N° 145, décembre 2017

Khayyâm et Abul-’Alâ al-Ma’ari étaient-ils hérétiques ?
Critique de l’article intitulé : ‘‘Un regard sur les deux hérétiques Abul’Alâ al-Ma’âri et Khayyâm ‘‘
(2ème partie)


Jafar Aghayani-Chavoshi

Voir en ligne : Khayyâm et Abul-’Alâ al-Ma’ari étaient-ils hérétiques ?
Critique de l’article intitulé : ‘‘Un regard sur les deux hérétiques Abul’Alâ al-Ma’âri et Khayyâm ‘‘
(1ère partie)


Cet article est la seconde partie d’une étude critique d’un article intitulé ‘‘Un regard sur deux hérétiques : Abul’Alâ al-Ma’âri et Khayyâm ‘‘ coécrit par Fardin Shirvâni et Hassan Shâyegân et publié dans le numéro 74-75 de Roudaki (revue consacrée à l’art et la littérature publiée en langue persane à Téhéran).

Dans le présent article, nous allons reprendre notre critique de l’article intitulé ‘‘Un regard sur deux hérétiques : Abul’Alâ al-Ma’âri et Khayyâm ‘‘ coécrit par Fardin Shirvâni et Hassan Shâyegân et publié dans le numéro 74-75 de Roudaki (revue consacrée à l’art et la littérature publiée en langue persane à Téhéran) dont l’intention est, selon nous, de déformer l’image de ces deux figures importantes de la littérature persane.

غلام آن سخنانم که آتش افروزد نه آب سرد زند در سخن بر آتش تیز

‘‘J’aime les paroles qui allument la flamme

Non celles qui jettent l’eau froide sur le feu ardent. ‘‘ (Hafiz)

Les réponses apportées à nos critiques rationnelles ne sont pas sans rappeler la grimace des gamins à l’école. Elles nous apprennent que, ne pouvant apporter de réponse satisfaisante à nos critiques, l’auteur a tenté de nous induire en erreur en passant constamment du coq à l’âne. Il semblerait cependant qu’il ne soit pas plus doué pour cela non plus.

On ne peut en vouloir à notre contradicteur, car en ces temps de progrès scientifiques et techniques, que peuvent dire les défenseurs de l’ivrognerie et de la frivolité à part nous traiter de réactionnaires et de pseudo-intellectuels tribaux, et que peuvent-ils faire s’ils ne tournent pas au ridicule la science et la logique ?

Et la première question que l’on a envie de poser à notre contradicteur qui, selon ses propres dires, ‘‘s’est retiré dans la simplicité et le travail pour dépoussiérer l’image des grands hommes de ce pays ‘‘ est : en quoi, dans vos récents articles, avez-vous honoré les grands hommes de votre pays, et quel message intéressant ou nouveau avez-vous découvert pour nous ? Vous avez présenté toutes ces personnes comme des vagabonds ivrognes ou des mécréants hérétiques. Si c’est cela que vous nommez ‘‘dépoussiérer l’image des grands hommes ‘‘, vous êtes grandement dans l’erreur.

Nous n’avons aucune envie de nous évertuer à défendre nos critiques car nous savons fort bien que tout intellect normalement constitué trouvera la vérité en comparant nos critiques à vos objections.

Ce qui pour nous est étonnant, c’est que vous ayez admis au moins une de ces critiques ! Car vu l’audace et le courage que nous vous connaissons, nous imaginons très bien qu’en niant ce dernier point aussi, vous auriez pu déclarer avec fierté et orgueil que Abul-’Alâ, Khayyâm, les historiens passés et les critiques contemporaines sont dans l’erreur s’ils ne sont pas de votre avis.

Allâmeh Ghazwini, Malek al-Sho’arâ Bahâr, Mojtabâ Minoui, Sâdegh Hedâyat et Yakani sont les seuls qui, à vos yeux, passent pour des référents parfaits et sont vos ‘‘Maîtres par excellence ‘‘. Quant à nous, nous déclarons clairement que dans les questions scientifiques qui sont accessibles à la connaissance de tous, il n’y a pas de place pour des ‘‘Maîtres ‘‘, et pour notre part, nous ne nous en référons à personne.

Quelle que soit la position de ces renommés savants, la vérité reste au-dessus d’eux, et tout chercheur ou intellectuel se doit d’aller à la recherche de la vérité scientifique et se faire sa propre opinion, et non ériger des personnes en maîtres à penser et les suivre aveuglement en considérant chacun de leurs mots comme parole d’évangile.

Nous sommes chercheurs de vérité, et c’est en doutant de ce que proposent les autres que nous traçons de nouvelles routes vers cet objectif. C’est du Saint Coran que nous nous inspirons, lorsqu’il dit :

فَبَشِّرْ عِبادِ الَّذِینَ یَسْتَمِعُونَ الْقَوْلَ فَیَتَّبِعُونَ أَحْسَنَهُ

‘‘Annonce la bonne nouvelle à Mes serviteurs qui prêtent l’oreille à la parole puis suivent le meilleur d’elle. [1]

En outre, comme nous allons le montrer, votre imitation de vos maîtres n’est pas en connaissance de cause, car vous avez écrit : ‘‘Allâmeh Ghazwini, Malek al-Sho’arâ Bahâr et Mojtabâ Minoui considèrent tous trois que le Nowrouznâmeh est avec certitude l’œuvre de Khayyâm ‘‘.

Nous devons dire que nous avons étudié attentivement l’ouvrage Sabk Shenâsi de Malek al-Sho’arâ Bahâr et l’article qu’Allâmeh Ghazwini à consacré à Khayyâm, et aucun d’entre eux n’a considéré cet ouvrage comme étant de Khayyâm. A chaque fois qu’Allâmeh évoque le Nowrouznâmeh, il précise qu’il est attribué à Khayyâm sans se prononcer sur la validité de cette prétention. Il n’y a que Mojtabâ Minoui, le correcteur du livre, qui, en se basant sur certains signes, considère que cet ouvrage est de Khayyâm.

Aujourd’hui, il ne subsiste plus aucun doute sur le fait que le Nowrouznâmeh n’est pas de Khayyâm, et il y a tout lieu de s’étonner qu’une personne aussi érudite que Minoui le lui attribue : il ne faut pas oublier que souvent, un auteur s’attache inconsciemment à un sujet particulier, et c’est cet attachement qui le pousse à mettre toutes ses connaissances en œuvre pour prouver son point de vue. Et pourtant, il suffirait qu’il se détache de cette obsession et il constatera que cette question ne valait vraiment pas tant de peine.

Le regretté Minoui, avec toute son érudition, se retrouve dans ce même cas de figure concernant son attachement à attribuer la paternité du Nowrouznâmeh à Khayyâm. Alors qu’Allâmeh Ghazwini avait bien insisté dans une lettre qu’il lui avait adressée : ‘‘Aucun historien ni connaisseur, spécialiste ou autre n’a jamais attribué un tel livre à Khayyâm ‘‘. [2]
Voilà donc les opinions de vos maîtres à penser concernant le Nowrouznâmeh

En outre, dans votre article vous avez présenté le maître Jalâl Homâ’i comme un ‘‘grand connaisseur de Khayyâm ‘‘ et avez dit encore d’Omar Faroukh qu’il est ‘‘l’un des meilleurs parmi ceux qui ont travaillé sur Abul-’Alâ ‘‘. D’un autre côté, vous avez admis : ‘‘Nous ne nous référons qu’à ceux qui sont des spécialistes reconnus et des références solides dans l’histoire et la littérature, et nous ne nous avançons pas sur un terrain instable ‘‘. Ainsi donc, les opinions de maître Djalâl Homâ’i et d’Omar Faroukh concernant Khayyâm et al-Ma’ari doivent avoir valeur de loi à vos yeux. Or, voilà ce qu’écrit M. Faroukh au sujet d’Abul-’Alâ Ma’âri : ‘‘Certains se trompent au sujet d’Abul-’Alâ et pensent qu’il était hérétique, mais la vérité est qu’il était un homme pieux ‘‘. [3] Quant au maître Djalâl Homaî, il écrit ceci au sujet de Khayyâm : ‘‘Khayyâm était, comme cela apparaît clairement dans ses propres mots et dans les écrits de ses contemporains à son sujet, un sage éminent et un homme pieux, mais on le présente comme un vagabond déguenillé, ivrogne et insouciant. C’était un musulman croyant et pratiquant, et on nous l’a présenté comme un athée sans foi, ignorant de Dieu et niant la prophétie et le Jugement Dernier... ‘‘ [4]

Maintenant, si vous reconnaissez l’opinion de ces deux maitres, vous vous voyez dans l’obligation de renier l’intégralité de votre article, et si vous décidez de ne pas suivre leur avis, alors vous devez reconnaître que vos prétentions concernant les grands de la science et de la littérature qui seraient vos références solides et vos maîtres à penser sont totalement infondées.

Si présenter Khayyâm comme un vagabond athée et ivrogne correspond pour vous à le hisser sur un piédestal et rafraîchir son image afin qu’elle reluise un peu plus dans ce siècle que par le passé, je vous conjure de vous abstenir. Ô combien ces paroles du regretté Mohammad Ali Forooghi en préface des Quatrains de Khayyâm s’appliquent à vous :

‘‘Les ennemis et détracteurs de Khayyâm n’ont jamais reculé devant aucune insulte et humiliation, quitte à faire usage de calomnie, et n’ont pas hésité à l’accuser d’athéisme et de mécréance dans leurs écrits ‘‘.

Quant à nous, nous vous adressons ces mots de Mowlawi :

اینچنین بهتان منه بر اهل حق کین خیال توست بر گردان ورق

‘‘Ne médis pas ainsi des gens de bien Ceci vient de ton imagination, change donc celle-ci ‘‘.

Vous avez parlé d’Inquisition et écrit : ‘‘Dans cette partie du monde, parler de notre Khayyâm et énoncer certaines interprétations ou exégèses suffit à vous faire subir le destin de Sohrawardi et de ‘Ain al-Ghozât, car l’Inquisition continue de sévir en Orient. Alors que nous avons tant de Majlessi et de Kolayni qui monopolisent la quasi-totalité de la liste de nos grands hommes, il se trouve encore quelques jaloux haineux qui ne peuvent supporter d’y voir Khayyâm et Mohammad ibn Zakarya Râzi (Rhazès). Que craignent-ils donc ? ‘‘

Pour ce qui est de comparer votre œuvre à celles de Galilée, de Sohrawardi et de ‘Ain al-Ghozât au point de craindre de partager leur triste sort, nous vous répondrons encore une fois avec les mots de Mowlawi :

کار نیکان را قیاس از خود مگیر گر چه باشد در نوشتن شیر شیر

آن یکی شیر است کادم میخورد وان دگر شیر است کادم می درد

Ne compare pas ton œuvre à celle des Justes Même si à l’écrit Shîr (lion) est tel Shîr (lait)

Celui-ci est le Shîr (lait) que l’homme boit Cet autre est le Shîr (lion) qui mange l’homme

Et pour ce qui est de plaindre le sort de Khayyâm et de Râzi, il semblerait que vous méconnaissiez totalement ces deux hommes illustres. Le Khayyâm que vous avez créé dans votre imagination diffère fondamentalement du Khayyâm que l’on devine dans ses écrits scientifiques, philosophiques et dans ses quatrains authentiques. Si en vous contentant de quelques quatrains vous croyez avoir compris Khayyâm, sachez que vous caressez des chimères. Si pour notre part nous prétendons connaitre Khayyâm, ce n’est pas sans de bonnes raisons car nous connaissons tous ses quatrains avérés et originaux, nous avons lu tous ses écrits philosophiques et nous avons étudié de manière approfondie ses écrits sur les mathématiques et la physique.

Par principe, nous n’admettons pas le jugement de personnes qui ne connaissent Khayyâm qu’à travers ses poèmes car les œuvres ‘‘inspirées ‘‘ d’une personne, si authentiques soient-elles, ne peuvent nous fournir une représentation complète et fidèle de leur mode de pensée et de leurs opinions.

Si la poésie constituait le critère pour la connaissance de Hakim Nezâmi, alors au vu du Sâghi Nâmeh, il devrait être considéré comme un alcoolique notoire. Et pourtant, ce même auteur exprime sa répulsion notoire à l’égard du vin et de l’ivrognerie dans un serment en vers :

وگرنه به یزدان که تا بوده‌ام به می دامن لب نیالوده‌ام
گر از می شدم هرگز آلوده کام حلال خدایست بر من حرام

Par Dieu, de toute ma vie L’impureté du vin n’a pas touché ma lèvre

Et si jamais le vin à un jour salit ma bouche Que le licite de Dieu me soit illicite

Comme l’écrit Mohammad Ali Forooghi, ‘‘Nous avons encore de nos jours de grands savants comme le renommé Mollâ Hâdi Sabzevâri dont tout le monde s’accorde à dire qu’il mena une vie de pureté, de simplicité et de sagesse et qu’il vivait en ascète, considérant qu’il était de son devoir de guider les gens vers le perfectionnement de leur foi et de leurs croyances, au point qu’il était considéré comme un saint homme et un Ami de Dieu. Et pourtant, dans leurs poèmes, ils développent les mêmes thèmes que Hâfez et Khayyâm et parlent d’amante et de vin ou écrivent : ‘‘C’est demain que nous mourrons et que de notre terre l’on fera des briques ‘‘. [5]

Pourquoi devrions-nous nous intéresser à la façon dont les occidentaux nous présentent Khayyâm ? Nous disposons de ses œuvres philosophiques, scientifiques et poétiques et nous devrions abandonner tout cela pour ne retenir que ce que raconte tel ou tel orientaliste en se basant sur une traduction libre des quatrains de Khayyâm ? Avez-vous vraiment confiance en leur bonne foi ?

Si tel est le cas, allez donc consulter l’Encyclopédie de l’Islam à l’article ‘‘Chiisme ‘‘ et vous constaterez que la plus grande partie de cet article est de la plume de H. Lammens [6] qui n’a pas d’égal comme ennemi du chiisme.

Quelle est notre faute si vous ne voyez pas la raison profonde pour laquelle le Coran s’en prend aux poètes non-engagés et qu’au contraire, vous exploitez cette question afin de nuire à l’islam ? Nous avons déjà dit que le Coran déconsidère les poètes irresponsables et obscènes qui ne se sentent aucun engagement et récitent tout ce qui leur passe par la tête. Car le Coran accorde une importance exceptionnelle pour la pensée et l’intellect humain, et condamne tout ce qui entrave son fonctionnement.

Par exemple, si nous considérons les poèmes d’Amrow Al-Gheys qui fut l’un des poètes de l’ère antéislamique, nous constaterons qu’il employa tout son art à dévoyer les gens et à les entrainer vers les vils désirs ou les mirages inutiles. Tous ses vers ne sont que louanges du vin ou lamentations sur le souvenir des temps passés et des villages détruits par un destin aveugle. Au lieu de réveiller la réflexion et l’intellect chez les gens, il les endort d’un sommeil profond.

Il va de soi qu’une poésie qui pousse l’homme à l’inconscience ne peut être saine, et c’est même un outil pour le maintenir dans l’ignorance et la bêtise. L‘Islam et le Coran ne sont pas en de bons termes avec ce genre de poètes, et ils les condamnent sévèrement. C’est justement cette attitude critique du Coran qui a permis à la poésie de l’ère islamique de prendre le chemin de la transcendance et de se séparer de la poésie antéislamique. Les poètes qui avaient pu comprendre le message du Coran se dissocièrent de ces autres qui avaient mis la poésie au service de la dépravation et de l’obscénité.

Et le grand sage Nasser Khosrô, qui n’emploie la poésie que dans l’objectif de promouvoir la religion et la foi, s’adresse en ces termes aux poètes courtisans et autres chroniqueurs officiels :

من آنم که در پای خوکان نریزم مر این قیمتی در لفظ دری را

‘‘Je suis celui qui ne déverse pas aux pieds des porcs,

Les précieuses perles de la langue Dari [7] (persan) ‘‘

L’histoire a montré qu’il a toujours existé une profonde et tenace opposition idéologique entre ces deux groupes de poètes. Ainsi, Zahir Fâriâbi, poète qui, pour quelques récompenses et faveurs, a déversé les étoiles du ciel aux pieds d’un émir méconnu du nom de Ghazal Arsalân, a écrit :

نه کرسی فلک نهد اندیشه زیر پای تا بوسه بر رکاب قزل ارسلان زند.

‘‘Les neuf voûtes célestes foulent aux pieds leur orgueil

Pour baiser l’étrier de l’émir Ghazal Arsalân ‘‘

Saadi, poète dont la pensée trouve sa source dans la gnose coranique, le reprend en ces termes :

چه حاجت که نه کرسی آسمان

نهی زیر پای قزل ارسلان

مگو پای عزت بر افلاک نه

بگو روی اخلاص بر خاک نه

Quel besoin de mettre les neufs voûtes célestes Sous les pas de Ghazal Arsalân ?

Ne pose pas un pied orgueilleux sur la face du ciel Pose un visage humble sur la face de la terre

Par conséquent, cet artifice usé que vous avez tenté d’employer contre nous, en voulant faire passer l’opposition du Coran à l’encontre des poètes frivoles pour une aversion fondamentale de l’Islam à l’encontre des arts et de la littérature, est totalement inefficace. Vous avez écrit : ‘‘Alors que le sujet principal et la base de notre argumentation n’étaient autres que les quatrains de Khayyâm et les opinions qui s’y dissimulaient, vous avez parlé de tout sauf des quatrains en question, c’est-à-dire que vous vous êtes intentionnellement écarté du cœur de la question d’où viennent toutes nos querelles et vous avez fait l’impasse dessus. Alors dites-moi qui est de mauvaise foi ? ‘‘

Pour vous prouver que nous ne sommes pas de mauvaise foi, nous allons analyser les poèmes que vous avez attribués à Khayyâm et à Abul-’Alâ al-Ma’âri :

  1. Les poèmes d’Abul-’Alâ al-Ma’âri :
  2. Dans l’article ‘‘Un regard sur deux hérétiques ‘‘ (page 21), les points de vue de Khayyâm et d’Abul-’Alâ al-Ma’âri sur la question de la vie après la mort ont été analysés en ayant recours à la méthode comparative et les auteurs, soi-disant pour trouver des points communs dans la vision cosmologique de ces poètes et ce distique attribué à Abul-’Alâ al-Ma’âri a été cité :

حيات ثم موت ثم حشر كلام خرافة يا أم عمرو

La traduction qu’ils en donnent est : ‘‘La vie après la mort et après cela le Jugement Dernier, ne sont que des paroles superstitieuses, ô fils de l’homme. ‘‘

Puis ils écrivent : ‘‘La satire virulente d’Abul-’Alâ va jusqu’à la mécréance, il transgresse la frontière de la foi et de la croyance de son époque et ne se prive pas de qualifier tout ce qui a été promis pour la vie de l’au-delà de mensonges et de superstitions. ‘‘

Tout d’abord, ces vers ne sont pas d’Abul-’Alâ al-Ma’âri mais de Abdallah al-Zaba’ri, poète de l’époque antéislamique qui fut l’un des ennemis du Prophète et se réfugia à Nadjrân lors de la prise de La Mecque. Après, il revint auprès du Prophète et se convertit à l’islam. Quant à أم عمرو il s’agit d’Abu Bakr ibn Aswad Eyssi, dont le nom était Shadâd ibn Aswad. [8]

De plus, le distique est cité de manière erronée, la version correcte étant :

حيوه ثم موت ثم نشر كلام خرافة يا أم عمرو

Et troisièmement la traduction persane est fausse, surtout que أم عمرو ne veut en aucun cas dire ‘‘fils de l’homme ‘‘. Au final, cet ‘‘argument ‘‘ s’avère être un incroyable tissu d’erreurs.

  1. Nous avons dit que Abul-’Alâ al-Ma’âri était un homme croyant et pieux, et de l’accord de tous les historiens, il était pratiquant et respectait les préceptes religieux. Cependant, son pessimisme latent qui était dû à sa cécité faisait que parfois, il se plaignait amèrement de son destin et lorsqu’il était dans ses mauvais jours, ce pessimisme vis-à-vis de toute chose prenait le pas sur l’équité et la bonne foi. Mais notre contradicteur cite certains poèmes persans de Ma’âri afin de réfuter notre point de vue et montrer que celui-ci reniait Dieu et la religion et que ses louanges du prophète Mohammad étaient motivées par des considérations sociales et non religieuses. Nous allons nous contenter de rapporter la translation française de ces poèmes prétendument ‘‘impies ‘‘ dont voici un exemple : ‘‘Les gens croient que certains parmi les Justes ont marché sur l’eau. Ceci est mensonge, et il n’en a jamais été ainsi à aucune époque. Personne de par le passé n’a marché sur l’eau, pas même Saad ibn Abi Waqâs ou Said ibn Malek ni Abu Bakr ou Omar. ‘‘

Nous avons beau chercher, nous ne voyons pas ce qui dans ce texte peut être suspecté d’hérésie ou d’impiété. Voyez un peu l’argument et admirez la logique qui s’en dégage ! Au XXème siècle, le siècle où l’homme a conquis la Lune et s’attaque à Mars, où il a dominé l’incroyable puissance de l’atome, il se trouve un écrivain pour dire que ces mots sont impies. Et pourtant, nous proférons nous même chaque jour de telles paroles et prétendons aussi que l’être humain n’est pas capable d’accomplir des actions surnaturelles. Et si l’auteur de l’article prétend utiliser cela pour nous faire croire qu’Abul-’Alâ niait les miracles des prophètes, depuis quand Saad ibn Waqâs, Said ibn Malek, Abu Bakr et Omar sont-ils des prophètes ?!

La traduction d’un autre des poèmes soi-disant impies est la suivante :

‘‘La certitude n’existant pas, le summum de mes efforts me porte à supposer et à deviner ‘‘.

Ce verset nous parle des doutes d’Abul-’Alâ concernant les choses intellectuelles et n’est pas forcément lié à la question de la foi ou de la mécréance, car le doute est indissociable de la pensée et comme le disait Descartes, on ne peut atteindre la certitude sans passer par le doute. Beaucoup de savants théologiens ont passé une partie de leur vie dans le doute et l’indécision. Est-ce que ce fervent qu’était Ghazali n’a pas douté lui aussi ? En fait, l’intérêt même de Khayyâm et de Abul-’Alâ vient justement de leurs doutes, du fait que : ‘‘ils savent qu’ils ne savent pas ‘‘. Ce même Abul-’Alâ qui faisait preuve d’un esprit critique concernant certaines questions intellectuelles, tenait avec ferveur aux croyances transcendantes de l’humain comme par exemple la foi en l’existence de l’Au-delà, et le disait clairement :

خلق الانسان للبقاء فضلت أمة يحسبونهم للفناء

أنما ينقلون من دار أعمال ألى دار شقوة أو رشاد

‘‘Les humains ont été créés pour la pérennité, et sont dans l’erreur ceux qui les croient éphémères.

Ils seront transportés du lieu éphémère de leurs actes, vers le lieu où ils seront rétribués en bonheur ou en douleur. ‘‘

  1. Voici encore la traduction française de quelques vers d’Abul-’Alâ al-Ma’âri qui, selon l’auteur de l’article, seraient impies :

‘‘Je suis étonné par le Kasrâ et ses disciples (les Perses) qui se lavent la face à l’urine de vache, et par les juifs qui vénèrent un dieu aimant le sang caillé et l’odeur de la viande brulée, et par les chrétiens qui croient qu’un dieu serait torturé et cloué vivant sur la croix sans recevoir d’assistance… Quelles paroles stupéfiantes que voilà !... Tous les humains seraient-ils donc aveugles à la vérité ? ‘‘ Quelle personne dotée d’intelligence pourrait bien voir dans ces mots la preuve de l’incroyance d’Abul-’Alâ ? Bien au contraire, il fait ici figure d’un penseur éclairé qui condamne les superstitions. Diriez-vous que ces superstitions qu’il ridiculise sont à vos yeux ce qu’on appelle une religion ? Est-ce Moïse qui a dit que Dieu aimait le sang caillé et l’odeur de la chair brûlée ? Est-ce que Jésus a prétendu être Dieu, pour que les chrétiens l’élèvent au rang de divin ?

  1. Voici encore un autre exemple de poème soi-disant ‘‘impie ‘‘ d’Abul-Ala traduit en français :

‘‘Si l’on te dit des paroles déroutantes en désaccord avec la raison, ne les crois pas ‘‘.

Encore une fois, ces paroles peuvent-elles être qualifiées de mécréance ? Ici, Abul-’Alâ encourage le lecteur à la réflexion, c’est-à-dire cette même chose que l’Islam ordonne aux musulmans. Fondamentalement, l’islam est la religion de la réflexion et n’accorde aucune valeur à l’acte d’adorer sans réfléchir. Si ces mots d’Abul-’Alâ sont impies, alors que devons-nous faire avec tous ces versets coraniques qui appellent les croyants à la réflexion ? N’est-il pas fréquent dans le Coran qu’après avoir cité quelques points précis et dignes de réflexion, il soit dit : افلا تعقلون , c’est-à-dire ‘‘ne réfléchissez-vous donc pas ? ‘‘. Ceux qui n’utilisent pas l’intelligence qui leur a été donnée sont sévèrement pris à parti dans un verset : ‘‘أُفٍّ لَّكُمْ وَلِمَا تَعْبُدُونَ مِن دُونِ اللَّهِ أَفَلَا تَعْقِلُونَ ‘‘ (Fi de vous et de ce que vous adorez en dehors d’Allah ! Ne raisonnez-vous pas ?) [9]. Et cela va encore plus loin lorsqu’il est dit :

وَيَجْعَلُ الرِّجْسَ عَلَى الَّذِينَ لاَ يَعْقِلُونَ" ( Et Dieu voue à l’ordure ceux qui ne raisonnent pas.)

A ce point, le lecteur aura surement compris à quel genre d’arguments se réfère l’auteur de l’article pour appuyer son allégation selon laquelle Abul-’Alâ était païen et incroyant. Quant à nous, nous sommes surtout stupéfaits par l’ignorance de ces contemporains d’Abul-’Alâ qui le croyaient déjà païen en son propre temps.

Notes

[1Le Coran. Traduction française par Muhammad Hamidullah, Qum, 1984, p. 307 (sourate 39 verset 17).

[2Mohammad Ghazwini, ”Correspondances ‘‘, revue Yaghmâ, No. 1, p. 20.

[3‘Omar Faroukh, Les opinions philosophiques d’Abul-’Alâ, le philosophe de Ma’ara, traduction de Hossein Khadiv Djam, Téhéran, 1346 de l’Hégire (1967), p. 64.

[4Djalâl al-Din Homâi, Khayyâmi Nâmeh, Téhéran, 1346 de l’Hégire (1967), p. 4.

[5Mohammad Ali Foroughi, Les quatrains d’Omar Khayyâm, Téhéran, 1312 de l’Hégire (1924), p. 15.

[6Henri Lammens (1862-1937) est un prêtre belge extrémiste et un orientaliste qui rédigea de très nombreux ouvrages contre l’islam, et en particulier contre la religion chiite. Pour plus d’information sur ses écrits anti-islamiques, voir l’article suivant : Mahdi Pishwai, ”Critique de l’opinion historique d’un orientaliste ‘‘ (en persan), Târikh dar âinyeh pajouhesh, 2e année, No. 2, été 1384 (Hégire), pp. 27-56.

[7A propos de la langue dari, voir G. Lazard, ”Pourquoi le persan est appelé Dari ? ‘‘ dans Sokhanvareh, No. 55, Papers in Memory of P. N. Khanlari, edited by Hans Robert Roemer and Iraj Afshâr, Téhéran, 1997, pp. 64-65.

[8Mahmoud Ali Makki, écrivain égyptien, écrit au sujet de ce poème :

[9Le Cora traduction française par Muhammad Hamidullah, Qum, 1984, p. 216 (sourate Les Prophètes, verset 67 ; sourate Younes, verset 100).


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