N° 128, juillet 2016

Les religions
iraniennes anciennes


Afsaneh Pourmazaheri


Tombe de Bâbâyâdegâr, région de Dâlâhou, Kermânshâh

Aujourd’hui, près de 95 % des Iraniens appartiennent à la branche chiite de l’islam, la religion officielle de l’Etat, et environ 4,4% à ses branches sunnite et soufie. Le 0,6 % restant regroupe des minorités religieuses non islamiques tels que les mandéens, les yarsanis, les zoroastriens, les juifs et les chrétiens. Les trois dernières religions minoritaires sont officiellement reconnues et protégées, et détiennent même des sièges au parlement iranien. On le sait, le zoroastrisme fut un temps la religion majoritaire du pays, mais ne compte aujourd’hui que quelques dizaines de milliers d’adaptes. Le christianisme, quant à lui, est la deuxième religion minoritaire non musulmane. Le judaïsme est l’une des plus anciennes religions d’Iran et sa pratique remonte aux temps bibliques. Les livres d’Isaïe, de Daniel, d’Esdras, de Néhémie, des Chroniques et d’Esther contiennent des références à la vie et aux expériences des juifs en Perse. Si l’Iran est aujourd’hui relativement homogène en matière de religions, naguère ce ne fut pas le cas. Le chemin fut en effet long, depuis les premiers cultes iraniens jusqu’à la stabilisation religieuse du pays après l’avènement de l’islam.

 

La mythologie persane contient des histoires et des contes anciens, mettant tous en scène des êtres extraordinaires ou surnaturels. Tirés du passé légendaire de l’Iran, ces récits manifestent leurs appartenances religieuse et culturelle à travers des thématiques récurrentes et des lieux communs tels que la confrontation du bien et du mal, les actions des dieux, les yazats, et les exploits des héros et des créatures fabuleuses. Et il est vrai que les mythes ont joué un rôle crucial dans la culture iranienne, notamment dans l’évolution historique des régions couvrant le Caucase, la Mésopotamie, l’Anatolie, et l’Asie centrale, au-delà des frontières de l’Iran actuel. Notons en particulier que les personnages de la mythologie perse sont fortement marqués par le dualisme, qu’ils tombent en somme, soit dans le camp du bien, soit dans celui du mal.

Musée d’Anthropologie des zoroastriens, Kermân

La discorde résultante reflète les idéaux nationalistes de l’époque ainsi que les perceptions morales et éthiques de la période zoroastrienne, dans lesquelles le monde était perçu à travers le combat entre Ahriman le destructeur et ses hordes démoniaques, et le Créateur Ormuzd. Les croyances développées dans l’Iran ancien résultaient aussi, notons-le, de l’évolution des cultures indépendamment les unes des autres. Par exemple, la cosmo-mythologie des peuples restés dans les steppes d’Asie centrale et le plateau iranien était dans une grande mesure et contrairement à celle des Indiens, davantage axée sur des groupes de deux divinités et moins sur les divinités individuelles.

Les zoroastriens ont en Iran une histoire longue de quelques milliers d’années. Ils sont véritablement la plus ancienne communauté religieuse d’Iran ayant survécu jusqu’à nos jours. Avant la conquête arabo-musulmane de la Perse, le zoroastrisme était la principale religion du peuple iranien. Les populations zoroastriennes principalement d’origine perse étaient concentrées dans les villes de Téhéran, Kermân et Yazd. Depuis la chute de l’empire zoroastrien sassanide et la conquête arabe de la Perse d’Iran, la conservation de leur foi par les zoroastriens n’a pas toujours été aisée. Ce qui, le temps aidant, a conduit à la naissance d’une communauté diasporique massive de zoroastriens à travers le monde. Avant ces derniers, les Iraniens de l’ancien temps adoraient les éléments naturels tels que la lumière du soleil et le tonnerre avant de porter finalement leur attention à un dieu unique, cela sans cesser de reconnaître l’existence des autres divinités. Le prophète Zoroastre parvint à réformer les croyances religieuses iraniennes en une forme d’hénothéisme. Les Gathas, hymnes d’Avesta de Zoroastre, introduisirent les idées monothéistes en Perse. Les Vedas et l’Avesta servirent à retrouver des ressources importantes pour la découverte des croyances et des idées aryennes.

Bas-relief d’Ahourâ Mazdâ , dieu suprême dans l’ancienne religion iranienne zoroastrienne au VIIe siècle avant J.-C.

 

Les textes les plus importants de cette religion sont ceux de l’Avesta, qui comprend les écrits de Zoroastre connus sous le nom de Gathas, des poèmes énigmatiques qui définissent les préceptes de la religion, et le Yasna, l’Écriture des actes rituels du zoroastrisme. Zoroastre proclamait l’existence d’un seul Dieu, force singulièrement créative et cause du maintien de l’Univers : Ahourâ, le Seigneur Créateur, et Mazdâ. En face, à l’opposé d’Ahourâ Mazdâ, on trouve Angra Mainyu, ou l’esprit en colère. L’Écriture post-zoroastrienne introduit de plus le concept d’Ahriman, le diable, personnification d’Angra Mainyu.

 

Temple du feu des Zoroastriens de la ville de Yazd

Le zoroastrisme ou mazdayasna, est l’une des plus anciennes religions du monde, combinant dualisme cosmogonique et monothéisme eschatologique. Attribué aux enseignements du prophète iranien Zoroastre (ou Zarathoustra), il exalte le dieu de la sagesse, Ahourâ Mazdâ. Il est conceptuellement caractérisé par des éléments tels que le messianisme, le ciel et l’enfer, et le libre arbitre. Cette religion influença les autres systèmes religieux, y compris le judaïsme du second Temple, le gnosticisme, le christianisme et l’islam. Avec des racines possibles datant du deuxième millénaire avant notre ère, le zoroastrisme entra dans l’histoire (connue) dès le Ve siècle et devint religion d’Etat dans les empires iraniens pré-islamiques jusqu’à la moitié du VIIe siècle avant d’être supplanté, nous l’avons noté, par l’islam.

Le culte de Mithra, le dieu iranien du soleil, de la justice, du contrat et de la guerre a influencé les croyances du peuple dans l’Iran pré-zoroastrien. Les Grecs et les Romains considéraient Mithra comme le dieu soleil et le dieu des rois. Il était le dieu de la justice et de l’obligation mutuelle entre le roi et ses guerriers et, par conséquent, le dieu de la guerre. Très connue dans l’Empire romain au cours des IIe et IIIe siècles, cette divinité a été honorée en tant que patron de la fidélité. Après l’adhésion au christianisme de l’empereur Constantin au début du IVe siècle, le mithraïsme entra dans sa phase de déclin. Avant Zoroastre, les Iraniens étaient polythéistes, et Mithra était le plus important de leurs dieux. Au départ vénéré comme dieu du contrat et d’obligation mutuelle, il est également invoqué en sa qualité de dieu du serment. En outre, dans certains textes védiques indiens, le dieu Mithra apparaît à la fois comme « ami » et comme « contrat ». En bref, appelé médiateur, Mithra peut signifier tout type de communication entre les hommes et tout ce qui est susceptible d’établir et de maintenir de bonnes relations entre ces derniers.

Mandéens autour de la rivière Kâroun, Ahvâz, Khouzestân

Parmi les cérémonies de Mithra, la plus importante était le sacrifice du taureau. Quant à savoir si cette cérémonie a été pré-zoroastrienne ou non, les avis sont partagés. Zoroastre a par ailleurs dénoncé le sacrifice du taureau. Il semble en effet probable que la cérémonie était associée à l’ancien paganisme iranien. Cette inférence est corroborée par un texte indien dans lequel Mithra participe à contrecœur au sacrifice d’un dieu nommé Soma, qui apparaît souvent sous la forme d’un taureau blanc ou de la lune. Sur les monuments romains, Mithra sacrifie à contrecœur le taureau blanc, qui est ensuite transformé en lune. Ce parallèle détaillé semble prouver que le sacrifice était pré-zoroastrien.

Peintures murales du manichéisme, Qocho, Chine

A partir de Darius (522-486 av. J.-C.), les rois perses de la dynastie achéménide ont tous adopté le zoroastrisme. Mais Darius et ses successeurs n’avaient guère l’intention de créer des difficultés politiques en tentant d’éliminer les vieilles croyances encore chères au cœur de nombreux nobles. Ainsi, la religion de Zoroastre a été progressivement contaminée par des éléments de l’ancien culte polythéiste. Des hymnes (le Yashts) avaient été composés en l’honneur des anciens dieux dont un dédié à Mithra, où Dieu est représenté comme un observateur de la lumière céleste, gardien des serments, protecteur des justes dans ce monde et dans l’Au-delà. Dans la religion mixte de la période achéménide, les aspects zoroastriens dominaient clairement les aspects païens. Les aristocrates locaux dans la partie occidentale de l’ancien Empire perse avaient conservé leur dévotion à Mithra. Les rois et les nobles de la région frontalière entre les contrées gréco-romaines et le monde iranien se prosternaient encore devant lui jusqu’aux dernières heures de son existence. Le culte de Mithra, cependant, n’a jamais été populaire dans le monde grec, surtout à cause de l’inimitié entre ces derniers et les Perses.

 

Le mandéisme est une religion gnostique dont la vision du monde est fortement dualiste. En araméen « manda » signifie « connaissance », l’équivalent de la gnose grecque. Ses adeptes, les mandéens, vénèrent Adam, Abel, Seth, Enos, Noé, Shem, Aram et surtout Jean-Baptiste, mais rejettent Abraham, Moïse et Jésus. Les mandéens, d’origine pré-arabe et pré-islamique, ont émigré du Levant au sud de la Mésopotamie dans les premiers siècles av. J.-C. Ils sont sémites et parlent un dialecte araméen (oriental) connu sous le nom Mandaic. Ils peuvent ainsi être reliés aux Nabatéens païens, habitants araméens autochtones du sud de l’Irak. Les mandéens semblent s’être installés dans le nord de la Mésopotamie, mais leur religion a été pratiquée principalement autour des régions plus basses, autour du Kâroun, de l’Euphrate et du Tigre ainsi que près des rivières qui entourent la voie navigable Chatt-al-Arab, une partie du sud de l’Irak et du Khouzestân. Le nombre de mandéens iraniens est un sujet de litige. Jusqu’à la Révolution islamique, les mandéens étaient principalement concentrés dans la province du Khouzestân, où la communauté existait historiquement au côté de la population arabe locale. Ils exerçaient principalement, et de génération en génération, la profession d’orfèvre. Après 1979, beaucoup d’entre eux sont allés chercher de nouveaux foyers en Europe et en Amérique du Nord. On comptait presque 70 000 mandéens dans le monde dont la quasi-totalité vivait en Irak jusqu’avant la guerre de 2003.

Mausolée de Dâvood Kaosavâr, l’un des disciples de la religion du yarsanisme,
village de Zardeh, Kermânshâh

Le manichéisme était une religion fondée par le prophète iranien Mani qui enseignait une cosmologie complexe, dualiste, décrivant la lutte entre le bien (monde spirituel de lumière) et le mal (monde matériel des ténèbres). Les adeptes du manichéisme sont appelés, en particulier dans les sources anciennes, les manichées, ou plus récemment les manichéens. D’après cette religion, la lumière s’est progressivement retirée du monde de la matière et est retournée dans le monde de la lumière d’où elle est issue originairement. Ces croyances sont fondées sur les mouvements gnostiques et religieux mésopotamiens. Le manichéisme se répandit rapidement à travers les régions de langue araméenne-syriaque. Il a prospéré entre les IIIe et VIIe siècles, et à son apogée, a été l’une des religions les plus répandues dans le monde. Les églises et les écritures manichéennes ont atteint la Chine et à l’ouest, l’Empire romain. Cette religion a été brièvement la principale rivale du christianisme dans la compétition pour remplacer le paganisme classique. Le manichéisme a survécu plus longtemps à l’Est qu’à l’Ouest, et il semble avoir finalement disparu après le XIVe siècle dans le sud de la Chine. Alors que la plupart des écrits originaux du manichéisme ont été perdus, de nombreuses traductions et des textes fragmentaires ont survécu.

 

D’autres religions, quoique peu connues, ont également marqué l’histoire de la Perse, surtout le yarsanisme, l’aurvanisme et le culte de Mazdak. Ce dernier, par exemple, qui prétendait être le prophète d’Ahourâ Mazdak, était en fait un prophète non zoroastrien, réformateur iranien et militant religieux ayant acquis un pouvoir considérable sous le règne du roi sassanide Kavadh I au cours de la première moitié du Ve siècle. L’autre religion, le yarsan (la religion du yarsanisme) est une religion syncrétiste fondée par le Sultan Sahak à la fin du XIVe siècle dans l’ouest de l’Iran. Ses partisans, dont le nombre était estimé à environ un million en 2004, sont regroupés principalement dans l’ouest de l’Iran et de l’Irak, surtout parmi les ethnies kurdes de Goran. On compte également de petits groupes lors, azéris et des adeptes arabes. Certains yarsanis sont également présents dans le sud de la Turquie.

 

Tombe de Bâbâyâdegâr, l’un des disciples de la religion du yarsanisme,
région de Dâlâhou, Kermânshâh

Quant au zurvanisme, il s’agit d’une branche aujourd’hui disparue du zoroastrisme dans lequel le culte de la divinité Zurvan (divinité créatrice) a engendré des jumeaux égaux mais opposés, Ahourâ Mazdâ et Angra Mainyu. Le zurvanisme est également connu comme le "zoroastrisme zurvanite", et peut être mis en contraste avec le mazdéisme, survivance du zoroastrisme. Dans le zurvanisme, Zurvan est perçu comme le dieu du temps et de l’espace infini appelé aka (« un », « seul »). Zurvan a été dépeint comme un dieu transcendant et neutre, sans passion, qui ne faisait pas de distinction entre le bien ou le mal.

 

Les religions iraniennes antérieures à l’islam étaient dans leur majorité puissamment systématisées ; elles furent autant philosophiques et morales que mythologiques ; elles englobaient tous les aspects de la vie personnelle et sociale. Toutes les religions que l’Iran a vu naître, le zoroastrisme, le mithraïsme, le mandéisme, le manichéisme, le zurvanisme, etc. ont connu des périodes fastes au cours de l’histoire du pays et ont marqué durablement les régions voisines. De nos jours, certaines de ces dernières sont encore pratiquées mais dans leur grande majorité, elles ne représentent plus pour le pays qu’un arrière-plan culturel, historique et folklorique.

Bibliographie :


- Cumont, Franz, Les Mystères de Mithra, Bruxelles, 1963 H. Lamartin, traduit par Thumas J.M.C Cormack N.Y, 1956, traduit par Hashem Razi, Behjat Publication, 1ère éd., 2001.


- Cumont, Franz, Les Religions Orientales dans le Paganisme Romain, 1909, traduit par Teymour Ghaderi, éditions Amirkabir, Téhéran, 2004.


- Duchesne-Guillemin, J., Le Lieu de Cyrus, Acta Iranica 3, Téhéran-Liège, 1974.


- Rey, Alain, sous la direction de Paul Robert, Le Petit Robert des Noms Propres, éditions Varèse, 1ère éd. 1974 ; 2e éd. 2003


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4 Messages

  • Les religions
    iraniennes anciennes
    22 août 2016 22:03, par Jerome Cormier

    Merci pour cet article absolument passionnant, je connaissais un peu l’histoire du Zoroastrisme à travers l’ouvrage "Zoroastre" de Jean Varenne, mais ici j’ai appris une quantité de détails sur les ramifications complexes des différents mouvements religieux d’Iran.

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    • Les religions
      iraniennes anciennes
      23 août 2016 08:31, par touradj

      Bonjour
      Malheuresement il y a des choses qui ne sont pas vrais dans cette belle acticle,
      mais je vous recommende a lire Le Ghatha le livre sublime de zaratustra de Khosro kazaie pardis qui explique beaucoup mieux et c ets beaucoup plus clair.
      il y a des secance video en youtub aussi.
      Ba droud touraj

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  • Les religions
    iraniennes anciennes
    23 août 2016 11:03, par adjé

    Article intéressant et merci pour la bibliographie.
    @ Touradj, qu’est-ce qui te semble erroné dans le texte ?
    Pourrais-tu détailler stp ?

    Au delà de l’article on s’aperçoit que ce qui constitue nos croyances et nos vérités d’aujourd’hui seront probablement de simples faits d’histoire dans quelques siècles. D’où l’importance de l’humilité et du bon sens.

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  • Les religions
    iraniennes anciennes
    30 novembre 2017 19:07

    Je suis à la recherche de livres sur l’ancienne religion de l’iran. k. Nyberg a écrit un excellent livre
    Sur ce sujet, mais je n’ai trouvé aucune traduction française ou anglaise de son ouvrage.
    Quels sont les auteurs que vous pouvez me suggérer ?
    Merci et bonne journée.
    Lise Sophie Bouchard

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