Il est né dans une grotte, un 25 décembre, fut entouré par des bergers, accomplit des miracles, un sacrifice, s’envola vers les cieux.

Vous croyez connaître la réponse...

Non, vous avez faux ! Allons plus loin.

Son sacrifice sera celui d’un taureau blanc, son envol sera conduit par des chevaux ailés. Quant à son origine, elle est incalculable. Sa première mention remonte à 1340 avant notre ère, environ, gravée sous un nom différent. Elle officialisait un accord de paix entre deux royaumes [1], dans la Turquie actuelle, prenant à témoin en sus de sa personne quelques divinités complices venues de l’Inde [2].

Un dieu oriental donc, et pas tout jeune, atterri aux portes de l’Occident.

Mais la grotte, les bergers, les miracles... L’étoile qui guidera les rois mages, nous le verrons plus loin ?

Reculons dans le temps. Mehr est un dieu né en Iran, dans la chaîne du Zagros, cette barrière acérée où s’achève la Mésopotamie. Dieu difficile à débusquer, ayant porté un autre nom à l’origine, puis quelques autres ensuite. Un nom facile à retenir, exprimant par sa prononciation un dieu viril, voire agressif, foncièrement masculin. Un de ces noms du premier langage de l’humanité, monosyllabiques, vibrants, percutants. Bag, qui deviendra ensuite Baga [3]. Faut-il le rapprocher du provençal bagarro, bagarre ?

Mithra sacrifiant le taureau

Un autre nom lui sera assimilé dans sa contrée d’origine : bog, le grand, le fort. Il sera à l’origine de l’anglais big, mais aussi du persan bozorg. Nous le retrouverons dans les pays slaves ultérieurement, désignant la divinité. Les Bogomiles, « Amis de Dieu », apparus au Xème siècle en Bulgarie, ne seront pas sans influence sur le mouvement cathare, un peu plus tard.

Bag et Bog se sont donc exportés en Europe. Nous les découvrirons dans des divinités celtiques aux noms approchants : Lug, Dagd, Dagda, Baginatus, Boudiga..., traduisant une origine indo-iranienne. Ils désigneront aussi des montagnes, lieux de manifestation de la divinité, comme dans leur pays d’origine. Et seront associés à un culte taurin, comme ils l’étaient aussi dans les monts du Zagros. Le Mont Bégo, au sud des Alpes, bastion ultime, paratonnerre de sa région, introduit par le col de « Turini » ; et ses quarante mille pétroglyphes axés sur ce culte taurin. Le fameux Bugarach, pourquoi pas, qui défraya un temps la chronique. Et pour boucler la boucle, les noms « Zagros », « ziggourat », exprimant la grandeur, la verticalité, ne sont pas loin de cette racine si singulière.

Un dieu rustique, des montagnes... Le culte de Mehr se rendait sur les monts, ou sous les monts, dans des cavernes le plus souvent. L’entrée de ces cavernes était précédée d’une arche dans le massif du Zagros, d’où leur nom : Dar-e Mehr, la Porte de Mehr. Une porte qui nous introduira au plus profond de la matière, jusqu’à son point ultime, nous le verrons.

Bas-relief du Tâgh-e Boustân à Kermânshâh, représentant le roi sassanide Shâpour II au milieu, Ahourâ Mazdâ à sa gauche, et Mitra ou
Mehr à sa droite.

Il semble évident, comme nous l’avons évoqué, que nous sommes retournés à l’origine de la parole, s’exprimant par des sons vibratoires. Des mantras en quelque sorte. Bag est dur, Mehr est doux, l’un exprime le combat, la survie dans un monde primitif, l’autre exprime la douceur, l’harmonie, et même l’amour dont il sera le synonyme dans le langage mystique persan.

Deux noms d’une même divinité, laquelle évoluera au fil du temps, suivant ce même chemin de la brutalité à l’harmonie. Un dieu qui transitera par son aspect viril, à mi-chemin entre les deux. Dieu des braves, des chevaliers sans peur et sans reproche, apportant une éthique, un sens à leur combat. Une espérance, un élan vers l’Au-delà. Batailles, épreuves, victoires... Sacrifice, sublimation finale.

L’Apocalypse selon Saint Jean évoque ce même parcours. Celles de la Perse antique l’ont évoqué aussi, un peu plus tôt.

Mais qui est Mehr encore une fois ?

 

L’usage de Mehr

 

Mehr est omniprésent dans son pays d’origine. Il s’est insinué dans son vocabulaire, dans sa toponymie, comme un label de qualité. Des banques Mehr, des cartes de crédit Mehr, l’agence Mehr... Mais aussi dans les prénoms : Mehri au féminin, Mehrdâd au masculin, et d’autres. Les noms de villes : Mehrin, Mehriz... L’aéroport Mehrâbâd, aux portes de la capitale, où s’envoler aux cieux. Mehrbân, mehrbâni, la gentillesse, la bonté, la miséricorde... Et aussi mehr, l’amour mystique, nous l’avons vu. On le trouve aussi dans le calendrier solaire persan où il préside au septième mois, le mois de Mehr. Il sera célébré d’ailleurs ce septième mois, lors de la fête de Mehragân, le 2 octobre.

Passons maintenant aux choses sérieuses !

Les enfants de Mehr

 

Peu de choses ont transpiré du culte de Mithra, ou Mehr. Cette religion initiatique, confidentielle dans ses plus hauts degrés et réservée à une élite, savait garder ses secrets. Ce que nous en savons concerne surtout le mithraïsme romain, version latinisée d’une religion orientale, et différente sous de nombreux aspects du culte originel. Toutefois, mes visites répétées dans le Kurdistan iranien, au cœur du Zagros, mes rencontres avec des spécialistes de cette région, la traduction d’ouvrages se rapportant à ce culte, m’ont permis d’appréhender quelques éléments significatifs, étayés par la subsistance de coutumes issues du fond des âges. Et que préservera soigneusement un peuple attaché viscéralement à ses traditions.

Abordons l’aspect historique.

Cérémonie de Pir Shaliar à Ouraman

Qui étaient les Kurdes, à l’origine ?

La première mention de leur nom remonte à 4000 ans, inscrite en Mésopotamie par les Sumériens, et évoque un peuple appelé Kardaka. Xénophon, écrivain - aventurier grec ayant servi dans une armée perse vers – 400 -, nous parlera d’un peuple nommé Kordouki [4]. Selon le Shâhnâmeh [5] de Ferdowsi (1:53), quatre cents jeunes cavaliers - ou quarante selon une autre source - ayant parcouru montagnes et déserts pour tuer le démon Zahhâk qui avait plongé le monde dans un âge de ténèbres, seraient les ancêtres de ce peuple. Histoire et mythes, amalgamés.

Voyons maintenant quelques-unes de ces traditions, jalousement préservées.

 

Rendons-nous dans une vallée perdue du fin fond du Zagros, frontalière de l’Irak [6]. La vallée d’Ouraman, dont le plus gros bourg, situé en amont, porte le nom. Commençons par donner à ce bourg son nom originel : Ahouraman Takht (prononcé tarht), signifiant « le Trône d’Ahouraman » [7] Décomposons Ahouraman. Ahourâ, que l’on retrouve dans Ahourâ Mazdâ, se traduit par Seigneur, quoique les mobed du zoroastrisme orthodoxe le traduisent par Créateur. Adoptons le Créateur. Mân à l’origine signifiait « maison », ou « lieu ». Nous voici donc en présence du « Trône de la Maison du Créateur ». Les légendes locales situent dans cette région le Paradis terrestre, pairi daeza en avestique [8], initialement. Nous évoquerons prudemment ce sujet, ultérieurement.

Ahouraman est réputé dans tout l’Iran pour ses fêtes colorées, attirant chaque année, en sus des habitants des environs, une petite foule de touristes. L’ensemble de ces cérémonies est axé sur Nowrouz
 [9], le Nouvel An persan, se célébrant à l’équinoxe du printemps, fin mars, au moment où le soleil entre dans le signe du Bélier. L’intérêt principal de ces fêtes réside dans leur connotation mithraïque, s’expliquant par le fait que cette vallée sut conserver ce culte indigène jusqu’au XIVe ou XVe siècle, sous une forme plus ou moins altérée. Nous voici donc devant un témoignage intéressant - et vivant - de ce que fut jadis le mithraïsme dans son pays d’origine. Lisons quelques lignes d’un ouvrage généraliste traitant du Kurdistan et de ses coutumes [10], et décrivant un sacrifice animal : « Il semble que cette cérémonie soit une réminiscence du culte de Mehr dans cette région (…) l’archange Mehr [11] bénit l’offrande du donateur au quarantième jour, quand la terre revient à la vie et que les moutons mettent bas. Alors le sang du sacrifice bénit la terre et les troupeaux. »

Temple de Mehr à Marâgheh, époques
ashkanide et sassanide

Ce texte nous donne l’impression de relater une cérémonie primitive indiquant ce que fut ce culte à ses débuts, anticipant le sacrifice du taureau du mithraïsme ultérieur. Peut-être sommes-nous même à l’origine du mithraïsme, à une époque où la divinité se nommait Bag ; et l’attachement rigoureux des habitants de cette vallée à ses coutumes nous en a préservé l’authenticité. Ce quarantième jour correspond à Nowrouz, le Nouvel An persan - le texte nous ayant révélé plus tôt que les festivités étaient précédées d’une cérémonie plus modeste le troisième vendredi du mois de Bahman, soit vers mi-février. Ou le premier jour du Carême chez nous, Nowrouz étant alors assimilé à Pâques (ce à quoi il ressemble).

Lisons un peu plus loin : « Tous les ans, au mois d’Ordibehest (soit fin avril), les gens d’Ahouraman et des villages voisins cassent un morceau d’un rocher
 [12] situé près du mausolée de Pir Shaliar, en témoignage de sa sainteté et de son pouvoir de guérison, et l’emportent avec eux. Ils croient que la sainteté de Pir Shaliar sanctifiera cette roche et que celle-ci se reconstituera avant l’année suivante. »

 

Voilà qui ressemble à une histoire à dormir debout. Pourtant ! A chacune de mes visites sur ce lieu, en automne ou en début d’hiver, j’ai retrouvé la roche à l’identique, à quelques détails près. Des enseignants, un chercheur de la région m’ont confirmé ce fait, en confessant leur incrédulité. Un trucage quelconque, difficile à réaliser, n’est pas du tout dans la tournure d’esprit de ces paysans simples, répétant chaque année ce rituel « plurimillénaire ». Il semble donc que nous soyons à l’origine de la croyance en une petra generatrix, cette roche ayant « produit » Mithra, initialement (selon le culte des Romains). Ajoutons les sacrifices d’animaux, vaches ou taureaux si possible, ou à défaut moutons, ou chèvres, exécutés devant l’entrée d’une petite grotte, et où le sang de l’animal sera soigneusement répandu sur le sol [13] - j’ai assisté à l’un d’entre eux.

Nous avons évoqué un personnage nommé Pir Shaliar. Il aurait été le dernier mage de ce culte dans la région, Pir ayant désigné le plus haut grade d’initiation dans le mithraïsme oriental [14]. La tradition colportée jusqu’à nos jours veut que ce personnage, autorité morale de la vallée, se trouvant confronté à l’islam, ait accepté la conversion à condition de pouvoir incorporer à ce nouveau culte les éléments du sien qui lui étaient les plus chers. Cette initiative permettra ultérieurement de remonter jusqu’à la source.

 

Mehr dans l’histoire

 

Abordons maintenant les terres plus familières de l’Histoire. Une Histoire très ancienne commençant à Jiroft, dans la province de Kerman, la Carmanie chère à Marco Polo. Le site archéologique de Jiroft a été découvert en 2002, et ses vestiges remontent à quelques siècles avant Sumer, au minimum [15]. Nous trouverons dans le musée national de cette ville des objets étonnants, principalement des coupes, ou d’autres récipients sur lesquels sont gravés des personnages hybrides, mi-hommes, mi-animaux, affrontant les forces de la nature primitive, symbolisées par le bestiaire de cette époque. Lions, taureaux, serpents, scorpions... Le combat de l’Homme en lui-même afin de vaincre son aspect primitif, animal, et en incorporer les qualités, les sublimer. Un chemin vers l’immortalité, ou le mythe de Guilgamesh, avant son heure. Ce mythe de Guilgamesh - ou celui qui le précède, à Jiroft - sera l’ancêtre de ce culte de Mithra, pourquoi pas, censé porter l’adepte à son accomplissement, sa perfection. Un mythe universel, que l’on retrouve en d’autres lieux (en Crète, notamment, dans celui de Thésée et du Minotaure).

 

Mithra est né avant Zarathoustra - Zartousht dans son pays d’origine, à ce jour. Mais quand est né ce Zartousht, pour dessiner une perspective ? Les mobed de l’Iran actuel semblent unanimes pour le faire apparaître bien avant l’heure officielle, fixée au VIIe ou VIe siècle avant notre ère. Et la différence n’est pas minime ! Selon le calendrier en usage dans la communauté zoroastrienne, identique à celui du pays hormis la date de départ, nous sommes à ce jour de l’année 2016 en 3754, date fixée à partir du commencement du ministère de Zarathoustra, à l’âge de trente ans. En ajoutant ces trente années nous obtenons une date de naissance en l’an 1768 avant notre ère, soit à peu près au moment de l’arrivée des Aryens en Iran d’après l’estimation donnée dans ce pays. Où est la date exacte ? Probablement plus loin que celle retenue par nos manuels d’histoire [16]. Mehr, ou Baga, comme Ahourâ Mazdâ, sont donc de vieux routiers, ayant une foule de choses à nous apprendre.

 

L’empire perse, déjà préfiguré sous la dynastie mède, à partir du VIIe siècle avant notre ère, apparaîtra dans toute sa gloire avec le règne de Cyrus II, dit le Grand [17], moins de deux siècles plus tard. Un empereur magnifique, précurseur, à l’origine de la poste, mais aussi de la première déclaration des Droits de l’Homme [18]. Et tolérant, donnant une place égale aux déités de son empire. Et elles étaient nombreuses à l’époque ! Mardouk, Ishtar, les divinités babyloniennes ; celles des autres royaumes. Mais aussi celles de ses racines, Ahourâ Mazdâ, Mithra, Anâhitâ, la déesse-mère, et d’autres encore - Zarathoustra et son monothéisme sont enterrés depuis longtemps, nous le voyons. Celle des Hébreux aussi, peuple captif qu’il libéra de son asservissement, le rendant libre de retourner chez lui. Et la Bible en parle, ne tarit pas d’éloges sur Cyrus, « l’Oint du Seigneur », « le Messie » ! Des divinités en pagaille, et un beau syncrétisme aussi, obligatoire. Et la Bible en témoigne. L’apparition des anges, archanges et autres chérubins remonte à cette époque. Mithra y pointe le bout du nez. Esdras nous parle d’un Mithredath [19] bis (Esdras, 1:8), Daniel de la résurrection des morts, empruntée aux cultes iraniens.

Les siècles passent. Puis Alexandre fait irruption. Il aime la Perse, l’admire, la déteste à la fois. La passion, dans sa folie la plus meurtrière. Persépolis brûlera, les « bibliothèques aux archives », mémoire d’un peuple, de sa culture, seront brûlées aussi, ou bien pillées. Ses successeurs, d’origine grecque, seront plus sages, ou en tout cas moins virulents : les Séleucides régneront sur un acquis qui s’effritera progressivement, puis les verra disparaître.

La dynastie des Arsacides [20], ou Parthes, venue de l’est de la Perse, redonnera à ce pays sa gloire déchue, en partie. Mehr reviendra en force - il n’était pas pour autant disparu ! On le trouvera inclus au sein d’une trinité, entre papa maman : Ahourâ Mazdâ le père, Anâhitâ la mère (ou Nâhid, « l’Immaculée »). La Sainte Trinité donc, avant l’heure [21]. Sans l’Esprit Saint ? Pas d’inquiétude, tout est prévu ! Il sera le premier des Amesha Spenta, les sept « Saints Immortels » subordonnés à Ahourâ Mazdâ : Spenta Mainyou, littéralement « Saint Esprit » (que nous trouverons dans le zoroastrisme).

Arrêtons à la dynastie arsacide cette évocation historique, pour le moment.

Elle semble indiquer un tournant dans l’évolution du culte de Mehr, qui jouira d’un intérêt plus large - d’où pourquoi pas, entre autres, son influence sur le christianisme, apparu à cette époque - avant de décliner sous la dynastie suivante où nous verrons Zarathoustra réapparaître et imposer son Dieu unique, sans aucun compromis.

 

Objets étonnants découverts sur le site archéologique de Jiroft

Le temps infini

 

Examinons une religion de cette époque, peu connue, et où notre ami Mehr aura tenu sa place, comme il se doit : le zervanisme. Une religion monothéiste, comme les aiment les Iraniens, apparue dans les monts du Zagros (une habitude !), Dieu sait quand [22].

Zervan est le Temps infini. Le dieu Cronos [23] en quelque sorte, piqué aux Grecs, peut-être. La comparaison s’arrêtant là. Il a, subordonnée à lui, notre Sainte Trinité des Arsacides : Ahourâ Mazdâ, Mithra, Anâhitâ ; et aussi le vilain Ahriman, le diable, version persique
 [24]. Un diable bien occupé, étant battu en brèche par le zoroastrisme dans le même temps.

Un dieu régnant au Ciel, dirigeant la destinée des hommes, contenant en lui-même le bien et le mal, la lumière et son contraire. Un dualisme bien affirmé, avec Mithra au centre, arbitrant les deux principes. Et le Monde est régi par ce double principe ! Trois mille ans pour l’un, trois mille ans pour l’autre ; plus trois mille sans vainqueur ni perdant, où chacun se bat pour soi (serions-nous dans ce troisième ?) [25] Un culte fataliste qui se mêlera au mithraïsme, les mages de l’un étant aussi les mages de l’autre, plus ou moins. D’où une bonne dose de syncrétisme, probablement. Les représentations d’un dieu à tête de lion entouré d’un serpent, exprimées à l’intérieur du mithraïsme romain, symbolisant son dieu, sont en réalité issues du zervanisme. Une religion qui verra son influence diminuer progressivement sous la dynastie suivante, au fur et à mesure de la montée en puissance du zoroastrisme, revenu sur le devant de la scène.

Bas-relief de Guilgamesh, musée du Louvre

 

Un tour en Mehr

 

Offrons-nous un tour en mer et embarquons sur un navire mythique, Argo, qui nous mènera sur des terres mithraïques. Jason, fils du roi d’Iolcos, en Thessalie, réclame son trône à Pélias, son oncle usurpateur. Celui-ci le lui promet en échange de la Toison d’Or, partie en Colchide, dans l’actuelle Géorgie, et gardée par un roi jaloux. Une aventure jugée impossible par le tonton Pélias, tout content de se débarrasser à bon compte d’un jeune neveu trop ambitieux.

Jason, accompagné des Argonautes, arrivera à bon port au terme d’une traversée difficile, semée d’embûches, et tapera à la porte d’Aétès, le roi jaloux. Celui-ci, comme Pélias, acquiescera à sa demande au prix d’épreuves insurmontables. Des épreuves qu’il serait bien incapable d’accomplir, en vérité, sans l’aide de Médée, la fille d’Aétès, tombée amoureuse du beau Jason. Les deux amants réussiront leur entreprise, emporteront la Toison d’Or, toison magique d’un bélier sacrifié à Zeus, initialement. Délaissée par Jason, ayant accédé à la royauté, Médée s’enfuira sur un char ailé offert par le soleil, et tiré par deux dragons.

Traduisons cette belle histoire à la lumière de la Perse antique.

L’action principale se déroule en Colchide. Un nom aux consonances persanes bien affirmées. Il évoque khorshid (rhorshid), « le soleil », parfois nommé kholshid dans ses terres d’origines. Nous voici donc partis dans un voyage vers le soleil, emblème et attribut du dieu Mithra. Jason sera aidé par Médée, princesse mède comme son nom l’indique, et dont les terres sont celles de Mithra, ou Mehr - et la Médie s’étendait jusqu’au sud de la Géorgie, donc tout près de l’emplacement présumé où se trouvait la Toison d’Or.

Dans les épreuves imposées par Aétès, Jason devra dompter deux taureaux crachant du feu. Le feu évoque celui sacré du mazdéisme ; et les taureaux Mithra, bien entendu. Il pourra alors dérober la Toison d’Or, ayant assimilé la force et la lumière des deux taureaux cracheurs de feu - comme dans le mythe de Guilgamesh, où le héros incorpore les qualités des animaux féroces qu’il aura combattus.

Bas-relief du Tâgh-e Bostân à Kermânshâh représentant Anâhitâ, Khosro Parviz et Ahourâ Mazdâ

Examinons cette toison en or. D’aucuns l’ont rapprochée des peaux de chèvre utilisées jadis pour récolter de l’or en les plongeant dans l’eau des rivières aurifères. Cette technique se pratiqua en Géorgie, comme elle se pratiqua aussi en France dans la rivière Jordanne, arrosant la ville d’Aurillac [26]. Une technique qui permettait de récolter quelques paillettes, tout au plus. Pas de quoi faire une toison d’or en tout cas.

De quoi s’agit-il donc alors ? Pas d’une toison, mais du bélier portant cette toison. Le bélier est un symbole de feu. Moïse le découvrit près d’un buisson ardent. Il est aussi symbole de sacrifice, comme l’agneau, assimilé plus tard à Jésus-Christ. Considérons maintenant le mithraïsme. Mithra portait la Xvarenah, ou la Farnah [27], l’auréole lumineuse entourant son visage, ou tout son corps, exprimant sa nature ignée, donc divine. Nous trouvons dans ce dernier nom la racine far, « gloire » en vieux perse, la Farnah étant la « Gloire divine ». Et cette Farnah était représentée par un bélier.

Un bélier donc, symbole du dieu Mithra... Un agneau un peu plus tard, symbole de Jésus-Christ. Papa et son fiston.

Revenons à nos moutons - nous restons dans la même famille !

Jason a donc trouvé sa Farnah... Pardon, sa Toison d’Or ! Il vient d’accomplir le périple des adeptes de Mithra. Ce chemin intérieur où l’on s’enfonce dans ses ténèbres, débusquant des forces archétypales. Le voyage du « corbeau », et ses premières épreuves. Arrive la « nymphe », sa moitié féminine, décidée à l’aider. Elle se nomme Médée. Il se battra comme « un soldat » face aux taureaux cracheurs de feu, deviendra « lion », goûtera à l’ambroisie, le « lait ». Devenu « saint », il accédera au « soleil » de la Vérité, khorshid... ou Colchide.

Une énième version du mythe, peut-être !

Jason retournera en Grèce où il répudiera Médée, une fois devenu roi. Une erreur bien sûr, le privant de sa moitié indispensable. Celle-ci s’envolera vers le ciel sur un char offert par le soleil. Ou offert par Mithra, dieu solaire, la ramenant au bercail.

Un mythe pouvant symboliser aussi la greffe de l’influence orientale sur l’Occident, n’ayant pas prise. Ou l’inverse. D’où un monde bipolaire, attendant d’être unifié.

 

La joyeuse religion

 

Retournons sous les Sassanides, à cette époque où fleurira dans l’empire une multitude de religions : mithraïsme, zervanisme, mandéisme [28], judaïsme, bouddhisme... et zoroastrisme bien sûr, religion officielle du pays. Un cocktail explosif, mais qui n’explosera pas, ou peu, épisodiquement, l’esprit perse ayant eu cette qualité particulière d’assimiler, de digérer, de transformer, donnant sa propre empreinte aux nouveaux arrivants. Les « iranisant » en quelque sorte. Il en fera de même avec l’islam un peu plus tard, chez lui, de manière plus discrète. Une qualité orientale que l’on trouvera aussi dans l’hindouisme, plus à l’est, incluant dans son panthéon les dieux des concurrents, devenus avatars de Vishnou.

Les deux dernières en date auront toutefois quelques difficultés, et feront exception à la règle.

Plaque en bronze du mythe de zervân, province du Lorestân

Le manichéisme, religion née au pays et tendant à se substituer à la religion officielle, proposera un syncrétisme aguicheur, ayant subordonné à Ormazd (Ahourâ Mazdâ) Mithra, Jésus et Bouddha. Tolérée, puis ensuite persécutée, cette religion émigrera à l’Est, jusqu’en Chine, où elle saura perdurer quelques siècles. Le mazdacisme, ayant eu quelques racines dans le manichéisme, poussera l’apologie de la lumière - lumière universelle, dont chacun a sa part - jusqu’à l’extrême.

Parlons un peu de celui-ci et restons dans cette lumière, leitmotiv obligatoire des religions d’Iran. Depuis Baga, depuis Mithra, depuis Zarathoustra... Une lumière particulière cette fois, éclairant en demi-teinte une religion originale véhiculant de bonnes idées... et de beaucoup moins bonnes.

Commençons par le meilleur ; ce meilleur nous donnant à comprendre son succès dans les classes populaires. Et préparons nos drapeaux rouges. Nous sommes devant l’ancêtre du communisme, bien avant Karl Marx, bien avant les défilés à la louange d’une belle idée. Une idée large... trop large peut-être.

Le papa de cet ancêtre se nomme Mazdak. Il y a de la lumière dans son nom, évoquant Ahourâ Mazdâ, et ses préceptes moraux, intégrés dans une religion monothéiste, comme il se doit dans son pays, prôneront l’égalité absolue. Totale, les adeptes devant partager leurs biens d’une manière rigoureuse. Un discours qui fera mouche en ce Ve siècle où les défaites de l’empire auront entraîné misère et souffrance dans les classes les plus basses. Curieusement, le monarque de l’époque, Kavâd, se convertit au mazdacisme avant d’être destitué par une partie de l’aristocratie.

Voyons la face moins belle du mazdacisme.

Nous avons parlé d’égalité absolue. Celle-ci ira jusqu’à l’extrême, incluant les femmes dans le partage des biens. Ces dernières seront enlevées, exilées, distribuées. Les châteaux de la noblesse seront pillés, les femmes étant comprises dans le butin.

Kavâd reprit son trône, adopta une politique opposée. La révolution mazdaciste prendra fin dans un massacre général lors de la fête de Mehragân, en l’an 528. Ce culte survivra souterrainement. On retrouvera beaucoup plus tard, durant l’islam, quelques fidèles de la « joyeuse religion »
 [29].

Notes

[1Les royaumes hittite et mitannique.

[2Varouna, Indra et les jumeaux Nassatya.

[3Nous le trouverons aussi à l’Est, jusqu’au nord de l’Inde, et au-delà (peut-être, entre autres, dans le nom du site bouddhique de Bagan, ou Baga, en Birmanie).

[4De nos jours Kurdistan se dit Kordestân, Pays des Kords.

[5Le Livre des Rois, relatant l’histoire mythique de la Perse, écrit vers l’an 1000.

[6Elle se trouve à quelques kilomètres à vol d’oiseau de la ville martyr d’Halabja.

[7Ahouraman, encore donné de nos jours, évoluera en Houraman, puis Ouraman.

[8Langue de la Perse ancienne à l’origine de l’Avesta, texte fondateur du zoroastrisme.

[9Littéralement « Nouveau Jour » en persan.

[10Kordestân. Mohammad Ebrahim Zareï (éd. Gooya).

[11Le zoroastrisme a relégué Mithra au rang d’archange sous la dynastie sassanide (IIIe au VIIe siècle après J.-C.).

[12Un rocher lisse et d’un aspect plus dur que ceux des alentours.

[13Il est censé « ensemencer » la terre, conformément à la tradition mithraïque.

[14De nos jours, ce titre est porté encore par des maîtres soufis, de l’Iran au nord de l’Inde.

[15Sur ce sujet, voir mon ouvrage Le miroir du monde, la Perse, de la Genèse à nos jours, Histoire et mythes fondateurs, éd. Les 3 Orangers (pp. 16-20).

[16 ?

[17Cyrus Ier était son grand-père, et régna avant la fondation de la dynastie achéménide.

[18Insistons sur le rôle civilisateur de la Perse achéménide, à l’origine, entre autres, des systèmes d’irrigation dans les émirats arabes du golfe Persique, en usage encore de nos jours, ou du creusement d’un canal en Egypte, reliant le Nil à la mer Rouge.

[19Mithradâta en réalité, « Donné par Mithra ». Ce nom sera porté entre autres par plusieurs souverains arsacides.

[20Du nom de son premier souverain, Arsace Ier. Elle durera presque cinq cents ans, à partir de - 250 (environ).

[21Cette trinité étant apparue dès la dynastie achéménide. Il s’agit donc à cette époque de mazdéisme, confondu à tort, bien souvent, avec le zoroastrisme.

[22Elle est déjà présente sous les Achéménides, à partir du VIème siècle avant notre ère.

[23A l’origine du mot chronologie.

[24On trouve aussi d’autres versions où Anâhitâ n’apparaît pas et se trouve remplacée par Ahriman.

[25Une autre version y voit quatre périodes de 3000 ans (ces versions différentes étant dues à une évolution de ce culte dans le temps).

[26Deux noms incluant la racine « or ».

[27Xvarenah (prononcé Rvarenah) se donnait dans le Fârs (au centre de l’Iran) et Farnah en Médie (notons la proximité de ces deux noms avec celui de Svar, dans le Rig Véda, se rapportant à la lumière solaire vue dans un sens symbolique)

[28Religion baptiste, présente encore de nos jours en Irak et en Iran (Jean le Baptiste est un de ses prophètes).

[29Khourramdinân dans le langage de l’époque.


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