N° 156, novembre 2018

Un bleu si bleu que seule l’écarlate…
Entretien avec Jean-Pierre Brigaudiot


Rahâ Ekhtiâry


Jean-Pierre Brigaudiot, artiste et poète français, a exposé ses œuvres récentes à la galerie Saless de Téhéran,

du 21 au 26 septembre.

Un bleu si bleu que seule l’écarlate…Tel est le titre de cette exposition

 

Le bleu et l’écarlate semblent deux couleurs essentielles dans ces œuvres où la Bible et la culture persane s’entrelacent, cependant que l’association de la peinture et de la poésie créent une atmosphère onirique. Nous avons interviewé Monsieur Brigaudiot pour chercher à mieux comprendre la nature profonde de son travail.

Pour moi, vos œuvres sont une nouveauté avec le mariage de la poésie et de la peinture. Pourriez-vous nous parler de cette dimension de votre travail ?

J’ai longtemps écrit une poésie imprimée dans les livres et dans les revues. Je faisais d’autre part de la peinture, de la sculpture, etc. Ainsi, poésie et arts plastiques vivaient côte à côte sans vraiment travailler ensemble. Quand j’ai arrêté l’université, je me suis rendu compte que je retrouvais un certain silence dans ma tête et j’ai eu besoin de la poésie, de faire chanter la poésie, simplement, dans ma tête et j’ai cherché mes dossiers contenant des poèmes inaboutis, en attente. J’ai relu tout cela et je me suis mis à écrire deux cents, trois cents poèmes. En me demandant ce que j’allais en faire. Éditer n’est guère gratifiant. Et j’ai peu à peu pensé à marier cette poésie avec mon travail de plasticien. Le texte était déjà présent dans certaines de mes œuvres : titres, liste de sites et de végétaux lorsque je travaillais sur la question du paysage. J’ai cherché comment faire entrer ma poésie dans mes œuvres et j’ai commencé à écrire des tableaux avec les mots de ma poésie. J’ai déposé sur le tableau des poèmes entiers. A partir de 2012 j’ai commencé à intégrer la langue persane pour l’exposition à la galerie Silkroad. Je n’ai pas seulement fait la peinture des lettres et des mots, j’ai pensé à leur faire place dans la photo, et plus tard dans la vidéo. La vidéo est particulière parce qu’elle implique l’espace-temps du déroulement filmique. Cette capacité du texte, du poème à être à la fois signe signifiant et forme plastique m’intéresse car cela questionne la nature première et profonde de l’écriture. La poésie est ainsi employée comme objet plastique, je la vois en tant que lettre a. b. c. C’est ainsi que je la comprends. Elle est donc simultanément une forme plastique et porteuse d’un sens toujours flottant, inscrit dans la langue. J’ai vraiment cherché longtemps et là, dans cette exposition de la galerie Saless, je suis arrivé à quelque chose où il me semble qu’il y a un équilibre, des échanges, entre la poésie indicible du tableau et la dimension poétique d’un extrait de poème.

Ici, cet échange se fait autour du thème du bleu. J’ai donné un titre général à mes œuvres de cette année : Un bleu, si bleu que seule l’écarlate... L’écarlate, c’est un peu mon aventure iranienne. C’est ma connaissance de certaines couleurs de la miniature. En français, l’écarlate est un rouge extraordinaire, le plus beau des rouges. C’est un rouge que les Arabes ont introduit quand ils ont conquis l’Afrique du Nord et l’Espagne. Ils ont apporté l’écarlate et le mot en arabe. Ici, en Iran, le mot persan existe « R¯o£w ». En anglais, c’est « scarlet » et en français, « écarlate ». Il est plus rouge que le rouge de Chine et que le vermillon et plus encore que les vêtements pourpres des Romains. J’ai donc voulu mettre le bleu dans sa dimension onirique, en concurrence avec le plus beau des rouges parce qu’ils s’opposent tout en se complétant. Le bleu, c’est aussi l’immatérialité, l’infini du ciel et de la mer ; et le rouge est très charnel, très humain, c’est le rouge de la vie, du sang. Ces deux couleurs, dans ces œuvres, s’articulent avec le noir qui est aussi le noir de la nuit également infinie, de l’espace insondable, le noir conté dans la Genèse

 

Drawing and acrylic on paper -
126*53.5 cm – 2018

Pourquoi avoir choisi le persan comme langue de traduction de vos poèmes ?

C’est ce qui arrive dans la vie. En 2001, j’étais doyen d’université et j’ai reçu une demande du ministère iranien des Universités pour des experts dans les domaines des arts pour étudier comment les universités françaises pourraient accueillir des doctorants. J’ai donc constitué une mission arts et je suis allé en Iran avec un collègue. Je ne connaissais pas l’Iran, sauf par ce qu’en disaient les médias. Je savais que c’était un pays différent, une civilisation différente, un imbroglio géopolitique, une République Islamique. À notre arrivée, nous avons travaillé une semaine avec le ministère des Universités et notre présence a suscité une réelle curiosité. Nous avons reçu la visite de la doyenne de l’université d’art d’Ispahan, une petite université dans le quartier Jolfâ à Ispahan. Elle nous a invités à visiter l’université et voulait initier un projet de collaboration avec des universités françaises. Nous sommes donc allés à Ispahan et nous avons vu comment l’enseignement de l’art fonctionnait. Il était alors principalement fondé sur l’artisanat d’art et la restauration. Quand je suis rentré à Paris j’ai proposé à mon université, Paris I Panthéon-Sorbonne, de faire un programme d’échanges. Ils ont refusé, puisque Paris I est une grande université et celle d’Ispahan, une petite. Par ailleurs, les médias diabolisaient l’Iran. J’ai demandé à des collègues d’autres universités françaises de conclure des accords d’échanges.

A Téhéran, nous avions visité des galeries. A l’époque, il y en avait peu et peu connues, même si le gouvernement essayait alors de changer les choses. Par exemple, il y avait eu une exposition de la collection de Farah Diba au Musée d’art contemporain. C’était une période intéressante. Je suis revenu plusieurs fois en Iran dans le cadre de mon travail à l’université, et peu à peu, j’ai découvert des galeries. J’ai notamment rencontré le directeur de la galerie Seyhoun, une galerie d’art, très connue et ancienne, et puis la directrice de la galerie Silk Road, parce qu’elle travaille beaucoup en France, avec des foires d’art et organise des expositions dans les musées de Paris pour montrer le travail des photographes iraniens, jeunes photographes ou photographies historiques.

 

Pensez-vous qu’il y ait dans vos vidéos une union de la peinture, de la poésie et de la musique ? Vos poèmes sont sans frontières et donc, vous effacez les frontières entre les arts… C’est une nouveauté, n’est-ce pas ?

J’ai commencé à employer le médium vidéo spontanément, mais j’ai dû réfléchir, d’une part à ce que j’imaginais pour mettre la poésie en vidéo et d’autre part, à ce que la vidéo mettait en jeu. La vidéo est un travail partagé avec une équipe d’acteurs sur des terrains spécifiques qui concourent à son advention. C’est donc techniquement complexe à réaliser pour moi, parce que ma vidéo se monte hors France. Les montages se font en Corée. J’ai vécu et exposé en Corée et je travaille avec une entreprise qui monte et projette des accompagnements visuels dans les théâtres, dans les concerts. C’est une entreprise de nouvelles technologies. Le technicien travaille pour moi depuis plusieurs années et connaît bien l’esprit de mon travail. Je n’ai pas besoin de lui donner beaucoup de consignes. Il m’envoie une proposition avant le montage définitif et j’applique mes corrections. C’est un travail de collaboration qui implique au total une douzaine de personnes. C’est ainsi que je travaille en vidéo, en fournissant un projet, les textes en français et en persan, les prises de vue, les voix. Je laisse une certaine liberté aux collaborateurs quant à proposer, tout en gardant la décision finale pour moi. Je ne suis donc pas du tout technicien, et ce travail se fait au feeling.

Drawing and acrylic on paper - 214*135 cm – 2018

 

Comment saisissez-vous le monde par les poèmes ?

La poésie est inséparable de mon travail artistique. Je vis le monde d’une manière poétique et comme je suis artiste principalement plasticien, je travaille autant en vidéo, en peinture, en photographie, en sculpture, avec des installations. Il existe pour moi une ambiance poétique globale et peu à peu, la poésie et les œuvres poétiques et plastiques se sont mises à travailler de concert. Ainsi, dans quelques œuvres de cette exposition, il n’y a pas d’écriture de texte ou à peine un extrait de poème et cependant tout cela travaille ensemble, se fait écho, s’éclaire, produit du sens, du dicible et de l’indicible.

 

Quelle est la signification du bleu pour vous ?

C’est ce qui, dans le cadre de cette exposition, signifie la séparation de la nuit et du jour. C’est l’un des aspects métaphysiques de mon travail qui parle volontiers de la création du monde et de l’infini, de l’immensité, du noir absolu, du nombre incalculable des étoiles. C’est-à-dire que le bleu parle de nous en tant qu’humains, si petits dans un coin de l’univers. On oublie peut-être trop qu’on n’est pas très importants dans l’univers. Ce bleu est en quelque sorte la base de la philosophie de mon travail, un point de départ d’une œuvre dont le sens balance entre l’ici-là et le là-bas, maintenant et au-delà…

 

Il y a deux ans, quand j’ai lu vos poèmes, j’ai pensé que vous vouliez dépasser le temps. Vos poèmes sont intemporels, mais maintenant je trouve que vous voulez également dépasser les espaces. Qu’en pensez-vous ?

L’espace ou les espaces sont des éléments fondateurs de mon travail au même titre que le temps, mais il y a également beaucoup d’autres d’éléments à caractère philosophique, à caractère historique et culturel qui entrent en jeu pour dire ce que je ressens. Dans ce travail, pour moi, la Bible est très importante. C’est-à-dire l’histoire, cette merveilleuse histoire qui nous a été racontée par des hommes sur la création. La Bible est écrite par des humains qui y ont travaillé à plusieurs, travaillé et retravaillé vu le nombre de versions successives. Cette histoire raconte notre création et voudrait donner un sens à notre présence au monde. On essaye le plus souvent de ne pas considérer qu’on soit vraiment si peu de choses ! Vous essayez de vous donner de l’importance en tant qu’humains et vous vous inquiétez de ce quelque chose qui vous gouverne et gouverne tout l’univers, mais ce n’est pas simple. Ce n’est pas un univers qui fonctionne seulement sur des lois physiques, il y a certes bien autre chose qui dépasse notre entendement. Dans les différentes religions, on donne des noms à des dieux qui sont quelquefois magnanimes et quelquefois un peu terrifiants. Ces réflexions me permettent de me débrouiller dans l’histoire de ce moi au monde, de ce nous au monde que je ressens et exprime tant bien que mal. Mes poèmes sont des rêveries. Je présente ici cette exposition issue de mon travail. Un travail de taille, qui se développe depuis des décennies, quantitativement et dans la durée J’ai visé le bleu comme thématique, comme quelque chose, comme une couleur qui crée une déchirure. On voit, dans ce tableau, la lumière bleue qui est déchirée. C’est métaphoriquement la séparation de la nuit et du jour. C’est un élément visible dans la Bible, plus précisément dans la Genèse. C’est un peu de cette manière que je vois cette confrontation de l’homme à la nuit éternelle, infinie. C’est notre petit coin de ciel qui nous permet de sortir des ténèbres par notre imaginaire, de rêver notre présence au monde autrement que comme une infinie et peut-être désespérante solitude.

 

On peut dire que c’est comme un purgatoire, car vous avez un regard biblique ? Outremer c’est où ?

Pas seulement biblique. C’est vrai que j’aime beaucoup la Bible et je la considère comme très poétique, un conte pour les grands ! Quant à l’outremer, c’est à la fois ce bleu si profond de la Méditerranée, si émouvant, si beau et c’est l’espace infini. Outremer, littéralement c’est là-bas, au-delà de tout, de la mer et de cette ligne d’horizon qui recule, visible mais insaisissable car immatérielle.

 

Drawing and acrylic on paper - 330*214 cm – 2018

Qu’est-ce que vous cherchez par le biais de ces œuvres ? Vous cherchez la paix, la joie ou quelque chose d’autre ?

Je cherche le pouvoir de rêver et un partage, un dialogue avec et au-delà des mots. Dans le monde, dans ma vie, on a souvent une vie dure, on travaille trop, dans les universités on m’a presque tout de suite demandé d’être le doyen. C’est une charge lourde et durant cette période je n’écrivais plus. J’avais en fait besoin de ce que j’appelle ce grand silence dans ma tête, silence propice à mes rêves et à mon écriture poétique.

 

Est-ce qu’on peut apprendre aux étudiants à rêver ?

Oui j’essayais de les pousser vers rêver leur propre peinture ou quoi que ce soit d’autre, installation, sculpture, performance. Je les poussais très souvent à collaborer et à monter des expositions collectives avec moi. Par exemple ici, à Ispahan, l’année dernière il y avait une mission universitaire des professeurs, j’ai dû donner des conférences à des universités d’art. Une jeune femme qui était notre guide a été très dynamique et à la fin du séjour, elle m’a dit : « Est-ce que ça vous intéresse de voir une exposition de jeunes artistes à Ispahan ? » On a visité l’exposition et elle m’a demandé si je voulais faire des expositions à Ispahan. Je suis donc revenu au mois d’avril pour visiter une galerie qu’elle m’a présentée et j’ai tout de suite pensé exposer au premier étage et au deuxième étage en invitant des jeunes artistes d’Ispahan. C’est ainsi que je conçois mon rôle de professeur, qui ne se limite pas à la salle de cours, à délivrer des vérités absolues. L’exposition a connu des difficultés budgétaires et ne s’est finalement pas faite, mais je vais quand même faire une exposition à Ispahan, au Musée d’art contemporain où il y aura à la fois mon exposition, celle de jeunes artistes et des workshops ainsi que quelques conférences. Je travaille individuellement, tout en essayant de pousser les étudiants vers l’expérience du métier d’artiste, au-delà des théories et des pratiques liées aux apprentissages scolaires et académiques.

 

Vos tableaux sont comme des devinettes, il faut les décoder pour les comprendre.

La peinture est toujours une énigme, qu’elle soit figurative ou abstraite. Si vous assistez à des cours d’Histoire de l’Art au niveau de l’université, par exemple quand on décode un tableau de Nicolas Poussin ou de George de La Tour, on peut écrire des livres sur ces tableaux et le sujet n’est jamais épuisé. C’est comme le texte, l’interprétation est inépuisable. On peut creuser un texte, écrire des livres sur un texte, sur un poète, sur un poème simplement. Donc l’intérêt pour moi, c’est ce qui n’est jamais fermé, reste toujours ouvert.

Drawing and acrylic on paper - 88.5*46 cm – 2018

 

Vous n’avez pas peur que les gens qui regardent vos œuvres, les comprennent mal ?

L’interprétation est une traduction. Une traduction n’est pas parfaite. Il n’y a pas de compréhension totale. Pour parler des étoiles par exemple, pourquoi ces étoiles sont là…Les étoiles ont une signification sur notre situation dans l’espace, elles sont aussi imaginaires. Mais pour le public, des étoiles accumulées créent une situation poétique, et c’est bien ainsi. Pour moi la ligne verticale que vous voyez est la séparation du jour et de la nuit selon la Bible, la Genèse.

 

Donc, vous n’avez pas peur du jugement des autres ?

Un artiste qui fait une exposition prend le risque d’affronter le regard des autres, la critique des autres. Dans les galeries parisiennes, il y a des gens beaucoup moins chaleureux qu’ici et les gens passent dans les galeries et ne disent rien. Quelques couples viennent avec un sourire et les autres ne disent rien. Même les galeristes ne disent rien. Pour moi, la prise de risque est une partie de mon métier et il m’importe d’affronter le regard des autres. Si je parle de ma poésie que j’ai remise en œuvre depuis un peu moins dix ans, c’est en la rendant présente dans l’ensemble des formes artistiques que je pratique. J’ai présenté ma poésie à des spécialistes, des éditeurs de poésie. Tous m’ont dit que mon travail ne les intéressait pas, qu’il était trop métaphysique. C’est un risque à courir. Celui d’entendre cinquante personnes vous dire que votre travail n’est pas intéressant, qu’il n’est pas ce qu’elles veulent. Mais l’autre face du risque, c’est aussi de rencontrer une personne importante dans votre vie, ou qui va le devenir, qui vous dit que votre travail l’intéresse. On rencontre aussi des personnes qui reçoivent positivement l’œuvre plastique et poétique. Des personnes qui, certainement émues, touchées, décident de prendre la parole et de nouer un dialogue avec moi. Quelquefois ce dialogue est très limité car le visiteur ne sait pas dire ce qu’il ressent, d’autres fois le dialogue perdure et la personne entre dans ma vie, nous nouons des liens.

 

Drawing and acrylic on paper - 88.5*38 cm – 2018

Vos poèmes sont-ils intraduisibles ?

La poésie touche au sensible, à l’affect et la traduire est une trahison, de toute façon. En traduisant, on crée autre chose et cela m’intéresse. Cette traduction que je préfère appeler « transposition ». La transposition d’une poésie est une re-création. On crée un autre objet. C’est comme si je vous téléphonais, vous êtes dans un atelier d’artiste et vous avez devant les yeux un tableau et vous décrivez le tableau, vous allez décrire quelque chose de ce tableau mais vous allez en même temps créer quelque chose de très différent dans cette description et dans ce que votre locuteur va recevoir, comprendre, ressentir. C’est la re-création, et elle m’intéresse. Mais quelle que soit la compétence du traducteur ou de la mécanique de Google ou je ne sais quoi, cette transposition n’est jamais satisfaisante car le sensible disparaît ou tend à disparaître. J’en ai fait l’expérience il y a une dizaine d’années : j’assistais à un colloque avec le président Khatami sur la question du citoyen dans la ville. J’avais écrit des poèmes très libres durant mon séjour en Iran et mon traducteur les avait vus. Il m’a dit de les lire pendant ma présentation. Je l’ai fait et j’ai été immédiatement invité par une chaîne TV pour une émission culturelle. Nous avons parlé de ma poésie durant l’émission. Le traducteur officiel du colloque était là, il a traduit mes poèmes en direct et le présentateur a dit que c’est très mauvais ! Il a dit qu’il connaissait suffisamment le français pour faire une lecture directe. J’ai compris à ce moment-là qu’il ne fallait effectivement pas faire confiance à un traducteur officiel, qui est trop technique, trop littéral. Cette traduction mécanique est un cauchemar pour la poésie car elle occulte toute dimension sensible. J’ai reçu ici même la visite d’une personne qui vit en France, une Iranienne traductrice officielle de métier. Elle a critiqué les traductions de mes poèmes et cela m’a amusé parce qu’il n’y a jamais qu’une traduction possible. Mais c’est ainsi. Je suis très ami avec un poète iranien qui s’appelle Yadollâh Royâi. On est très amis depuis plusieurs années et j’essaye de diffuser sa poésie par des lectures. Je collabore actuellement avec un cinéaste iranien pour faire des films sur Royâi en train de lire. J’aime l’idée de faire un long métrage. Mais son traducteur avec qui j’essaye de collaborer est mécontent. Il me dit que je ne suis pas compétent puisque je ne parle pas le persan. Je reçois la poésie de Royâi en français, ce qui en fait à chaque fois une œuvre différente. C’est une œuvre mouvante qui se déplace dans l’espace et le temps, reçue à chaque fois d’une façon différente.

Drawing and acrylic on paper - diam.140 cm – 2018

 

Est-ce que les gens saisissent ce que vous voulez dire par le biais de vos œuvres d’art, malgré la traduction de vos poèmes ?

Ça dépend de ce qu’on appelle saisir. Je pense que beaucoup de gens y sont sensibles. Ils ont une émotion et ils posent des questions : « C’est quoi, l’étoile ? », « Est-ce que ce n’est pas un peu naïf ? » Ce n’est pas naïf, c’est la figure de l’étoile la plus simple qui existe, qui dit la lumière, sa répétition parle du nombre infini des étoiles… Ce n’est pas plus naïf que le mot « étoile » lui-même peut l’être. Petit à petit, ils comprennent la place de la poésie. Ils arrivent à comprendre que l’œuvre est soutenue par la poésie elle-même, par un petit extrait de poésie. Auparavant, j’ai montré à la galerie Seyhoun des poèmes entiers, peints et seuls sur la toile, poèmes traduits en persan. La première fois que j’ai fait une exposition personnelle en 2012, la responsable de la galerie Silk Road était préalablement venue à Paris visiter mon atelier et m’a proposé d’exposer à Téhéran. Elle m’a demandé si je pouvais traduire quelques tableaux-poèmes en persan et cette expérience m’a vraiment tenté. J’ai, par la suite, rencontré monsieur Fotouhi, président de l’Association d’Amitié Iran-France, dont je suis le collaborateur pour les arts, tant en Iran qu’en France. Il a été comme mon étudiant. Je lui ai appris beaucoup de choses parce qu’il m’a accompagné dans les conférences données dans des universités. Après quelques années, il m’a dit qu’il pouvait faire les conférences à ma place si je ne pouvais pas venir ! …Il ne connaissait alors pas le vocabulaire spécifique des arts, qui est un peu philosophique, et encore moins celui de ma poésie. Il est économiste de profession avec un doctorat d’économie en France. Il est devenu mon traducteur, je dois dire mon premier traducteur, parce qu’il faut quand même plusieurs lectures pour arriver à éviter les contresens. À Paris, j’ai un ami iranien du même âge que moi, un artiste, un architecte qui était professeur d’architecture ici en Iran. Il a une vision plus artistique de la traduction. Il faut cependant plusieurs lectures et pourtant, il y a vraiment toujours des erreurs. J’ai le souvenir d’une traduction …Quand je suis arrivé à l’exposition de la galerie Seyhoun, il y a un acteur et metteur en scène de théâtre, Rezâ Servati, qui m’a dit qu’une traduction posait problème. Je parlais des anges et de leur immatérialité et il m’a demandé « Qu’est-ce que cela veut dire « viande des anges » ? » Grosse erreur. J’avais évoqué la chair immatérielle des anges ! Il faut être attentif et faire relire les traductions par plusieurs personnes.

 

Je pense qu’ils sont bien traduits.

Cette traduction est bien compliquée, bien qu’effectuée par trois personnes ou plus. Il y a d’autres Iraniens qui corrigent parfois, et monsieur Fotouhi approuve quelquefois leurs corrections, car la nouvelle interprétation est un peu plus « juste » au sens culturel. Les mots que j’utilise sont quelquefois assez sophistiqués, issus de mon bagage culturel et provenant de l’ancienne langue française et monsieur Fotouhi ne les connaît pas nécessairement. Puisque j’utilise des mots qui peuvent se référer à la poésie d’antan, je dois lui expliquer certains termes et passages où je joue délibérément avec la langue. Quant à être bien traduits, je suis conscient que ces poèmes sont traduits d’une manière qui n’est jamais la seule possible.

 

Drawing and acrylic on paper -
238*72 cm - 2018

Quel est votre engagement dans ce monde sur votre travail artistique ?

C’est le partage. C’est important pour moi de partager. Je suis assez heureux quand je suis en Iran. Je connais beaucoup de gens, beaucoup d’artistes aussi et j’ai noué une amitié avec beaucoup de personnes. Ce qui veut dire que quand je suis en Iran, je suis un peu comme chez moi. Cette exposition témoigne de mon assimilation de certains éléments culturels propres à la Perse, ainsi ce tableau qui est à droite. Il me rappelle Ispahan, son architecture, les couleurs et les motifs des céramiques. C’est important pour moi que mon art puisse être partagé, même si c’est à partager de manière partielle et modeste avec des visiteurs de l’exposition qui ne font que passer. Ce qui est intéressant, c’est de dialoguer avec des personnes qui vont réfléchir, parler, interroger puis s’exprimer et enfin garder quelques liens avec moi, dans la durée. Quels que soient les arts, à part le grand cinéma, ils sont peu partagés. La poésie est très peu partagée. Même si en Iran la poésie est très bien accueillie.

 

Mais vous savez qu’en Iran on s’intéresse beaucoup à la poésie ; on vend même des poèmes dans les rues.

On le fait aussi en France depuis les mouvements Dada et le Surréalisme. Parce que depuis, la poésie a un peu quitté le livre pour être dans l’espace vivant, dans les performances. J’ai des amis éditeurs qui travaillent de cette façon. Ils font des lectures, des performances. Ils distribuent des morceaux de poèmes et c’est très intéressant de sortir la poésie du livre trop souvent endormi sur les rayonnages des bibliothèques. Pour moi, la démarche s’est faite peu à peu en passant par le tableau poème. Ce sont ces échos qui m’intéressent vraiment, entre ce qui est visible dont on ne sait pas nécessairement exactement ce qu’il veut dire et le texte lui-même dont le sens, puisque poésie, est toujours flottant. Cependant tout, dans une œuvre plastique et poétique, ne peut se réduire à des explications. Il y a ce reste, inexplicable, mystérieux, que l’on pressent, que l’on entrevoit et qui résiste à toute interprétation, car les mots, la langue ne peuvent dire que bien peu de choses du monde.


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