N° 157, décembre 2018

PARIS PHOTO
Grand Palais, 8 - 11 novembre 2018
Un salon particulièrement reconnu et fréquenté


Jean-Pierre Brigaudiot


Photos : exposition “Paris Photo”, Grand Palais, Paris

Cette reconnaissance de Paris Photo tient certes à la conjugaison de plusieurs phénomènes, le premier étant l’engouement croissant pour cet art de l’image qu’est la photo, et ce, depuis des décennies, depuis l’accession de la photo au statut d’art à part entière. Elle fut considérée à son origine, et longtemps, comme un art mécanique, c’est-à-dire une production davantage technique qu’artistique, un art de l’ingénieur davantage qu’une création de l’esprit, selon des catégories qui remontent à la Renaissance et à Leonard de Vinci. Pourtant, cet art de l’image a toujours été créatif, inventif, ceci en plus de passer par la maîtrise mécanique des appareils et des tirages, puis par celle de l’outil informatique. Et, il faut le noter, la numérisation n’a point tué cet art de la photographie comme il fut fréquemment annoncé lors de l’apparition des images numérisées puis des appareils photonumériques. Au contraire, le numérique a accru et démultiplié les possibilités offertes à la photo sans pour autant porter préjudice à l’usage de techniques primitives, celles dont usaient les premiers photographes-artistes, comme par exemple Brassaï, comme les « dissidents » dont Man Ray, et comme le font encore un nombre non négligeable de photographes.

 

Art et technologie

 

Cependant que se déroule le salon d’art Paris Photo, se tient le Salon de la Photo, à la Porte de Versailles, cet espace dédié aux salons commerciaux, Salon de l’Agriculture, Salon de l’Auto, par exemple. C’est là que se montrent et s’exposent les innovations en matière de pratique photographique, celle du quotidien désormais faite avec les smartphones et celle des professionnels, artistes ou techniciens au service des médias, de la publicité, de la mode, de la presse ou des sciences. La photo, et ce n’est pas nouveau, est aussi une pratique populaire dont l’essor s’est brutalement amplifié avec le numérique et l’usage immodéré des smartphones qui d’ailleurs ne cessent d’offrir une qualité allant s’améliorant, un nombre considérable d’aides et d’applications étant incluses dans le fonctionnement de ces petits appareils. Cette concomitance des deux salons, le Salon de la Photo en tant que technique innovante et le salon artistique Paris Photo est intéressante pour approcher et apprécier le phénomène de l’engouement social pour la pratique de la photo. Il y a quelques décennies, à peine, la photo nécessitait une certaine mise en œuvre, tant en termes de prises de vues, que de développement de l’image en laboratoire et impliquait par conséquent un cheminement pour qu’apparaisse une image, tout cela faisant obstacle à l’instantanéité d’aujourd’hui. Désormais, la photo peut être et est le plus souvent instantanée, instantanéité d’Internet abolissant le temps de sa communication, en faisant de la photo un média d’une incontestable efficacité en même temps que génératrice de conséquences sociales, comme il en va des événements les plus courants, dont les conflits ou les incidents sociaux au sujet desquels elle propose une vérité absolue, la vérité propre à l’image instantanée. La photo d’art et la photo reportage se conjuguent et se confondent ; c’est ce qui s’est passé, en Iran, lors de l’accession de la photo au statut d’art lorsque le Musée d’Art Contemporain de Téhéran, au début des années 2000, présenta comme art la photoreportage de la guerre Iran-Irak : exposition d’une photo en tant que média qui du fait de sa muséification et de son passage au très grand format devient aussi art.

Paris Photo

 

Aujourd’hui, la photo telle qu’elle est visible à Paris Photo est un art à la fois très populaire et accessible du point de vue des prix - le plus souvent il s’agit de tirages numérotés et de petits formats-, même si elle est portée par ses grands noms et donc par des valeurs commerciales élevées dont l’effet d’entraînement est incontestable. Car un tel salon dont le prix d’accès pour y être exposant est terriblement élevé suppose pour le/la galeriste l’assurance, au moins relative, de ventes nettement supérieures à l’investissement : location de stand, frais annexes, personnels de la galerie, médiatisation, frais de déplacements… Et peu de galeries s’appellent Gagosian (galerie newyorkaise et facteur mondial du marché de l’art contemporain) et peuvent présenter des œuvres issues de l’univers de la Factory de Warhol, dont le prix les réserve à une élite sociale avant tout animée par le goût de la spéculation. Car l’art aujourd’hui, il ne faut pas l’oublier, est à la fois marchandise, médiatisation, spéculation et symbole d’un statut social avant d’être apprécié en tant qu’œuvre, qu’art. L’art en son premier niveau de valeur est avant tout valeur marchande, marchandise qui s’apprécie par sa cote donnée instantanément sur Internet.

Puis, à Paris et contribuant à leur fréquentation, il y a ce phénomène des salons, ce qui ne date pas d’hier puisque l’art reconnu il y a déjà plusieurs siècles était l’art présenté au Salon, lequel était le Salon de l’Académie des Beaux-Arts qui ainsi estampillait les œuvres comme étant dignes d’être connues et reconnues, achetées par l’État et les grands collectionneurs. Les salons ont périclité après la Seconde Guerre mondiale, jusqu’à quasiment disparaître avant de devenir avant tout des foires d’art commerciales, événements marquant l’année et allant jusqu’à partiellement effacer le rôle de la galerie d’art ou celle spécialisée en photo. En effet, le nombre et la dispersion des galeries parisiennes ne facilitent pas la tâche des amateurs et collectionneurs pour qui le parcours d’un quartier à l’autre, la fermeture du dimanche sont incompatibles avec le temps libre des uns et des autres. D’où cette faible fréquentation des galeries les jours ouvrables ordinaires, une fréquentation réelle les soirs des vernissages et lors d’un salon comme Paris Photo devenu l’occasion de rencontrer le meilleur et le plus innovant de la photo actuelle au niveau mondial. Ce salon est en effet extrêmement international ; de plus en plus, les galeries américaines, européennes, asiatiques, africaines, sud-américaines abondent, témoignant autant de ce qu’est la photo d’aujourd’hui que de sa diversité et de sa qualité. Globalement, la qualité est là et les marchands sont professionnels, issus d’une évidente sélection quant à leur accès à cette foire d’art.

 

Paris Photo, un lieu, un moment pour rêver

 

La visite de Paris Photo est une épreuve - ça va de soi : tant de monde agglutiné dans les stands des galeries, ou circulant dans les allées, tant d’offres supplémentaires au principal de la manifestation, l’exposition ; ainsi, en est-il du stand du constructeur automobile, BMW, avec son propre concours. La photo fait plus qu’intéresser le dilettante et l’amateur, celle proposée par les galeries, comme les stands de bonnes écoles de photo, de sponsors tels le constructeur passionné, en témoigne la curiosité du public, prompt à interroger les marchands. Nouvelle technologie sans cesse à la recherche de ses propres avancées et perfectionnements, la photo comme phénomène social est autant portée et stimulée par son développement en tant que média que par le fait qu’elle se donne comme art à part entière. Ici, à Paris Photo, elle offre à sa dimension technique/pratique aisée une ouverture sur « un supplément d’âme », sur du rêve, sur de l’inimaginable que n’implique pas sa dimension seulement-média lorsqu’elle rend compte d’un certain réel. En tant qu’art, elle peut être transfiguration du banal (cf. « La transfiguration du banal » d’Artur Danto) par sa capacité de véhiculer l’imaginaire, par sa capacité à « dire » le monde autrement, à enchanter celui-ci.

Certes, elle se démultiplie et se décline en catégories, et en ce salon d’art, elle offre cette extrême diversité, ce côtoiement des genres. Elle sait être « comme la peinture », abstraite, formelle et magnifique ; elle est aussi mise en scène, anthropologique, exubérante, en noir et blanc, une manière de voir et faire voir le monde en même temps que ce qu’elle fut avant d’accéder à la couleur ; elle est festive, bariolée ; elle est témoignage « objectif » du réel ou de ce que le photographe considère comme tel…

 

« Faire le point »

 

Le salon se déroule sous la magnifique verrière du Grand Palais dont l’esthétique est très chargée en courbes et volutes, où la pierre et le bronze œuvrent de pair, où l’espace est immense et les plafonds se font ciels. On est ici bien loin des salons purement commerciaux logés dans la non architecture parallélépipédique contemporaine. Le contraste entre ce qui s’expose et le lieu permet que les cohortes de visiteurs ne rendent pas l’atmosphère étouffante ; donc la visite, en dehors des heures d’affluence, est plaisante et se fait en toute tranquillité en cet espace si vaste.

Paris Photo est un salon d’art qui permet en une seule visite de se rendre compte de l’essentiel de ce qu’est ou peut être la photo aujourd’hui, tant ici que là-bas, de par le monde ; ce salon est un voyage sur place qui parle davantage de l’identité que de la différence malgré ces galeries venues des quatre coins de la planète, qui parle de la mondialisation et qui sait faire oublier que l’art est désormais tellement marchandisé. Ici, l’extrême diversité des formes et des formats, des prix et des notoriétés, laisse une large place au jugement personnel, à l’appréciation des visiteurs, ceci bien au-delà des notoriétés mondiales et fabriquées au nom du seul profit.


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