N° 124, mars 2016

Les études iraniennes
en Grande-Bretagne


Hamideh Haghighatmanesh


Les Britanniques commencent à s’intéresser de façon plus systématique au savoir venu d’Iran à l’époque safavide, avec la traduction en anglais des grandes œuvres de savants iraniens comme Râzi, Fârâbi, Avicenne, Ghazâli, etc. Ces traductions attisent à leur tour une plus grande curiosité des Britanniques vis-à-vis de la Perse, entraînant une augmentation des études consacrées à l’art, la culture et la science iraniens ainsi que la création d’une discipline nouvelle, l’iranologie (iranshenâsi). De façon parallèle, l’intérêt des Anglais pour le persan est renforcé par leur présence en Inde, étant donné que cette langue y était parlée notamment à la cour et employée pour les correspondances administratives.

Les premières traductions ne sont pas toutes les œuvres d’érudits, et ont pour certaines été réalisées par des membres de l’armée britannique. Ainsi, la première traduction de Hadighat-ol-Haghigha de Sanâ’i fut réalisée par un colonel britannique à la retraite. Les traductions étaient motivées soit par des intérêts personnels et intellectuels, soit par des raisons politiques visant à mieux connaître la Perse et l’Inde pour y développer l’influence britannique.

Quatrains de Omar Khayyâm, traduits du persan en anglais par Edward J. Fitzgerald, avec des
enluminures de Morris.

Au XVIIe siècle, une chaire d’iranologie est créée dans les universités de Cambridge et Oxford, et des premiers professeurs "spécialistes" de la Perse commencent à y enseigner. De nombreuses œuvres iraniennes sont traduites en anglais. Parallèlement, à la fin du XVIIIe siècle, la Compagnie des Indes orientales, alors sous le contrôle direct des Britanniques, lance un programme consacré aux études persanes, qui contribue à une large diffusion des œuvres de nombreux poètes persans auprès des lecteurs anglais. L’influence la plus profonde de la poésie persane sur la vie et la littérature anglaises vient incontestablement des Robâiyât (quatrains) de Khayyâm, traduits par Edward Fitzgerald. La popularité de cette traduction est telle qu’elle suscite une vague d’intérêt pour la poésie persane en général. Suivent alors rapidement des traductions anglaises de ghazals de Hâfez, des vers didactiques de Sa’di, ou encore d’une partie de l’œuvre des poètes mystiques Attâr, Molânâ, et Jâmi. Reynold A. Nicholson et son successeur à Cambridge, Arthur J. Arberry, ont consacré une bonne partie de leur temps à la traduction et à l’édition des œuvres de Molânâ.

En 1826, le professeur iranien Mirzâ Mohammad Ebrâhim commence à enseigner la langue persane à l’université de la Compagnie des Indes orientales à Haileybury et continue son travail jusqu’en 1844. Avant cette période, de nombreux hauts fonctionnaires iraniens ayant immigré en Inde et exporté par la même occasion la culture ainsi que les usages administratifs d’Iran, ont joué un rôle de premier plan à la cour des Mongols en Inde. Avant que l’Inde ne devienne une colonie anglaise, le persan était la deuxième langue officielle de ce pays, en plus d’être celle de la culture et des sciences. Cette langue y était entrée huit siècles auparavant à l’époque des Ghaznavides, atteignant son apogée sous l’empire mongol en devenant langue officielle du pays. Le persan régna donc environ 700 ans sur la politique, l’économie, la culture et les relations de l’Inde avec les autres pays. Il exerça également une influence conséquente sur la littérature de ce pays, donnant naissance au style indien dans la poésie persane et à de grands poètes comme Bidel Dehlavi, Amir Khosro Dehlavi et Eghbâl Lâhouri. Etant donné la forte présence de la langue et de la culture persanes à la cour et auprès des élites indiennes, les Anglais ressentirent aussi la nécessité de maîtriser la langue persane pour mieux asseoir leur domination dans ce pays.

A la fin du XVIIIe siècle, les gouverneurs anglais en Inde envoient des Indiens maîtrisant parfaitement le persan en Angleterre en vue d’enseigner la langue et la culture persanes aux Anglais. Jusqu’au moment où les cadres officiels anglais sont obligés d’utiliser la langue persane en Inde dans leurs relations administratives et diplomatiques, les cours de persan prodigués par des professeurs asiatiques ne désemplissent pas. Ces cours étaient dans leur grande majorité prodigués au sein de deux facultés universitaires au nord et au sud de Londres, à Haileybury et à Addiscombe ; chacune employant de dix à douze professeurs à temps plein.

Au XIXe siècle, l’iranologie est une discipline en plein essor en Angleterre. Un nombre conséquent de chercheurs anglais se lancent dans des recherches sur la langue persane, les plus connus étant Fitzgerald, Edward Brown, ou encore Matthew Arnold. Des universités comme Cambridge, Oxford, Manchester, ou Durham possèdent encore des chaires de langue persane, et de nombreux instituts d’études iraniennes ont été fondés depuis cette époque.

Selon Seyyed Salmân Safavi, directeur de l’Académie des Etudes Iraniennes de Londres (LAIS), si l’ensemble de la Grande-Bretagne rassemble des universités et instituts consacrés à l’étude de l’Iran et de l’islam, la plupart des études islamiques ont été, quant à elles, réalisées en Ecosse et en Angleterre. En 1916, le ministère des Affaires étrangères de l’Angleterre fonde la School of Oriental Studies qui, destinée à former les cadres envoyés au Moyen Orient, en Asie et en Afrique, marque un tournant important dans les études iraniennes. Après la Seconde Guerre mondiale, dans le contexte nouveau de l’affaiblissement économique de la Grande-Bretagne et de la perte progressive de ses colonies, cette école continue ses activités de façon indépendante, en se séparant du ministère des Affaires étrangères. Elle étend progressivement ses activités et domaines de recherche et est rebaptisée « School of Oriental and African Studies » ou « SOAS ».

Edward Fitzgerald

Cette université est l’une des plus importantes dans le domaine des études consacrées au Moyen-Orient, à l’Asie et à l’Afrique. Elle rassemble trois facultés : Art et Sciences humaines, Langue et Culture, et enfin Droit et Sciences sociales. Chaque faculté possède à son tour plusieurs départements : religions, art et archéologie, sociologie et anthropologie, musique et histoire, etc. Le centre des études irano-islamiques fait partie intégrante du complexe scientifique de la SOAS. Le centre des études iraniennes de cette école a été fondé en 2010 et dépend de l’institut des études du Moyen-Orient. On y enseigne et fait des recherches sur la langue persane, l’art, la littérature, la culture et la politique de l’Iran, et des séminaires y sont régulièrement organisés.

Le British Institute of Persian Studies (BIPS) est un autre organisme important de Grande-Bretagne consacré à l’iranologie. Fondé en 1976, il réalise de nombreuses recherches sur l’Iran, organise des séminaires consacrés à ce pays et publie la revue Iran. Près de 400 chercheurs dans divers domaines et issus de diverses universités sont membres honoraires de cet institut. Une grande conférence annuelle y est également organisée pour aborder différentes thématiques concernant l’Iran.

Arthur J. Arberry

De nombreux autres instituts et centres privés sont actifs en Grande-Bretagne dans le domaine des études irano-islamiques comme The Institute of Ismaili Studies fondé par Aghâ-Khân, consacré aux études islamiques et chiites, ou encore la London Academy of Iranian Studies, institut de recherche publiant de nombreux ouvrages sur l’iranologie ainsi que des sujets comparatifs et présentant les idées des penseurs iraniens et occidentaux. Nous pouvons ainsi citer l’ouvrage Soul from the perspective of Mulla Sadra’a philosophy comparant notamment les idées philosophiques de Mollâ Sadrâ avec celles de Descartes et d’autres philosophes. Une conférence annuelle consacrée aux idées irano-islamiques et à leur rencontre avec l’Occident est organisée chaque année par cette académie à Londres. L’un des projets de recherche majeure de cette institution est aussi la rédaction d’une encyclopédie coranique contemporaine ; près de 40 auteurs universitaires collaborent à ce projet. Un autre institut, le Iran Heritage Foundation, organise des conférences liées à la culture et à la civilisation iraniennes. Enfin, il convient de citer le International Institute for Strategic Studies dont une partie des recherches est consacrée à l’iranologie et qui a notamment pour objectif de réaliser des recherches sur les questions politiques, économiques, sécuritaires, etc., liées à ce pays. Les résultats de ces recherches sont notamment destinés à la sphère politique, afin d’orienter la politique anglaise vis-à-vis de l’Iran.

Sources :
- http://iec-md.org/farhangi/farsi_gharb_taal.html
- http://www.iranicaonline.org/articles/english-2-persian-influences
- http://www.ettelaathekmatvamarefat.com/new/index.php?option=

com_content&view=article&id=764:1392-06-09-08-07-01&Itemid=56 - H. Fischer, (2004) “Amouzesh-e zabân-e fârsi dar Engelestân” in revue Irân-Nâmeh, no 83, pp 313-336.


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