N° 98, janvier 2014

Pensée iranienne contemporaine – études religieuses et philosophiques (XIII)

La foi selon le Coran
d’après le commentaire Al-Mîzân de ’Allâmeh Tabâtabâ’î*
(2ème partie)


Amélie Neuve-Eglise


Dans la première partie de cet article [1], nous avons tenté de présenter une définition de la foi (imân), de son origine et de son essence selon le Coran, en se penchant notamment sur les significations de la racine arabe de ce terme qui évoque les idées de paix, de sécurité et de probité. Cette seconde partie vient préciser ces thématiques en se concentrant davantage sur une étude du type de réalité constituée par la foi, et des attributs des croyants tels qu’ils sont décrits dans le Livre sacré des musulmans.

’Allâmeh Tabâtabâ’î

La foi, une réalité modulée comprenant différents niveaux

La question de savoir si la foi est une réalité identique chez tout croyant, ou au contraire susceptible de varier selon les personnes a fait l’objet de débats. [2] Nous avons vu que la foi est un savoir accompagné d’un engagement intérieur profond se manifestant notamment au travers d’actes. Or, le savoir et l’engagement sont deux choses susceptibles de connaître différents degrés d’intensité. Par conséquent, la foi, qui est composée de ces deux éléments, est elle-même une réalité modulée ayant des degrés plus ou moins élevés. Le Coran évoque par exemple que Dieu "a fait descendre la quiétude dans les cœurs des croyants afin qu’ils ajoutent une foi à leur foi." (48:4), ou le fait que "quand une sourate est révélée, il en est parmi eux qui dit : "Quel est celui d’entre vous dont elle fait croître la foi ?" Quant aux croyants, elle fait certes croître leur foi." (9:124). Si la foi n’était pas susceptible de variations, l’idée qu’elle puisse s’accroître serait dénuée de sens. Le Coran reprend cette idée en distinguant, parmi les croyants, "les gens de la droite" (ashâb al-yamin) des "premiers" (al-sâbiqûn) qui s’empressent de suivre les ordres divins (56:8 et 10).

En se basant sur le message coranique, ’Allâmeh Tabâtabâ’î distingue différentes étapes de la foi. La première consiste à accepter l’aspect extérieur des différents préceptes divins en professant sa foi par des mots – que cette profession de foi soit en accord réel avec le cœur ou non. C’est à ce niveau que fait allusion le verset suivant : "Les bédouins ont dit : “Nous avons la foi.” Dis : “Vous n’avez pas encore la foi. Dites plutôt : nous nous sommes simplement soumis, car la foi n’a pas encore pénétré dans vos cœurs" (49:14). La seconde étape réside en l’existence d’une croyance intérieure réelle en la profession de foi prononcée entraînant un respect des principes fondamentaux de la religion - sans forcément néanmoins en comprendre le sens profond. A ce niveau, la foi n’empêche cependant pas de commettre des péchés. C’est à cette étape qu’il est fait référence dans ces versets : "Ceux qui croient en Nos signes et sont musulmans" (43:69) ; "Ô ceux qui ont crus ! Entrez en plein dans l’islam" (2:208). Ce dernier verset implique donc qu’il y ait une autre étape après le fait de croire qui est celle de l’entrée dans l’islâm, terme qui comporte à la fois les idées de soumission et de paix, et exprime une remise confiante de sa personne entre les mains de Dieu. Elle implique une croyance en l’ensemble des vérités issues de la révélation, ainsi qu’un engagement concret de sa personne dans la voie de ses croyances, sans plus laisser place au doute : "Les vrais croyants sont seulement ceux qui croient en Dieu et en Son messager, qui par la suite ne doutent point et qui luttent avec leurs biens et leurs personnes dans le chemin de Dieu. Ceux-là sont les véridiques" (49:15).

La troisième étape de la foi découle de la seconde, étant donné que lorsque l’âme du croyant approfondit sa foi, tout son être et ses actes en deviennent imprégnés. Ce qui est susceptible de faire obstacle à sa foi, comme certains instincts physiques orientés vers les plaisirs de ce monde, sont progressivement domptés, et l’âme peut alors aisément faire preuve de retenue face aux multiples tentations éphémères se présentant à elle. L’homme dans ses différentes dimensions se soumet à l’infinie miséricorde de Dieu et Lui obéit comme s’il Le voyait. C’est cette étape que décrivent ces versets : "Ils ne seront pas croyants aussi longtemps qu’ils ne t’auront demandé de juger de leurs disputes et qu’ils n’auront éprouvé nulle angoisse pour ce que tu auras décidé, et qu’ils se soumettent complètement [à ta sentence]" (4:65) ; "Ô vous qui croyez, craignez Dieu et croyez à Son Prophète, afin qu’Il vous gratifie de deux parts de Sa miséricorde" (57:28) ; "Bienheureux sont certes les croyants, ceux qui sont humbles dans leur prière, qui se détournent des futilités" (23:1-3). Se détacher totalement du monde, aimer et détester pour Dieu et non pour des motifs personnels, font également partie des états propres à cette étape de la foi.

La quatrième étape de la foi découle elle-aussi naturellement de la troisième. Lorsque l’homme a soumis l’ensemble de sa volonté à celle de Dieu et atteint le sens profond de l’adoration, il réalise alors qu’il n’a aucune indépendance hors de Dieu – ni dans son essence, ni dans ses attributs, ni dans ses actes : "Ceux qui ont cru et n’ont point troublé la pureté de leur foi par quelqu’iniquité [association], ceux-là ont la sécurité ; et ce sont eux les bien-guidés" (6:82). Le croyant ne voit alors aucun autre souverain ni source d’effet en dehors de Dieu, et comprend qu’aucune chose ne s’appartient ni n’en possède une autre à moins que Dieu la lui ait fait posséder. La foi se confond alors avec l’être et l’enveloppe dans son intégralité. Lorsqu’il a acquis l’intime conviction qu’aucune chose n’a la moindre indépendance en dehors de Dieu et que rien n’a d’effet sans Sa permission, il ne s’attriste plus d’aucune épreuve, et ne ressent plus de colère, alors que tout sentiment de crainte le quitte : "En vérité, les bien-aimés (awliyâ’) de Dieu seront à l’abri de toute crainte, et ils ne seront point affligés" (10:62). Lorsque le croyant réalise que tout est par Dieu et que tout Lui appartient, la peur de perdre ou de subir un dommage à l’origine de la tristesse s’en trouve effacée. Car la peur même de perdre est liée au fait que l’on se considère propriétaire de quelque chose ; or, lorsque l’on acquiert la foi en ce que l’ensemble du monde, des êtres et jusqu’à sa propre existence sont possédés de façon absolue par Dieu, le sentiment de propriété et la peur de perte qui l’accompagne perdent leur sens. La seule peur qu’il ressentira se limitera à un sentiment de crainte révérencielle vis-à-vis de Dieu mêlé d’amour, ou toute crainte temporaire que Dieu aura décidé qu’il ressente à titre d’épreuve en vue de purifier davantage sa foi. [3] Le croyant n’est alors plus troublé ni incommodé par aucun aspect du plan divin et ne s’oppose à aucun aspect de Sa volonté, atteignant ainsi la certitude ultime, sachant intimement que tout retourne vers Lui. C’est la foi la plus parfaite qui conduit l’adoration à son sommet. Cette absence de tristesse et de peur concerne à la fois la vie du croyant en ce monde et dans l’Au-delà : "ô Mes serviteurs ! Vous ne devez avoir aucune crainte aujourd’hui ; vous ne serez point affligés ; ceux qui croient en Nos signes et sont musulmans" (43:68-69). [4] A cette étape de la foi, le péché n’a plus de sens, étant donné qu’il est un acte que l’homme commet sur la base d’une inattention ou d’une ignorance : lorsque Dieu remplit tout l’être de Sa présence et de Son savoir, de tels actes deviennent tout simplement impossibles.

Miniature persane représentant l’ascension céleste (mi’râdj) du prophète Mohammad

Dans un verset cité plus haut, le véritable croyant est qualifié de walî de Dieu. Ce terme est issu de la racine walâ qui exprime l’idée d’être adjacent, proche, ou de suivre quelque chose. Le walî est donc celui qui suit Dieu en toutes circonstances ; qui est si intimement lié à Lui qu’il adhère à l’ensemble de Ses paroles et de Ses signes. La relation de wilâya ou de proximité intime entre le croyant et Dieu est réciproque : tout comme le croyant est le walî de Dieu, "Dieu est le walî de ceux qui ont la foi" (2:257) et élèvera à Lui celui qui Le suit. Les croyants sont également présentés comme étant les walî les uns des autres (9:71).

Ces différentes étapes ne doivent pas être conçues comme les barreaux d’une échelle que l’on monterait l’un après l’autre sans pouvoir en redescendre : la réalité de la foi se déploie selon une infinité de degrés et se renouvelle à chaque instant. Elle est fondamentalement dynamique et toujours susceptible d’approfondissement car son sujet, Dieu, est Lui-même une réalité infinie. Le lien entre la foi et les actes apparaît également dans le fait que la foi peut être affaiblie par des péchés commis de façon répétée, ou au contraire renforcée par de bonnes actions : "Vers Lui monte la bonne parole, et Il élève haut la bonne action" (35:10). Par effet de miroir, la mécréance a également différents degrés plus ou moins forts, de la personne qui nie totalement l’existence de Dieu à celle qui Le reconnaît dans son cœur mais refuse de le professer ouvertement, ou encore l’hypocrite dont la foi n’est qu’apparente – cette catégorie étant particulièrement condamnée dans le Coran. Sur la base des différents degrés de la foi, les croyants se distinguent les uns les autres et occupent des positions plus ou moins élevées dans ce monde et dans l’Au-delà : "Ceux-là sont, en toute vérité les croyants : à eux des degrés [élevés] auprès de leur Seigneur." (8:4)

D’un point de vue historique, le Coran établit une distinction entre les croyants ayant eu la foi dès les débuts de l’islam, alors que leur croyance les mettait en danger de mort et les exposait à perdre leurs familles et leurs biens, et ceux qui se sont convertis après la victoire de l’islam et la conquête de La Mecque, alors que l’islam s’était répandu et que se convertir constituait désormais une source d’avantages matériels et sociaux. Les premiers sont souvent qualifiés de premiers (sâbiqûn, awwalûn) (9:100) et de véridiques (siddiqîn) (59:8), et comprennent des personnalités telles que Khadija et ’Ali, ainsi que les émigrés de La Mecque (muhâjirûn) et les auxiliaires de Médine (ansâr). De nombreux autres types de conversions se situent entre les deux, dont "ceux qui les ont suivis [les émigrés et les auxiliaires] dans un beau comportement" (9:100) et dont la foi est valide car, tout comme les premiers, "Dieu les agrée, et ils l’agréent." (Ibid.)

Selon le Coran, les véritables croyants sont rares : "La plupart des hommes ne croiront pas, quels que soient les efforts que tu déploieras" (12:103), tandis que la foi de la majorité des gens n’est pas pure : "La plupart d’entre eux ne croient en Dieu qu’en Lui donnant des associés" (12:106). Le fait qu’une personne puisse croire en Dieu et faire en même temps preuve d’associationnisme renvoie à l’idée selon laquelle la foi est une réalité ayant différents degrés d’intensité. En résumé, la foi absolue en Dieu et le pur associationnisme sont séparés par une infinité d’étapes intermédiaires, de la personne immergée dans les choses éphémères de ce monde et qui a oublié jusqu’à l’idée même de spiritualité, à celle qui est immergée par la présence de Dieu et ne veut que ce qu’Il veut.

Les attributs des croyants

De nombreux versets mentionnent les différents attributs des croyants. La sourate al-Anfâl en cite cinq principaux : "Les vrais croyants sont ceux dont les cœurs frémissent quand on mentionne Dieu. Et quand Ses versets leur sont récités, cela fait augmenter leur foi. Et ils placent leur confiance en leur Seigneur. Ceux qui accomplissent la prière et qui dépensent [dans le sentier de Dieu] de ce que Nous leur avons attribué. Ceux-là sont, en toute vérité, les croyants" (8:2-4). Ces cinq caractéristiques résument en quelque sorte l’ensemble du parcours spirituel du croyant. Les trois premières sont liées au cœur, tandis que les deux dernières relèvent du domaine des actes et ont une dimension plus extérieure ; les secondes étant ultimement fondées sur les premières. Se trouve ici rappelée l’idée selon laquelle les actes constituent un élément indissociable des croyances, et que le seul fait de reconnaître que Dieu existe ne suffit pas pour avoir foi en Lui – ce savoir pouvant même parfois, s’il n’est pas suivi d’actes, être une source de perdition : "Dieu l’égare avec son savoir" (45:23).

La sourate "Les croyants" (al-mû’minûn) cite également plusieurs attributs des croyants, dont le fait d’être humble dans sa prière (23:2) et de l’observer scrupuleusement (23:9), de se détourner des futilités (23:3), de s’acquitter de l’aumône (zakât, 23:4), et de se préserver des relations intimes illicites (23:5-6). Ceux qui ont la foi veillent également à la sauvegarde des dépôts confiés et honorent leurs engagements (23:8). L’humilité est liée à la prise de conscience de la pauvreté existentielle de l’homme vis-à-vis de son Créateur évoquée plus haut ; cet état étant également lié à la taqwâ. Les futilités (laghw) dont les croyants se détournent sont les actes autorisés qui n’apportent néanmoins aucun bénéfice particulier au croyant dans sa vie terrestre ni dans celle de l’Au-delà. Il est cependant impossible de dresser une liste précise de ces actes, étant donné que pour un grand nombre d’entre eux, l’intention qui préside à leur réalisation en détermine l’essence. En d’autres termes, un acte comme celui de manger peut être qualifié de laghw s’il est commandé par une pure gourmandise, et sera au contraire utile et proche d’une adoration s’il vise à reconstituer ses forces pour pouvoir prier ou faire une bonne action. Néanmoins, le verset 23:3 n’ [5] affirme pas que le croyant abandonne toute futilité, mais plutôt qu’il tend à s’en détourner. Ainsi, selon le degré de sa foi, il est possible que le croyant réalise des actes dénués d’utilité et sans rapport direct avec ses croyances, même si ce ne sont pas des péchés. L’idée de se détourner des futilités trouve sa source dans la dignité et la nouvelle estime que le croyant acquiert peu à peu de lui-même, en réalisant qu’il a été créé pour un but bien plus élevé que les divertissements futiles qui l’entourent. Dès lors, "lorsqu’ils passent auprès d’une frivolité, [les croyants] s’en écartent noblement" (25:72). Avoir la foi implique donc un changement de priorité, et de régler sa vie en fonction de hautes aspirations spirituelles. Enfin, le fait que les croyants honorent leurs engagements et soient dignes de confiance rejoint l’idée selon laquelle le croyant est celui qui procure aux autres un sentiment de paix et de sécurité. [6] La suite de la sourate évoque d’autres attributs tels que le fait d’être pénétré de la crainte de Dieu (23:57), de croire à Ses signes (ayât) et de ne rien Lui associer (23:58-59). Ce dernier aspect évoque le regard unicitaire des croyants consistant à voir Dieu en acte en toute chose : dans Sa révélation, mais aussi dans chaque être et chaque événement de la vie quotidienne ; tout chose étant un signe montrant Dieu sous un aspect limité.

Miniature turque représentant le prophète Mohammad priant entouré d’autres prophètes

De nombreux autres passages du Coran évoquent les caractéristiques des croyants, en insistant particulièrement sur leur humilité (32:15) face à l’éminence de Dieu - l’orgueil étant au contraire l’un des attributs opposés de la foi, et la source même du péché commis par Satan -, leur sincérité (2:177), le fait qu’ils évitent les péchés les plus graves (42:37), leurs prières notamment la nuit (32:16, 42:38), la dépense de leurs biens (32:16). Ils pardonnent après s’être mis en colère (42:37), se consultent à propos de leurs affaires (42:38), et ripostent lorsqu’ils sont touchés par l’injustice (42:39). Le croyant est également celui qui suit avec constance son chemin dans la foi, et ne se laisse en aucun cas ébranler et atteindre par ceux qui mécroient : "Ô les croyants, vous êtes responsables de vous-mêmes ! Celui qui s’égare ne vous nuira point si vous avez pris la bonne voie. C’est vers Dieu que vous retournerez tous" (5:105)

La sourate du Discernement (al-furqân) présente les croyants en les distinguant des incroyants en reprenant les mêmes thématiques évoquées plus haut : contrairement à ces derniers qui sont orgueilleux, refusent de croire en Dieu et de faire preuve d’humilité face à Lui (25:60), Ses serviteurs marchent humblement sur terre, répondent "paix" aux ignorants lorsqu’ils s’adressent à eux, passent leurs nuits en prière, dépensent de façon mesurée, et ne commettent pas de meurtre ni d’adultère (25:63-68). Les croyants sont donc humbles non seulement face à Dieu, mais également vis-à-vis de Ses créatures, et s’adressent aux sots de la façon la plus raisonnable et douce possible. Dans la sourate du Repentir, les croyants sont décrits comme ceux qui "commandent le convenable, interdisent le blâmable accomplissent la salât, acquittent la zakât et obéissent à Dieu et à Son messager" (9:71). La sourate du Repentir (al-tawba) reprend également plusieurs attributs des croyants : "Ils sont ceux qui se repentent, qui adorent, qui louent, qui parcourent la terre [ou qui jeûnent], qui s’inclinent, qui se prosternent, qui commandent le convenable et interdisent le blâmable et qui observent les lois de Dieu." (9:112). Ce verset vient rappeler la dimension à la fois individuelle et sociale de la foi, qui ne se limite pas à une adoration personnelle mais se manifeste également dans l’effort fait par le croyant en vue d’édifier une société fondée en accord avec sa vie spirituelle. Par conséquent, le croyant n’est pas seulement une personne qui applique et respecte lui-même les lois de Dieu, mais également celui qui veille à leur application et à leur respect au sein de la communauté humaine où il vit. L’importance de la dimension sociale de la foi est également liée au fait que le croyant ne peut parvenir à son but que si les conditions et les valeurs de la société l’y aident. La foi se vit donc dans le cadre d’une religion, c’est-à-dire une manière de vivre sa vie personnelle et sociale selon ses croyances qui repose elle-même sur une certaine conception du monde et de la vie en société. La foi est donc inséparable de sa dimension sociale et pratique, et dans ce sens, comme nous l’avons également souligné, le Coran associe étroitement la foi aux bonnes actions qu’elle fait naître. [7] Une foi réelle et profonde en Dieu implique non seulement d’aimer ce que Dieu aime, mais aussi de s’éloigner de ce qu’Il n’aime pas et éloigne de Lui : "Tu n’en trouveras pas, parmi les gens qui croient en Dieu et au Jour dernier, qui prennent pour amis ceux qui s’opposent à Dieu et à Son Messager, fussent-ils leurs pères, leurs fils, leurs frères ou les gens de leur tribu" (58:22). Nous trouvons exprimé ici le principe central du tavalli et tabarri, selon lequel la foi ne consiste pas à tout aimer de façon indistincte et à effacer de son être tout sentiment de rejet, mais à ce que l’amour et la haine soient en Dieu et pour Dieu, et non pour des motifs personnels égoïstes et temporels.

Les différents attributs des croyants viennent attirer l’attention sur le fait que la foi est indissociable de certaines caractéristiques psychologiques et pratiques telles que l’humilité, la sincérité, la crainte, les bonnes actions, et le fait de s’écarter de l’ensemble des choses vaines qui ne participent pas à nourrir et à renforcer la foi. En outre, la grande majorité d’entre elles, comme par exemple la taqwâ, la bonté, l’humilité ou la sincérité, ne sont pas propres à un degré particulier de la foi, mais irriguent l’ensemble de sa réalité. Tout comme la foi, ces caractéristiques sont présentes avec une plus ou moins grande intensité selon les croyants ; le plus haut degré de foi impliquant de ne faire plus qu’un avec elles.

Conclusion

A travers de nombreux versets, le Coran présente une description minutieuse de la foi dans ses différentes dimensions intellectuelles, spirituelles, pratiques, et morales. Il met l’accent sur l’idée que, loin d’être une réalité monolithique, la foi est une réalité vivante se devant, comme n’importe quelle réalité vivante, d’être nourrie de la meilleure façon pour croître sainement et préparer l’homme à la rencontre avec son Créateur.

Le message principal du Coran distillé tout au long de ses versets est que la foi n’est pas une simple croyance en Dieu, mais implique un engagement profond vis-à-vis de l’ensemble de ce qui lui est lié - le message prophétique, ses lois… -, ainsi que des actes en accord avec elle. Elle est une connaissance alliée à une paix et sérénité intérieures conduisant l’homme à régler l’ensemble de son être au diapason de sa foi – cette astreinte renforçant elle-même à son tour sa foi et sa sérénité selon un cercle vertueux : "Ceux qui ont cru, et dont les cœurs se tranquillisent à l’évocation de Dieu. N’est-ce point par l’évocation de Dieu que se tranquillisent les cœurs ?" (13:28). Plus encore, la foi est un état existentiel constituant le cœur même de l’être le conduisant naturellement, du fait de sa dépendance et pauvreté constitutives, à rechercher en toute humilité à se rapprocher de la Source de toute perfection ; le rôle de la religion étant de lui présenter la nature de cette source et les moyens d’y accéder. La thématique de la foi permet également d’appréhender l’unicité divine (tawhîd) sous un nouvel aspect et en tant que source d’un esprit (rûh), d’une lumière (nour) et d’une présence permanente dans la vie du croyant qui se renforcent à chaque pas fait vers Lui...

* Comme lors de nos études précédentes, il ne s’agit pas ici de présenter une traduction littérale de passages de Al-Mîzân, mais plutôt d’une étude sur le sujet basée principalement sur ce commentaire du Coran. Dans Al-Mîzân, le thème de la foi n’est pas abordé comme tel sous la forme d’un chapitre séparé, mais est traité par bribes tout au long de cette œuvre et à l’occasion du commentaire de différents versets. Ce sont ces "bribes" que nous rassemblons et utilisons dans ce travail, en les explicitant et en y ajoutant parfois certains éléments ne s’y trouvant pas, mais restant en accord, nous l’espérons, avec l’immense œuvre de ’Allâmeh Tabâtabâ’î.

Sources :
- Seyyed Mohammad-Hossein Tabâtabâ’i, Tafsir al-Mizân, vol. 1, 5, 6, 7, 10, 11, 12 13, 15, 16, 18 et 19, traduction persane de Seyyed Mohammad Bâqer Moussavi Hamedâni, Daftar-e enteshârât-e eslâmi, Qom, 25e éd., 1387 (2008).
- ’Allâmeh Seyyed Mohammad-Hossein Tehrânî, "Ta’thir-e namâz dar âmorzesh-e gonâhân" (L’influence de la prière dans le pardon des péchés), transcription du prêche du 12e jour du mois de Ramadan 1392 de l’Hégire (20 octobre 1972), Mosquée Qâ’em, Téhéran.
- ’Allâmeh Seyyed Mohammad-Hossein Tabâtabâ’i ; Ostâd Shahid Mortezâ Motahhari, Osoul-e falsafeh va ravesh-e reâlism, vol. 5, Téhéran, Sadrâ, 11e éd, 1386 (2007).
- Marie-Thérèse Urvoy, "Foi et infidélité", in Mohammad Ali Amir-Moezzi, Dictionnaire du Coran, Bouquins, Robert Laffont, 2007, pp. 347-349.

Notes

[1Voir le numéro précédent de La Revue de Téhéran.

[2Nous pouvons notamment évoquer la position des Maturidites selon laquelle la foi est un bloc homogène et identique chez tous les croyants, ou encore celle de Abû Hanifa qui rejette l’idée que la foi puisse avoir différents degrés de plus ou moins grande intensité, et la conçoit comme une réalité monolithique n’étant pas susceptible de s’accroître ou de décroître, quand bien même le croyant commettrait des bonnes actions ou des péchés.

[3Il ne faudrait pas pour autant en déduire que pour les êtres ayant atteint le plus haut niveau de la foi, le gain et la perte apparente, le repos et la fatigue, le plaisir et la douleur… seraient égaux : toute personne saine de corps et d’esprit comprendra qu’il ne peut en être ainsi. Néanmoins, les croyants ayant atteint le plus haut degré de la foi se distinguent de par leur regard sur les choses et le fait qu’ils voient tout comme étant la Volonté unique de Dieu. Ce savoir intérieur profond les conduit donc à avoir un état de calme et de sérénité lors des épreuves dont les non croyants sont dépourvus.

[4Cette absence de crainte et de peur atteint néanmoins son plus haut degré dans l’Au-delà.

[5L’acte utile pour la vie terrestre devant s’entendre dans le sens où il sert de façon directe ou intermédiaire à la vie de l’Au-delà.

[6Voir la première partie de cet article dans le numéro précédent.

[7Voir la partie précédente ainsi que : "Quiconque, mâle ou femelle, fait une bonne œuvre tout en étant croyant, Nous lui ferons vivre une bonne vie. Et Nous les récompenserons, certes, en fonction des meilleures de leurs actions." (16:97) ; "Ceux qui croient et font de bonnes œuvres, auront le plus grand bien et aussi le plus bon retour" (13:29). Elle implique également de déployer des efforts "avec ses biens et sa personne" (61:11).


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