N° 156, novembre 2018

Le cinéma d’Ali Hâtami,
la littérature et l’historicité


Babak Ershadi


Ali Hâtami (1944-1996)

Pour Ali Hâtami, le cinéma était un média à la fois humain et sérieux. Cette vision du monde, il la partageait avec plusieurs cinéastes iraniens de sa génération, bien que les sources d’inspiration de ces grandes figures du cinéma d’auteur des années 1960-1970 furent très variées. Bahrâm Beizâï (né en 1938) suivait une approche mythique en conformité avec les traditions du drame shakespearien. Massoud Kimiâï (né en 1941) s’inspirait essentiellement de l’âme du western américain. Fereydoun Goleh (1940-2005) suivait le mouvement hippie [1] des années 1960. Nâsser Taghvâï (né en 1941) était un spécialiste de l’adaptation cinématographique d’œuvres littéraires. Ali Hâtami, quant à lui, était particulièrement sensible, d’une part aux traditions du drame traditionnel iranien, et de l’autre à la littérature narrative en langue persane, tant en prose qu’en poésie.

Ali Hâtami et Ali Nassiriyan lors du tournage de Kamâl-ol-Molk (1983).

Le premier long-métrage d’Ali Hâtami, Hassan, le chauve (1969) est la première comédie musicale du cinéma iranien. Hâtami y a adapté sa propre pièce de théâtre, en s’inspirant d’un récit du même nom de la littérature populaire iranienne. L’intégralité du scénario est en poésie ou en prose rythmique et les répliques sont chantées par les acteurs. Encouragé par le grand succès de son premier film, Ali Hâtami abandonna le théâtre définitivement et se mit à réaliser la même année son deuxième long-métrage, La colombe à crinière (1970), suivi d’une deuxième comédie musicale, Bâbâ Shamal (1971).

Avant la victoire de la Révolution islamique de 1979, Ali Hâtami réalisa sept films pour le grand écran dont trois [2] manifestent le goût de l’auteur pour une période particulière de l’histoire iranienne, c’est-à-dire l’Iran de l’époque qâdjâre, durant la seconde moitié du XIXe siècle. En outre, ces films illustrent la déception de Hâtami vis-à-vis de la personnalité et du destin du « héros iranien ». Dans sa pensée, le « héros » qui se démarque des autres par son individualité est voué à l’échec, à l’isolement et à la mort. En effet, le héros semble être condamné par le cadre moral et le système des relations sociales. Ainsi La colombe à crinière (1970) relate l’échec moral d’un jeune homme qui « vole » l’amour à son frère aîné, et Sattâr Khân (1972) met en scène la fin tragique d’un grand héros de la Révolution constitutionnelle. Enfin, dans le Souteh Delân (Cœurs enflammés, 1977), qui est sans doute le meilleur film de Hâtami avant la victoire de la Révolution, les héros finissent dans la mort et l’amertume.

Akbar Abdi (au centre) et Parviz Pour-Hosseini (à gauche) dans une scène de Delshodegân (Cœurs perdus, 1991).

Très vite, Ali Hâtami se spécialise dans la représentation cinématographique d’une partie de l’histoire iranienne qu’il choisit comme décor de ses films : la seconde moitié du XIXe siècle et la première moitié du XXe siècle. Il poursuit ce chemin après la Révolution de 1979. En 1982, Hâtami produit Hadji Washington, l’histoire du premier ambassadeur d’Iran aux États-Unis, Hadji Hossein-Gholi Nouri, qui fut chargé de cette mission en 1889 par le roi qâdjâr Nâssereddin Shâh (1831-1896). L’ambassadeur ne connut pendant son séjour américain que le mépris et l’isolement, et sa mission se transforma en exil. Hadji Washington est sans doute le film le plus politique de Hâtami, qui y présente les relations conflictuelles gouverneur/gouverné et oppresseur/opprimé. Le triste destin de l’ambassadeur montre comment l’idée du dialogue et de la réconciliation peut devenir la victime des jeux politiciens.

Roqayeh Tchehr-Azâd joue le rôle principal de « La mère » (1989).

Dans son œuvre suivante, Ali Hâtami met en scène l’histoire de Kamâl-ol-Molk, grand peintre iranien de la fin de l’ère qâdjâre et du début de l’ère pahlavi. Kamal-ol-Molk (1983) est tourné en grande partie dans le palais Golestân de Téhéran. Le héros de ce film est encore une fois victime d’un triste sort pour lequel il semble être prédestiné. Comme dans les films précédents de Hâtami, la vie du peintre Kamâl-ol-Molk est le récit de l’échec d’un grand héros.

Mâdar (La mère, 1989)

Jaafar Khân revient d’Europe (1987) est une adaptation cinématographique d’une pièce de théâtre du même nom, œuvre de Hassan Moghaddam (1898-1925). Il s’agit, en fait, d’une « adaptation à l’envers », car si Hâtami a gardé l’histoire principale de la pièce de Moghaddam, il en a changé complètement la signification. L’histoire ne se passe plus à l’époque de la dynastie des Qâdjârs, mais vers la fin du règne des Pahlavis. Jaafar Khân, qui rentre d’un séjour à l’étranger, n’est plus le personnage positif du récit. Hatâmi lui a donné un rôle négatif. Si la pièce de Moghaddam était favorable au progressisme triomphant de celui qui rentrait d’Europe, Ali Hâtami s’affirme dans ce film plutôt favorable à la tradition.

Delshodegân (Cœurs perdus, 1991)

La mère (1989) est sans doute le film le plus marquant le grand public du cinéma d’Ali Hâtami. L’intrigue se déroule progressivement sur la base de deux séries d’événements distincts, mais entrelacés. La première série rassemble les enfants d’une famille dans la vieille maison de leurs parents autour de leur mère âgée qui vient de quitter une maison de retraite. Ils font revivre leurs souvenirs d’enfance communs. La deuxième ligne est centrée autour du sentiment de la mère qui sait qu’elle va bientôt mourir. Elle charge ses enfants de préparer ses funérailles.

Enfin, Delshodegân (Cœurs perdus, 1991) relate le voyage d’un petit orchestre iranien à Paris à l’époque qâdjâre pour enregistrer les premiers disques de musique traditionnelle iranienne. Le héros tombe malade et meurt dans la solitude pendant ce voyage, ce qui rappelle le destin amer de presque tous les personnages principaux des films d’Ali Hâtami.

Filmographie d’Ali Hâtami en tant que scénariste et réalisateur

Les personnages des films d’Ali Hâtami semblent avoir les traits de caractère les plus représentatifs du « héros iranien » : ils sont respectueux des mœurs et des traditions, et prennent leurs distances vis-à-vis des comportements dits « occidentalisés ». Le confit entre la tradition et la modernité est ainsi l’une des préoccupations majeures d’Ali Hâtami. Pourtant, il ne faut pas confondre ce conflit intérieur avec l’intérêt que Hâtami éprouve pour utiliser le décor et les accessoires appartenant à ses périodes historiques préférées, à savoir la fin de la période des Qâdjârs et le début du règne de la dynastie des Pahlavi. 

Ali Hâtami et Rezâ Arham-Sadr lors du tournage de
Ja’far Khân revient d’Europe (1987).

Dans certaines œuvres d’Ali Hâtami comme Kamâl-ol-Molk, Delshodegân, ou ses deux célèbres séries télévisées, nous trouvons une admiration manifeste du réalisateur pour les mœurs et traditions iraniennes. Pourtant, les films « non historiques » de Hâtami (Ghalandar, La colombe à crinière, La mère…) sont également marqués par une historicité évidente.

Ali Hâtami (à gauche) lors du tournage de Kamâl-ol-Molk (1983).

L’architecture, le décor, les accessoires et la langue soutenue des personnages sont tous des instruments au service de la narration. Ali Hâtami s’inspirait souvent de la narration traditionnelle des récits littéraires ou populaires. Les récits secondaires sont nombreux et permettent au spectateur de mieux connaître les personnages. C’est une méthode empruntée au naqqâli, une forme ancienne de récit oral dont les origines remonteraient à la période préislamique. [3] 

Les personnages d’Ali Hâtami sont facilement reconnaissables par le biais de leur langage. Les dialogues de ses films sont exceptionnels en raison de la richesse du langage des personnages : la parole est rythmée, les proverbes sont abondants, les accents et les manières révèlent les milieux sociaux auxquels appartiennent les personnages. Le langage est comme le fil conducteur du « drame », car le cinéma d’Ali Hâtami est tout à fait dramatique. Il est donc impossible de supprimer une réplique sans porter préjudice à l’univers dramatique créé par le cinéaste.

Dâvoud Rashidi joue le rôle de l’inspecteur de police dans Hezâr Dastân (L’Homme aux mille mains), série télévisée, 1987.

Notes

[1Bien que le mouvement hippie à proprement parler soit apparu dans les années 1960 aux États-Unis, certains considèrent que l’on peut tracer ses racines historiques à l’antiquité grecque et perse, notamment la philosophie cynique de Diogène (IVe siècle av. J.-C.) et la notion de liberté dans le mouvement religieux de Mazdak (Ve siècle apr. J.-C.), dérivé du mazdéisme et du manichéisme, vers la fin du règne de l’Empire sassanide.

[2Bâbâ Shamal (1971), Ghalandar (1972) et Sattâr Khân (1972).

[3Bombardier, Alice : La narration populaire iranienne (naqqâli) à un tournant de son histoire, in : La Revue de Téhéran, n° 42, mai 2009, pp. 4-10. Accessible à : http://www.teheran.ir/spip.php?article960#gsc.tab=


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