N° 157, décembre 2018

Ecrire en français pour un étranger


Sepehr Yahyavi


Quelle est cette envie qui nous déchire, qui nous dévore ? Elle ressemble à une termite, mais à une termite sainte, un parasite sacré qui ne fait que nous donner l’envie d’écrire et de construire. Quel est l’édifice ? Peu importe, au moins tant que le matériau l’emporte. Ce moyen, ce matériau est une langue étrangère, en l’occurrence le français, langue que nous, les francophones iraniens, avons apprise pour la plupart à l’université, au sein de l’université. L’Iran n’est pas un pays francophone, en ce sens qu’il n’est pas membre de cette communauté universelle qui s’appelle la francophonie. Dommage, mais ce n’est pas un dommage irréparable, un préjudice irrémédiable. L’explication de ces points constitue le cœur de cet article.

Pour la génération à laquelle j’appartiens, à savoir celle née dans les années 1980 - et à laquelle s’ajouterait celle née dans les années 1970, vu le plus long décalage qui séparait autrefois les différentes générations -, c’était toujours une histoire dans les familles lorsque, enfant, on allait chez une tante ou la grand-mère, et qu’on voulait y rester pour la nuit. Commençait alors toute une scène : d’abord consultation parentale, ensuite regards de travers jetés à l’enfant, enfin, le plus souvent consentement accordé avec mépris. Parfois, pas de consultation en tête-à-tête entre mère et père : celui-ci confiait la décision à celle-là ou vice-versa. Cette scène théâtrale aurait pu facilement se transformer en une dispute le soir même, surtout si le consentement n’était pas accordé, ou bien le lendemain, quand l’enfant serait finalement resté chez l’hôte.

Il en va de même pour celui qui souhaite écrire en une langue autre que sa langue maternelle : tiraillé, voire déchiré entre divers intérêts et tentations, il rêve de s’héberger dans une autre auberge que celle où il réside d’habitude, mais il sera de toute façon très probablement victime de reproches ou d’une dispute. Conscient du risque qu’il encourt, l’auteur non-résident dans le territoire d’une langue se hasarde, souhaitant que ses efforts portent fruit, que ses tentatives ne tournent pas en rond, ne restent pas vaines. Il écrit, puisqu’il est trop accoutumé à sa langue maternelle, parce qu’il veut se détacher du berceau qui l’a gâté à force de rengainer le même poème, car il n’entend plus s’exposer au vice ou au danger de l’accoutumance et de la dépendance excessives.

Peu nombreux sont les poètes qui composent des poèmes en une langue étrangère, seconde. Moins nombreux sont encore les romanciers qui écrivent des romans en une langue dont ils ne sont pas originaires. Or, la sensibilité poétique est uniforme partout, elle est à l’unisson dans toute l’humanité. Reste à découvrir « l’alchimie » du verbe dans la langue qu’on écrit. Cela dit, raconter une anecdote dans une langue étrangère ne serait pas chose facile, dès lors que cette anecdote est longue, compliquée et surtout fictive. Pour reprendre l’analogie établie plus haut, on peut imaginer le cas d’une famille à plusieurs enfants : dès que l’un d’eux veut rester chez sa tante, les autres le suivent. On peut deviner quelle sera l’issue d’une telle histoire !

 

Apprendre une langue à dix-huit ans, comme c’est le cas de la plupart des francophones d’Iran qui ont commencé le français à la faculté, pose des questions d’ordre linguistique et sociologique d’une grande importance. Voici un exemple : dans quelle mesure les apprenants peuvent-ils être accoutumés à penser en une langue étrangère qu’ils ont abordée à un âge de maturité physique et mentale ? En l’occurrence, la plupart des étudiants iraniens qui débutent le français à la fac ont déjà un niveau correct en anglais, du fait qu’ils l’ont appris au collège et au lycée, mais aussi et surtout pour avoir parallèlement suivi des cours dans une école de langue. Sans complaisance, j’ai entendu à plusieurs reprises des touristes étrangers en visite en Iran que « les Iraniens sont calés en langues étrangères (surtout en anglais) ». Franchement, je n’en sais pas grand-chose…

Ceci étant, écrire ou traduire dans une langue étrangère présente un autre défi. Outre le besoin d’une certaine accoutumance et/ou compétence en matière de rédaction et de traduction, il faut que l’auteur/traducteur soit doté d’un don particulier, d’un goût ou d’un sens linguistique qui nécessite à son tour une pratique régulière de rédaction-relecture-réécriture. C’est vrai, il faut répéter, même rabâcher les règles et les phrases, il faut châtier la langue, extraire son essence. Sinon comment pourrait-on devenir un auteur lisible en langue étrangère ? Or, nombreux sont les auteurs dont les textes ne valent pas la peine d’être lus. La question devient encore plus complexe dès lors qu’il s’agit d’une langue richissime comme le français, la langue de Racine et de Hugo, celle de Baudelaire et d’Eluard, ou encore de Flaubert et de Proust…

L’un des instituts de langues étrangères en Iran

La question est essentielle : pourquoi existe-t-il une francophonie, tandis qu’il n’y a pas d’anglophonie en tant qu’entité culturelle unificatrice, ou bien d’hispanophonie comme institution unificatrice ? Pour nous fournir les éléments d’une réponse, j’ai consulté la page Wikipédia de l’« Organisation internationale de la francophonie » (OIF). La première phrase à la fois me surprend et me satisfait : « une institution dont les membres partagent ou ont en commun la langue française et certaines valeurs ». Et d’expliquer entre parenthèses : « (comme, notamment, la diversité culturelle, la paix, la gouvernance démocratique, la consolidation de l’Etat de droit, la protection de l’environnement) ». Mais ce n’est pas que cela : la francophonie est non seulement une communauté rapprochée par une langue et des spécificités culturelles uniques, mais aussi une similarité dans la manière de penser le monde, une façon de regarder les choses.

Face à l’affirmation de la dominance de l’anglais dès le lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le français a indéniablement perdu le jeu. Cependant, il n’y a pas encore, du moins à ma connaissance, d’organisation d’anglophonie, ni n’importe quelle autre instance de ce type. Cela montre que le français est encore puissant, pertinent, permanent, probant. Le français est encore vivant, pour les enfants français comme pour des milliers d’élèves ou d’étudiants qui, chaque année, commencent son apprentissage à travers le monde. Cela n’empêche qu’écrire français pour ces derniers soit plus difficile que pour les autres, ou pour ces mêmes élèves et étudiants qui écrivent dans leur propre langue. Or pour bon nombre d’entre eux, ils ont appris à rédiger et surtout à disserter sur les textes d’abord en français, pour ensuite redécouvrir leur langue maternelle et/ou usuelle.


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