte disait : "ils faisaient venir des musiciens dans leur maison". Ce texte parle de l’Iran des années 40 ; dès lors, pour traduire le mot "musicien", j’étais face à deux choix : ou le traduire par navâzandeh (نوازنده), qui est un mot du persan moderne, ou par motreb (مطرب), qui nous renvoie par son oralité à l’époque du texte. Le premier choix donnera certainement de l’actualité à mon texte, mais je me dis qu’un texte parlant des conditions de vie des années 40 doit faire ressentir, même par ses termes, la poétique de son temps.

Analyser un texte avant de le traduire

Le rythme de chaque texte est sacré et tout ce qui crée ce rythme est primordial : les points, les virgules, les points d’exclamation. Un texte n’est pas seulement un ensemble de mots. La ponctuation et les traces visuelles en font également partie. En réalité, l’auteur essaye de jouer sa partition à l’aide de ces ponctuations. Ce sont les instruments de sa musique, et en tant que traductrice, je n’ai pas le droit de changer sa musicalité ou de la couper. Par conséquent, il faut prendre le temps de se familiariser avec le texte, écouter sa poétique, et cerner le message que l’auteur veut faire passer avant de passer à la phase de traduction. En somme, l’analyse d’un texte permet d’éviter de commettre l’assassinat invisible en masquant l’originalité du texte.

Henri Meschonnic

Préserver l’étrangéité du texte-Représentation de la culture

Auparavant, lorsque je traduisais un texte du français au persan, une question m’était souvent venue à l’esprit. Devrais-je laisser la trace française du texte littéraire dans ma traduction ? En lisant les différentes théories de la traduction littéraire, j’ai pu conclure qu’il fallait préserver cette étrangéité du texte qui provient de l’identité de l’auteur. Il est important que le lecteur puisse en saisir la francité, donc la culture du texte d’origine.

La traduction de la littérature du monde est le vecteur de la culture d’un peuple source vers un peuple cible. D’où le caractère sociologique de la traduction.

Complexité de la traduction des textes oralisés

Un échange approfondi entre les traducteurs de différents horizons linguistiques et culturels, en particulier avec une culture littéraire fortement oralisée… la traduction de la poésie berbère demande un haut niveau en sociologie ! Je suis convaincue que plus la littérature est oralisée, plus elle est complexe et par conséquent, le travail du traducteur en devient plus délicat. Car il doit transmettre une éloquence qui demeure implicitement (par les métaphores) au cœur d’une telle littérature. Par conséquent, l’univers extra textuel qui entoure cette littérature doit être impérativement connu par le traducteur. En effet, cette connaissance est la matrice de son analyse préalable et elle est tout aussi indispensable qu’une maîtrise linguistique.

Pour mieux éclaircir mes idées, j’ai pensé à comparer quatre traductions différentes et disponibles d’un poème d’Ahmad Shâmlou
 [2] réalisées par des traducteurs de langues diverses. Etant donné qu’en persan, il n’y a pas de genre (masculin-féminin) pour les mots, une question a été posée par les non persanophones : pourquoi dans les quatre traductions, le mot nâzanine (en persan-نازنین) est traduit par "gracieuse" et non pas par "gracieux" ? En tant qu’Iranienne, il est évident qu’il faut le traduire par un adjectif féminin car je sais très bien que dans ma culture, quand un poète parle de l’amour et qu’il s’adresse à l’être aimé, cet être cher est sans aucun doute une femme. Mais en y réfléchissant, j’ai trouvé une autre raison : c’est que le terme Nâzanine est un prénom féminin. Il est donc naturel que le traducteur pense au terme gracieuse, d’où l’importance d’acquérir une connaissance profonde de la culture d’un peuple, un travail que la traduction exige.

La répétition et la traduction

Lors de mes échanges avec les traducteurs berbères, j’ai pu constater que contrairement à certaines littératures où les répétitions dévalorisent le texte, ce qui est le cas en littérature persane, dans la poésie berbère, la répétition n’est pas un défaut mais fait partie de l’ensemble. Caractère principal de leur littérature, elle ne doit pas surprendre le lecteur. Le traducteur devra convaincre son lecteur de cette répétitivité voulue et non pas maladroite. D’où la difficulté de son travail consistant à essayer de démontrer le lien existant entre cette répétition et le reste du texte. D’une certaine manière, le traducteur, sans chercher à justifier son auteur dans sa répétition, se trouve dans l’obligation de le faire !

Préserver la littéralité du texte

J’ai pu réaliser, à travers mes expériences de traduction, à quel point le travail du traducteur est minutieux en ce qu’il doit éviter de perdre le fil conducteur du texte lors de sa traduction afin de préserver sa littéralité. Comme le dit Carlos Batista [3] : « La traduction est une sorte de mesure, de révélateur de la portée, de la qualité, de la teneur et du caractère littéraires du texte. » Sans doute le traducteur est un créateur.

Pour conclure : pourquoi théoriser la traduction ?

Pourquoi tant de théorisation de traduction ? La traduction n’est-elle pas de la pratique ? La rencontre et l’échange avec les traducteurs venant de différentes aires culturelles m’a permis de constater qu’un traducteur qui est aussi acteur-créateur, a besoin de mobiliser son savoir, d’analyser, de regarder et de percevoir car à la fin de son travail, son texte devient lui plus l’auteur.

Il faut se poser plusieurs questions avant de se mettre au travail et sans la théorie, ces questions ne trouveront pas de réponses pertinentes.

A travers les expériences des différents traducteurs de langues diverses, on a pu noter que la traduction, comme toute autre science a besoin d’être définie, éclaircie. Le traducteur a certaines peurs, certains doutes et certaines difficultés qu’il ne peut pas surmonter sans avoir recours à la théorie. Théorie qui, pouvant parfois faire appel à d’autres sciences, enrichit le traducteur et l’aide à relever ses défis.

Cette approche m’a offert une nouvelle vision de la traduction et grâce à cette théorie, ma conscience de traductrice a reçu une chiquenaude. Aujourd’hui, je suis consciente de montrer le côté informatif et culturel du texte et pour cela, je dois me rendre compte de trois éléments de ce texte : les traces, les indices et les valeurs. Alors, je n’oublierai pas qu’en tant que créatrice, la socialité du texte ne doit pas être sous-estimée, car ce que je produirai possède une valeur.

La traduction n’est pas une simple transmission du message mais elle consiste aussi à faire entendre la musicalité du texte d’origine. D’où le respect de la notion de fidélité dans la traduction.

Carlos Batista (c) Clémence René-Bazin

Umberto Eco [4] écrit dans Dire presque la même chose : « …le concept de la fidélité participe de la conviction que la traduction est une des formes de l’interprétation et qu’elle doit toujours viser, fût-ce en partant de la sensibilité et de la culture du lecteur, à retrouver je ne dis pas l’intention de l’auteur mais l’intention du texte, ce que le texte dit ou suggère en rapport avec la langue dans laquelle il est exprimé et au contexte culturel où il est né. »

Si le texte à traduire fait entendre une musique nostalgique, si ses mots et sa ponctuation, son silence et sa forme tentent de refléter un air particulier, le traducteur a pour devoir de rester fidèle, de respecter le rythme, et prendre soin de cet air propre à l’auteur pour le retransmettre. Autrement dit, le traducteur ne serait pas un traducteur littéraire s’il se contente de traduire les mots du texte sans marquer la poétique de l’auteur.

Tout ceci nous permet de définir la traduction, de mon point de vue, comme étant « un moyen d’établir un contact entre des langues et des cultures différentes. Elle prend en charge les rapports difficiles qui existent entre elles ; elle transmet le savoir, le sens et la viscéralité des langues. Rendre compte des rapports de force, de l’impact des langues et des civilisations, tel est l’enjeu de la traduction littéraire. »

On considère la personne comme un traducteur lorsqu’elle est entièrement au service du texte et au service du lecteur, lorsqu’elle a parfaitement assimilé les différentes langues et cultures qu’elle aura à refléter à travers les ouvrages. Elle reçoit une énergie de ces textes et doit la transformer en une énergie semblable, sous une forme culturelle et linguistique différente.

Notes

[1Poète, linguiste, traducteur français (1932-2009).

[2Ahmad Shâmlou (1925-2001) est l’un des grands poètes iraniens du XXe siècle qui a apporté une contribution majeure à la compréhension des croyances et de la langue du folklore persan.

[3Traducteur franco portugais (1968).

[4Romancier, philosophe et linguiste italien (1932).


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