N° 156, novembre 2018

Rentrons ce soir même !
Retour sur le dernier recueil de
Peïmân Esmâeïli


Samirâ Fâzel


Peïmân Esmâeïli

Né le 19 septembre 1977 à Téhéran, Peïmân Esmâeïli est un romancier et nouvelliste iranien contemporain. Le public iranien ainsi que la critique l’encense aujourd’hui pour la qualité de son œuvre. Détenteur d’une licence en électrotechnique de l’Université de Sciences et de Technologie d’Iran à Téhéran, il était durant ses études membre du club littéraire de l’université. Il collaborait alors avec plusieurs journaux et magazines nationaux [1], et était l’un des critiques de la rubrique littéraire. Il est également connu pour ses entretiens avec des figures littéraires et artistiques connues. Il se présente lui-même en ces termes :

« Quand j’avais trois ans, ma famille est partie vivre à Kermânshâh [2], notre ville ancestrale. C’est une ville blottie dans les monts Zagros, aux hivers trop froids. Je me souviens de mon enfance lors de la guerre Iran-Irak, des bombardements incessants, des morts interminables, des montagnes, des jours froids et encore de la guerre. En regardant le passé, j’ose dire que j’ai vécu alors les moments les plus importants de ma vie. A l’époque, j’avais l’impression que ces événements ne se termineraient jamais.

Je suis allé en Australie alors que j’étais en train d’écrire mon premier roman. Après avoir écrit ce roman, j’ai décidé de publier mon troisième recueil de nouvelles, Hamin emshab bargardim (Rentrons ce soir même), en me basant sur ce voyage et les expériences que j’ai acquises lors de cette migration. »

Jib-hâye bârâniat râ begard (Cherche les poches de ton imperméable)

Le jeune Esmâeïli a finalement décidé de se consacrer à la littérature, passion qui s’est révélée chez lui dès son adolescence. En 2005, il publie ainsi ses premières nouvelles sous le titre de Jib-hâye bârâniat râ begard (Cherche les poches de ton imperméable), qui a été lauréat du prix littéraire Ispahan en 2006. Ce recueil de huit nouvelles fut également vice-lauréat du prix littéraire Gâm-e Avval (Premier pas) la même année.

Trois ans plus tard, il publie ses nouvelles Barf va samphoni-e abri (La neige et la symphonie nuageuse), qui ont été favorablement accueillies par le public iranien. Cet ouvrage a remporté des prix littéraires importants tels que Golshiri, Mehregân et Rouzi Rouzgâri. 

En 2013, son premier roman intitulé Negahbân (Le gardien) a été publié aux éditions Cheshmeh. Ce roman a été sélectionné lors du festival littéraire de la revue Tajrobeh. Il a également été sélectionné pour le prix littéraire Naghd-e Hâl (La critique aujourd’hui).

Réputé pour son écriture de nouvelles, Esmâeïli a enfin publié ses dernières nouvelles dans le recueil Hamin emshab bargardim (Rentrons ce soir même), ouvrage qui, comme les précédents, a attiré l’attention de son public iranien. Ce livre a été primé au festival littéraire de la revue Tajrobeh en tant que meilleur recueil de nouvelles de 2016. Depuis 2005, Esmâeïli a remporté plusieurs prix nationaux pour ses œuvres. Outre les prix cités plus haut, il a aussi été lauréat du premier cycle de prix littéraire Chehel (Quarante) l’année dernière. Ce prix est offert aux écrivains iraniens de moins de 40 ans par l’Institut culturel et artistique Maktab-e Téhéran (École de Téhéran), considérés comme la nouvelle génération d’écrivains talentueux d’Iran. Certains de ses récits ont aussi été adaptés au cinéma ou au théâtre. Et plusieurs nouvelles d’Esmâeïli ont été traduites en anglais, polonais, turc et kurde. 

Le dernier recueil de nouvelles d’Esmâeïli comprend cinq nouvelles qui se caractérisent par la fluidité et le dynamisme de leur prose. Les histoires évoquent un ensemble d’espaces particuliers et d’individus dissemblables, mais le souci habituel de l’écrivain se manifeste encore dans tous les récits de ce livre : la peur. L’auteur met en scène un sentiment d’insécurité introduit par l’un des personnages, mais ce sentiment apparaît uniquement dans la réception, autrement dit, c’est le lecteur qui interprète l’histoire avec un malaise et un sentiment d’insécurité croissants. De plus, les relations logiques et la quotidienneté s’effilochent au fil du récit, ce qui lui donne une certaine teinte fantastique.

Couverture du roman intitulé Negahbân
(Le gardien)

Les nouvelles du dernier recueil d’Esmâeïli abordent la perplexité de l’homme actuel avec notamment la mise en scène de personnages d’immigrés à la recherche du bonheur à Téhéran, ou en Australie. Une fois leur destination atteinte, ces personnages recommencent vite à se sentir mal, et veulent retourner à leur point de départ. Le retour est l’un des éléments significatifs fondamentaux de ce recueil de nouvelles. 

 

La première nouvelle du livre est intitulée "Le monde de l’eau". Elle met en scène un monde inconnu où les immigrants rêveurs affrontent les circonstances difficiles du Nouveau Monde où ils ont posé bagage, au point qu’ils en oublient les soucis qui les ont poussés à émigrer. Ainsi Safâ, qui a quitté sa femme et son fils pré-adolescent pour travailler à Sidney, mais qui comprend rapidement que son départ a désintégré sa famille. Les images mentales et la création d’ambiances mentales spécifiques abondent le long de la nouvelle et dessinent un monde unique, proche de l’onirisme, tout en étant réel. La seconde nouvelle, "Le tunnel", aborde la même question que la précédente, mais il s’agit cette fois d’une migration nationale. Younos et Serïâs, protagonistes de cette nouvelle, ont quitté Kermânshâh pour venir s’installer à Téhéran. Ils travaillent comme gardiens dans l’un des ateliers du métro, mais ils sont toujours attachés à leurs familles et propriétés dans leur ville natale. "Mon Canberra", la troisième, raconte l’histoire d’une douleur commune entre des personnages de différentes nationalités." Le jour de commémoration", la quatrième, raconte la vie d’un jeune homme qui cherche son identité en pensant à sa bien-aimée décédée. Enfin, la dernière nouvelle, Wonderland, crée un lien parmi toutes les histoires du livre. Les personnages de la cinquième nouvelle, déterminés et dynamiques, tentent de retrouver leurs identités. La forte présence de personnages secondaires et leurs rôles dans la dynamique de la narration ajoutent au charme de cette nouvelle. Les personnages de Wonderland entrent dans un nouveau contexte dans l’espoir de retrouver leurs identités manquantes, et doivent lutter incessamment contre de nouveaux problèmes.

 

Barf va samphoni-e abri (La neige et la symphonie nuageuse)

Dans la préface de ce recueil, vous mettez en exergue un paragraphe du livre Les Aventures d’Alice au Pays des Merveilles [3]. Voulez-vous dès le départ indiquer quelque chose au lecteur ?

Oui, tout à fait. Ce lapin blanc influence la vie et l’imagination d’Alice ainsi que celles de la majorité des personnages de ce livre. Ce lapin blanc est présent auprès de tous les personnages de mes nouvelles - il apparaît notamment dans Le monde de l’eau et Le Tunnel sous la forme d’un logo d’une boisson, ou dans la seconde nouvelle sous le signe d’une Peykân blanche. Juste après son apparition, nous assistons à une chute soudaine, une perplexité et une crise d’identité. 

 

Comment rédigez-vous ? D’où vient votre première inspiration ?

Pour inventer un récit, on peut puiser l’inspiration ou trouver la première idée dans tout ce qui se passe autour de nous ou bien piocher dans nos expériences personnelles. Un événement dans un journal peut vous pousser à écrire. On le voit avec Faulkner qui a eu l’idée de son roman Le bruit et la fureur en regardant une fillette qui avait grimpé à un arbre. Quant à moi, trois nouvelles de mon dernier recueil sont basées sur mes propres expériences. Ce sont des expériences qui ont affecté ma vie et laissé des traces dans mon esprit ; c’est avec ces traces que j’élabore le premier jet de mon travail.

 

Couverture du recueil Hamin emshab bargardim (Rentrons ce soir même)

Il y a toujours une ambiance fantasmatique ou fantastique dans vos récits. Pourquoi cette préférence et comment construisez-vous cette ambiance ?

Je suis passionné par cette ambiance. J’aime dessiner de l’imprévu, de l’ambigu. Je préfère mettre en scène un monde qui pousse le lecteur à y pénétrer plutôt que de tout dire dans une narration plate, claire et franche. En fait, je veux que le lecteur ressente de l’inquiétude, pas de la peur, c’est cela le résultat affectif d’une histoire. Je n’ai pas l’intention de créer un monde qui fait en soi peur, mais c’est la situation des personnages qui est angoissante. En d’autres termes, cette inquiétude citée dans votre question est déjà choisie par l’auteur lui-même avec la mise en situation ; ce n’est pas du tout une chose qu’il veut injecter dans le récit par des effets de style. À l’inverse, il s’agit plutôt d’un caractère inné à la diégèse. Lorsque vous essayez de distinguer les éléments narratifs d’un récit, dont la mise en situation, la temporalité ou le personnage, vous pouvez alors inventer un récit convenable qui plaît au lecteur. 

Quelle est votre opinion à propos des personnages de ce recueil ?

C’est un livre sur l’immigration. Dans toutes les nouvelles, on rencontre des individus qui ont quitté leur territoire originel afin de s’implanter dans une nouvelle géographie ou bien au « pays des merveilles ». C’est pourquoi ces hommes sont si inquiétants, et que vous ne pouvez pas les juger facilement d’un point de vue moral. Mais enfin, ils vivent et aperçoivent une autre existence, et cette réalité est l’une des lignes invisibles qui relie les nouvelles ensemble.

 

La Revue de Téhéran vous remercie d’avoir consacré votre temps à cet entretien.

Merci à vous.

    Notes

    [1Les journaux publics y compris : Shargh, E’temâd, Bahâr et Hamshahri-e Mâh.

    [2Kermânshâh est la capitale de la province du même nom dans l’ouest de l’Iran. Elle est située à 521 km de Téhéran et à environ 80 km de la frontière irakienne, au pied des monts Zagros. Les habitants sont en majorité des Kurdes de différentes tribus, dont la plupart se sont sédentarisés après la Seconde Guerre mondiale. Ils parlent le dialecte méridional kurde. La majorité des Kurdes de cette ville sont chiites.

    [3« Ensuite, Alice entendit un bruit de pas pressés dans l’escalier. Elle comprit que c’était le Lapin qui venait voir ce qu’elle devenait, et elle se mit à trembler au point d’ébranler toute la maison, car elle avait oublié qu’elle était à présent mille fois plus grosse que le Lapin et qu’elle n’avait plus aucune raison d’en avoir peur. » Alice au Pays des Merveilles, 4e Chapitre.


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