N° 128, juillet 2016

ART PARIS 2016
Grand Palais, 31 mars - 3 avril
Une foire d’art comme phénomène du marché


Jean-Pierre Brigaudiot


Des salons artistiques aux foires d’art

 

Paris est indéniablement une capitale des arts et de la culture ; l’offre est immense dans tous les domaines, que ce soit celui de l’art moderne et contemporain ou celui de l’histoire des arts, de la danse, du théâtre, du cirque, du cinéma... Les foires d’art pullulent et se succèdent à un rythme effréné. Autrefois, et jusqu’aux années soixante du siècle passé, les grandes manifestations artistiques étaient plutôt des biennales et des salons d’art, les uns aux contenus plutôt traditionnels, les autres se consacrant aux avant-gardes. La plupart d’entre eux recevaient directement les artistes sélectionnés en fonction de la nature de la manifestation, moyennant une participation financière plutôt modeste. Les galeries d’art ne faisaient pas partie du jeu, même si un certain nombre des artistes exposants avaient été repérés dans les galeries par les critiques d’art et plus généralement par les membres du comité directeur ou du jury. Ces salons n’avaient guère de caractère commercial et drainaient un public bien différent de celui des foires d’aujourd’hui ; et si leur accès n’était pas gratuit, il était d’un coût extrêmement modeste et par conséquent, permettait aux étudiants en art comme aux artistes de les parcourir. Ces salons étaient par exemple celui de la Jeune Sculpture, Grands et Jeunes d’Aujourd’hui, Salon du Dessin et de la Peinture à l’Eau.

Photos : Foire de l’Art Paris 2016

 

Art Paris : dans un cadre prestigieux

 

Art Paris est une foire d’art contemporain dont la création remonte à 1998 ; aujourd’hui, elle fait partie du paysage et du calendrier parisiens, en tant qu’événement accueillant plusieurs dizaines de milliers de visiteurs et plus de 140 galeries tant françaises que venues d’autres pays (22 pays sont représentés) bien connues dans les foires d’art ou comme cette année, venues d’Azerbaïdjan et d’Iran. Le Grand Palais qui accueille cette manifestation ne manque pas de lui donner une aura assez inégalée, notamment lorsque l’accueil des foires d’art se fait en des lieux moins prestigieux et moins gratifiants pour les œuvres exposées, ceci malgré une organisation spatiale des foires d’art qui est extrêmement standardisée en espaces modulaires et modulables. La superbe nef du Grand Palais offre une hauteur qui crée une indéniable respiration, au contraire de ce qui peut se passer par exemple au Carrousel du Louvre ou au Carreau du Temple où l’atmosphère est bien différente et devient vite irrespirable aux moments de grande affluence.

 

Foire d’art et commerciale

 

Art Paris est donc l’une de ces foires commerciales qui, en tant que telle, détermine les choix tant des exposants, des galeries, que les choix des artistes exposés par celles-ci. Car il est indispensable que les galeries vendent et vendent beaucoup pour tirer bénéfice de l’opération, laquelle est très onéreuse, entre le prix très lourd de location d’un stand et le transport des œuvres et des personnes, notamment lorsque la galerie vient de pays lointains. Paris est d’autre part une ville très chère où séjourner ne serait-ce qu’une semaine augmente le budget de fonctionnement de la galerie, ceci d’autant plus lorsqu’il s’agit de galeries comme SilkRoad venant d’Iran avec un taux de change extrêmement défavorable par rapport à l’euro.

Ainsi, Art Paris est une foire dont la « qualité ressentie » est en voie d’amélioration, même si elle n’est pas l’une des plus grandes foires d’art comme Art Basel ou la FIAC. Les galeries y participant doivent impérativement tirer bénéfice de ces quelques jours que dure Art Paris. Cette obligation de chiffre d’affaires positif s’est peu à peu imposée dans les foires d’art, tant en France que dans bien d’autres pays comme la Corée, en raison d’un marasme plus ou moins généralisé du marché de l’art, en tout cas en ce qui concerne le niveau moyen du marché.

Ici, avec Art Paris, même si le niveau qualitatif est globalement bon, se vendent des œuvres dans une fourchette de prix nettement inférieure à celle du grand marché, celui des « valeurs » internationales soutenues tant par les grands collectionneurs privés, le mécénat privé et les fondations privées, que par les collectionneurs institutionnels que sont les musées. Autre raison pour laquelle le galeriste exposant ses artistes à Art Paris doit être bénéficiaire, est l’évolution des modalités de fréquentation des galeries par le public et plus encore par les collectionneurs : la dispersion des galeries à Paris, comme en beaucoup de grandes villes, nécessite des parcours de visite très contraignants sur le plan spatial et temporel. Loin est l’époque où presque toutes les bonnes galeries parisiennes étaient regroupées à Saint-Germain-des-Prés ou aux alentours du Centre Pompidou. Le coût de l’immobilier locatif oblige les galeries à « s’expatrier » vers des quartiers où les espaces se louent à des prix acceptables eu égard à leurs budgets. En même temps que l’augmentation des loyers obligeait les galeries à se déplacer, la multiplication des foires d’art a généré une modification des habitudes des collectionneurs, ceux-ci trouvant dans les foires un rapport très favorable entre voir de l’art et le temps nécessaire pour le voir, rapport beaucoup plus en conformité avec le temps dont peut disposer le collectionneur qui, socialement, appartient aux classes moyennes supérieures et est professionnellement actif. En retour et au-delà de la plainte assez généralisée des galeristes concernant un marché peu dynamique, un certain nombre d’entre eux déclarent que leur chiffre d’affaires se fait désormais davantage dans les foires d’art que dans la galerie elle-même. Ce qui explique sans doute cette atmosphère de somnolence morose ressentie dans un certain nombre de galeries au sujet desquelles on peut se poser la question de leur raison d’être en dehors de préparer leur participation aux prochaines foires ; cependant, il faut être galeriste pour participer aux foires d’art.

 

Le travail du galeriste

 

Cette foire Art Paris 2016 attire un public nombreux, et les galeristes s’activent réellement à expliquer le travail des artistes présentés aux collectionneurs potentiels ou déjà acquis à ces artistes. Du point de vue du travail de galeriste et de son évolution, ce travail a lui-même été modifié et il ne lui suffit plus d’attendre le collectionneur de passage, il lui faut conduire une démarche habile et relativement délicate visant à convaincre celui-ci d’acheter telle ou telle œuvre. Il y a donc un réel travail à la fois commercial, pédagogique et relationnel à effectuer et les formations universitaires intitulées Médiation Culturelle aident certes les galeristes à opérer de manière pertinente. Il semble que les galeristes d’aujourd’hui ne sont plus les dilettantes que beaucoup parmi eux ont pu être il y a quelques décennies, mais des professionnels du commerce de l’art : la concurrence est vive avec une offre aussi importante que celle de cette session d’Art Paris.

 

Un choix d’œuvres conforme au salon du collectionneur

 

Il s’agit avant tout d’une foire d’art contemporain bien davantage qu’une foire d’art moderne ; la majorité des artistes exposés étant encore à l’œuvre, même si on peut trouver des pièces d’artistes disparus tels qu’Aurélie Nemours ou César. La diversité des pratiques artistiques est assez grande pour que le collectionneur puisse trouver celles qui l’attirent davantage que d’autres : peinture, sculpture, céramique, photo, vidéo, dessin sont bien représentés. D’autre part, le principe même du jeune artiste « prometteur » semble s’être estompé au profit d’artistes jouissant d’une reconnaissance confirmée, d’un parcours artistique clairement lisible. Le temps n’est peut-être plus à l’art expérimental, le public des collectionneurs prend davantage de garanties que de risques. En fait, l’art que nous pouvons qualifier d’avant-garde ou d’expérimental se développe désormais ailleurs que dans les galeries ou les foires d’art et les lieux où il peut se rencontrer sont par exemple le Palais de Tokyo, à Paris, les centres d’art contemporain répartis sur le territoire de la France néanmoins nombreux dans la périphérie de Paris et quelquefois les FRAC. D’autre part, les grandes manifestations internationales comme la Dokumenta de Kassel (Allemagne) et dans une moindre mesure la Biennale de Venise (qui comporte pour moitié les envois officiels des pays participants) jouent un rôle moteur dans l’évolution de cet art contemporain d’avant-garde ou autrement nommé post-moderne, ceci du fait de la grande notoriété et visibilité de ces manifestations sur la scène artistique mondiale. Donc les foires d’art, que ce soit Art Paris, la FIAC ou Drawing Now (l’ancien salon du dessin) présentent désormais davantage des œuvres destinées à orner les appartements des collectionneurs qu’à être acquises par les institutions muséales ou par les fondations privées.

 

La présence de la Corée

 

Cette année, et dans le cadre de l’Année de la Corée en France, un certain nombre de galeries coréennes, dont la plus prestigieuse, Ghana, présentent environ quatre-vingts artistes de leur pays, artistes confirmés, comme Lee Ufan, ou de plus jeunes artistes peu connus en France.

 

L’art vidéo s’affirme

 

La présence de l’art vidéo est remarquable cette année, avec des galeries qui s’y consacrent exclusivement en présentant des œuvres de grande qualité diffusées simultanément sur de grands écrans de télévision, ce qui résout partiellement la question de la salle obscure ne pouvant accueillir qu’une vidéo à la fois et l’autre question du temps que peut consacrer le visiteur au visionnement de ces œuvres évidemment inscrites dans la durée. Chaque soir, après la tombée de la nuit, la façade du Grand Palais reçoit une projection vidéo qui la recouvre totalement, pratique artistique qui, bien que réellement non innovante, permet un autre point de vue sur l’art vidéo d’aujourd’hui.

Et le Street art…

Art Paris fait une place au Street art, autrement dit au tag ou au graffiti, une pratique vieille comme l’écriture qui s’est affirmée comme art dans les années soixante à New York. Ce phénomène social s’est probablement répandu dans tous les pays du monde en tant qu’art en même temps que pollution, et surtout en tant que mode d’expression alternatif échappant aux circuits traditionnels de l’art. Nul doute que certaines œuvres sont remarquables et quelques artistes ont atteint une grande notoriété en ce domaine, portés par le monde de l’art toujours aussi avide de nouveautés en matière de création que de promesses de profits commerciaux. Pour autant reste la question de l’apprivoisement de cette forme d’expression et sa transposition dans des formes et sur des supports comme le tableau : il y a là fondamentalement un non-sens pratiqué autant par les commanditaires que par les tagueurs : le street art est par définition un art sauvage et alternatif qui perd de sa nature essentielle à être apprivoisé.

 

Art Paris est donc une foire tranquille tant pour les œuvres qu’elle présente que pour leur valeur marchande, point d’œuvres au niveau de prix du marché muséal ou des grands collectionneurs et spéculateurs. Pour autant, la visite occasionne ici et là quelques découvertes et le plaisir de ces découvertes.


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