N° 156, novembre 2018

Hâji Washington
Du premier consul de l’Iran aux Etats-Unis au personnage d’un film éponyme


Shahâb Vahdati


Affiche du film Hâji Washington

Sorti en 1982 et immédiatement interdit d’écran à l’époque, ce film de Hâtami relate la triste vie de Hossein-Gholi Nouri (Sadr-ol-Saltaneh), le premier ambassadeur d’Iran aux Etats-Unis. C’est seulement seize ans après sa production, en 1998 qu’il sera finalement diffusé. Compte tenu des tensions entre l’Iran et les Etats-Unis, il a été tourné en Italie durant cinq mois successifs, et ce malgré de nombreux problèmes financiers. Selon l’acteur principal Ezzatollâh Entezâmi, Ali Hâtami rédigeait les dialogues chaque nuit avant de les lui faire passer sous la porte de sa chambre d’hôtel. Hâji Washington est le personnage quasi-unique du film dont la situation comique du départ, à mesure que le récit avance, devient triste et tourne au tragique. L’épisode du sacrifice du mouton qui marque le point culminant de la tournée est une séquence spectaculaire où l’acteur prononce une phrase devenue célèbre, « Le culte de la lampe n’est pas l’obscurcissement » [1], laquelle figure aujourd’hui sur la tombe du metteur en scène. 

 

En 1888, le roi iranien Nâssereddin Shâh fait de Hossein-Gholi Nouri le consul de l’Iran aux Etats-Unis d’Amérique. Il est accompagné d’un traducteur nommé Mirzâ Mahmoud. A son arrivée, il rend visite au Président américain à la Maison-Blanche, ce qui représente pour lui un grand honneur. Son ambassade semble bien s’annoncer. Mais quelque temps plus tard, le budget de l’ambassade sera coupé et Hossein-Gholi Khân est forcé de renvoyer ses serviteurs. Désœuvré dans un pays où il n’y a aucun Iranien ayant besoin des services d’une ambassade et où aucun Américain ne veut se rendre en Iran, Mirzâ Mahmoud s’ennuie et quitte Hossein-Gholi pour faire des études en médecine. Le consul lui-même se sent terriblement seul et surtout triste d’être loin de sa fille restée en Iran. Il reçoit soudain comme dans un rêve, le Président américain en tenue de cow-boy. Hossein-Gholi lui offre un accueil digne de son statut et note les détails de cette visite, découvrant cependant que son invité, ayant achevé son mandat présidentiel, n’est plus qu’un agriculteur intéressé par la culture de la pistache iranienne. Le seul autre personnage qui vient au consulat est un Amérindien fugitif demandeur d’asile. Hâji Washington accepte sa requête, malgré la pression du gouvernement américain. Convoqué enfin par le gouvernement iranien, la mission de cet ambassadeur humilié, se considérant un exilé tout au long de son mandat, arrive à son terme. Ce film est souvent passé « en marge » de notre perception du travail de Hâtami. Peu de critiques en parlent dans leurs analyses de son œuvre.

Pour connaître le vrai consul que le personnage du film représente, il faut étudier les mémoires des politiciens et diplomates de l’époque qâdjâre, notamment le rapport de Sadr-ol-Saltaneh lui-même sur sa mission et d’autres écrits sur cet événement.

Photos : scènes du film Hâji Washington

 

Jusqu’au règne de Nâssereddin Shâh (1848-1896), certains Iraniens instruits et ceux de la haute société pensent alors que l’Amérique se trouve sous terre ! Lorsque le premier ambassadeur britannique Sir Harford Jones-Brydges présente ses lettres de créance au roi Fath-Ali Shâh, celui-ci lui demande : « Monsieur l’ambassadeur, est-il vrai que le Nouveau Monde comme on me l’a dit, est sous la terre, et si je commande de creuser ici un puits de deux cents coudées, on arrivera en Amérique ? »

 

L’ambassadeur britannique en reste bouche bée, ne trouvant une réponse convenable à la question du Shâh. Il écrivit plus tard dans son récit de voyage : « Le Shâh s’obstinait à découvrir comment nous creusions la terre pour atteindre l’Amérique. Lorsque je lui ai dit que ça n’avait rien à voir avec l’idée de creuser la terre et que nous y voyagions en bateau, il se mit en colère et me dit : « Vous n’êtes peut-être pas au courant car l’ambassadeur ottoman m’a juré qu’on arriverait au Nouveau Monde, si on creusait deux cents coudées ici même ! » [2]

 

Somme toute, jusqu’à l’époque de Nâssereddin Shâh, les Iraniens ne savent pas où se trouve l’Amérique (qu’ils appelaient Yengueh Donyâ [3]). En 1883 et sous le mandat présidentiel de Chester A. Arthur, Samuel Green Wheeler Benjamin est nommé ambassadeur des Etats-Unis en Iran. Benjamin encourage le roi à ouvrir une ambassade d’Iran à Washington pour mieux faire connaître ce pays aux Américains. En 1886 et lorsque Edward Spencer Pratt est ambassadeur américain en Iran, le roi décide finalement d’ouvrir un consulat aux Etats-Unis, sans trouver cependant de candidat à ce poste. Les diplomates iraniens ont peur d’aller en Amérique, car il leur semble difficile de sortir plus tard du fond d’un puits. Ce n’est qu’après plusieurs mois que le roi réussit à convaincre Sadr-ol-Saltaneh d’accepter cette charge.

 

Hâji Sadr-o-Saltaneh vient de revenir d’un pèlerinage à La Mecque. C’est un homme élégant, s’habillant avec distinction et soignant ses manières, mettant du henné sur sa barbe et du vernis à ses ongles. Il discute longtemps avec Pratt des coutumes et traditions américaines, y compris le nombre de musulmans ainsi que celui des mosquées et des mihrabs. Pratt lui répond qu’il n’y en a pas. Hâji décide donc d’emporter un sac plein de mohr-e namâz [4], des chapelets et des tapis de prière en vue de convertir les gens à l’islam en Amérique. Il commande aussi 15 aiguières en cuivre au maître Hassan Mesgar  [5] au marché de la chaudronnerie pour agir conformément à ses devoirs religieux dans un pays étranger à sa foi.

 

Escorté de huit mulets rétifs qui portent ses affaires et objets personnels, dont une grande partie est des objets de culte, il part pour Tabriz et via Istanbul, gagne la ville portuaire de Cobh (connue alors sous le nom de Queenstown) où il prend le bateau pour New York. Il n’est pas difficile d’imaginer l’étonnement de Sadr-ol-Saltaneh lors du premier contact avec New York et face à la splendeur des Etats-Unis de la fin du XIXe siècle.

 

Hâji en Amérique

 

En ce temps-là, il n’y a aucun Iranien aux Etats-Unis et les Américains ne savent rien de l’Iran. Dès son entrée à Washington, Hâji se charge de trouver un édifice pour son ambassade. Il négocie avec le chef de cérémonie du ministère américain des Affaires Étrangères, lui demandant de fournir un édifice muni de bassin, de réservoir d’eau et d’estrade. L’idée du bassin et de la citerne leur paraissant étrange, le chef de cérémonies et d’autres fonctionnaires du ministère demandèrent à l’ambassadeur d’Iran de donner des explications. Hâji révèle que le bassin était un réceptacle contenant des tonnes d’eau et l’estrade, une place d’honneur réservée aux grands dignitaires avec des coussins et des draps de lit pour s’asseoir un moment près de la fenêtre et fumer avec une pipe à eau.

 

On lui fait alors visiter des immeubles à Washington où les rues et les ruelles portent les noms des États et des villes américaines ; par exemple, l’avenue New York ou San Francisco. À Philadelphia avenue, Sadr-ol-Saltaneh entre dans une maison spacieuse à deux étages, avec un jardin abritant un grand bassin où l’eau vive coule. Transporté de joie face au spectacle du bassin, Hâji demande du savon et des gants de toilette et enlève ses vêtements avant de plonger son corps dans l’eau. Sans pour autant y nager, il plonge plusieurs fois sa tête et goûte l’eau, selon la coutume en vigueur en Iran.

Les Américains qui assistent à cette scène la trouvent comique. Une demi-heure plus tard, Hâji sort du bassin et déclare que ce lieu lui plaît et convient pour son ambassade. Mais quand on lui dit que la location est de 500 dollars par mois, il refuse, car il dispose d’un budget mensuel de mille dollars. Mais rien à faire. Hâji se contentera donc de louer un appartement rue New York, au numéro 325, avec cinq chambres à chaque étage. Il s’occupe lui-même de créer un panneau sur lequel il écrit en naskh [6] : « Ambassade de l’Etat honoré d’Iran », qu’il accroche au balcon de l’édifice.

L’Aïd al-Adha aux Etats-Unis

 

Pendant son séjour à Washington, Hâji n’a rien à faire. Pas un Iranien n’a alors besoin de services administratifs, et aucun Américain ne souhaite visiter l’Iran. Sadr-ol-Saltaneh porte un habit blanc avec un chapeau de feutre oriental, et sa barbe rousse au henné attire l’attention des Américains. Il passe la plupart de ses jours et de ses nuits à prier et à accomplir ses devoirs de culte, ferme dans sa foi mais aussi dans toute sorte de superstitions telles que la magie et la sorcellerie. Il a peur du tonnerre et s’affole face à la pluie et la grêle, considérant la foudre comme la conséquence naturelle des blasphèmes et des impiétés.

 

Pour aller se promener dans la ville, Hâji consulte toujours un calendrier astrologique pour voir si l’heure est propice pour sortir. Si l’horoscope lui conseille une excursion dans les environs, l’ambassadeur d’Iran passe par les rues pour regarder les hommes et les femmes assidus et sérieux qui marchent en groupes. Un jour, pendant qu’il scrute du regard son almanach, il lit que le prochain dimanche est l’Aïd al-Adha. Il déclare donc à son secrétaire qu’il faut sacrifier un mouton. Le pauvre secrétaire a beau lui expliquer qu’on est dans le Nouveau Monde, un pays non-musulman où ce genre de pratique les ridiculiserait…, Hâji Washington est trop opiniâtre pour changer d’avis.

 

Le 24 juin 1884 et deux jours avant l’Aïd, les deux hommes se dirigent vers l’abattoir pour acheter un mouton de sacrifice. Au bout d’une heure de route, ils arrivent à l’abattoir situé en dehors de Washington et sur la route du Maryland. Encore une fois, Hâji insiste pour acheter un mouton vivant qu’il égorgera lui-même selon la tradition islamique, car la méthode d’abattage à l’américaine ne se conformait point aux règles de la foi musulmane.

 

Revenus à l’ambassade, on loge le mouton dans la cuisine de l’ambassade au milieu d’un tas de choux où ses bêlements retentissent dans tout le bâtiment. Le jour de l’Aïd, Hâji agacé par les cris du mouton, l’emmène sur le balcon. Le dimanche est un jour férié en Amérique où les gens vont à l’église. Muni d’un couteau tranchant, Hâji Washington serre la bouche de l’animal d’une main et de l’autre, l’égorge d’un seul coup de couteau. Et le sang commence à s’écouler par les gouttières. Les passants, remarquant tout ce sang, appellent la police. Les policiers arrivent et, ignorant que le bâtiment abrite une ambassade, pénètrent dans les lieux. Ils entrent dans l’appartement pour y découvrir au balcon du premier étage un homme vêtu d’une étoffe rouge comme un tablier, en train de dépecer un mouton.

 

Les policiers sont pétrifiés d’étonnement, le temps que Hâji Washington se présente comme l’ambassadeur d’Iran. Les policiers vérifient l’information et s’excusent de leur bourde. Ils lui annoncent que s’il n’accepte par leurs excuses, il peut s’adresser au ministère des Affaires Étrangères pour porter plainte contre eux.

 

C’est à peu près ce qu’on peut lire dans le rapport laissé par Hossein-Gholi Sadr-ol-Saltaneh. Mais le personnage fictif de Hâji Washington s’en distingue par plusieurs aspects. Le film commence lorsqu’on annonce le départ pour les Etats-Unis du premier consul iranien. Puis la caméra se tourne vers le marché des chaudronniers et passe en revue tous les préparatifs avant le départ du futur ambassadeur. Certains épisodes du film comme celui où l’Amérindien réfugié à l’ambassade attaque Mirzâ Mahmoud, ou celui où un acteur qui joue des rôles muets provoque la haine de l’Amérindien, ont été ajoutés au récit historique ou radicalement modifiés. Une autre modification est l’insistance sur la souffrance de Sadr-ol-Saltaneh liée à son éloignement de sa fille, qui le conduit à prendre une poupée pour compagnon.

Pour Hâtami, le cinéma est une activité morale ainsi qu’une forme de résistance, celle d’illuminer et de répandre l’espoir. Son spectateur animé par l’énergie et la passion de l’artiste cherche le sens dans l’habituel et la vérité dans le quotidien. Cette recherche est souvent difficile et entravée par le doute, mais le véritable artiste crée une sorte de transparence qui laisse le sens transparaître dans le labyrinthe des événements et actions. Il nous donne l’impression que la compréhension est une chose accessible.

 

Ezzatollâh Entezâmi (à gauche) et Ali Hâtami (à droite) lors du tournage de Hâji Washington

Ce cinéaste évite les dures lois du réel au profit des critères de sa poéticité. L’ambassadeur Hâji Washington souffre de l’éloignement auquel l’artiste ajoute des énigmes. Hâtami, devenant son poète, enjolive cette âme perdue dans ses malheurs et ses désirs les plus profonds.

 

Avant de partir, le protagoniste a un beau visage et inspire la confiance, mais dès son arrivée aux Etats-Unis, il paraît ridicule, apeuré, épuisé, comme une copie des Samurais de Kurosawa, avec une ressemblance frappante avec l’acteur Toshiro Mifune. Son appartement à Washington est un lieu de rendez-vous avec la peur, le silence, la solitude. Il sent l’exil dans son corps et son âme, vit la menace et le dédain. Hâtami conduit le protagoniste et son spectateur à néanmoins raviver une foi, dans l’espoir de raffiner les souhaits de chacun, de les rendre élevés et désintéressés.

 

Le film va au-delà d’une fiction historique. C’est un miracle inventé de toutes pièces à partir de l’idée selon laquelle la « passion » représente la condition optimale de l’humanité. Nous retrouvons cet aspect dans les autres films de Hâtami comme Kamâl-ol-Molk, Hezâr Dastân, Mâdar, Delshodegân et Sattar Khân, tous marqués par cette « passion ». Hâji Washington suit les caractéristiques du film historique, mais il ajoute ce que l’on voit souvent dans la filmographie de Hâtami : la confession d’un homme qui, coupé de ses racines, se trahit et se voit déchiré, un homme extrêmement prolixe, hautain, mais en même temps très humain, dégradé et absolument malheureux.

 

Et enfin, le héros retourne chez lui, oscillant entre la mort et la folie, au pied des montagnes de sa ville où une mélodie silencieuse retentit, tout près de sa famille. Les films de Hâtami cherchent tous un ailleurs qui semble à jamais perdu. Face aux malheurs du monde, le désir de changer quelque chose naît en nous pour surmonter cette aliénation. La quête d’un ailleurs est souvent poursuivie par l’image d’un artiste arraché à sa patrie. Dans Delshodegân et ici, dans Hâji Washington, le héros vit comme le peintre Kamâl-ol-Molk, privé de son sol et face à l’éternel désir d’une terre absente et inaccessible. Ses films parlent de l’identité iranienne et sont gravés dans la mémoire de nombre d’Iraniens. Pour Hâtami, l’exil est un destin, mais la séparation entre un homme et ses racines les rapproche tous deux dans une autre dimension, purifiée à la lumière de la spiritualité.

    L’acteur principal Ezzatollâh Entezâmi

Bibliographie :


- Farrokh Gaffary, Jamshid Akrami, Hamid Nafissi, « Cinéma in Persia », dans Encyclopaedia Iranica en ligne.


- Houshang Golmakani, « A history of the Post-Revolutionnary Iranian Cinema ». Chicago Film’s Center, 1999.


- Hamid Nafissi, Iranian cinema under the Islamic Republic, Il Cairo, 1998.


- J. Omid, Târikh-e Cinemâ-ye Irân (Histoire du cinéma iranien), 3 vol., Téhéran, 1984.

Sadoul, Georges, Histoire du Cinéma Mondial des Origines à nos Jours, Paris, Flammarion, 1949.

Site consulté : http://www.massoudmehrabi.com

Notes

[1آیین چراغ خاموشی نیست

[2An Account of His Majesty’s Mission to the Court of Persia in the years 1807-11, Page 191.

[3Nouveau Monde en turc.

[4Parcelle moulée de terre sur laquelle les chiites posent le front en se protestant pour la prière. Dictionnaire de Gibert Lazard.

[5Le Chaudronnier.

[6Style d’écriture


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