N° 157, décembre 2018

Les Kassites :
les habitants anciens du Lorestân


Babak Ershadi


La situation politique au Moyen-Orient au début de la période correspondant aux « Lettres d’Amarna », première moitié du XIVe siècle av. J.-C.

Les Kassites étaient un peuple ancien qui vivait dans la province de Lorestân, ainsi que dans d’autres régions du Zagros. Les origines des Kassites ne sont pas connues avec certitude, mais ils étaient très probablement originaires des montagnes Zagros. Dans l’histoire de l’Antiquité, le nom des Kassites a été cité surtout pour leur règne sur Babylone en Mésopotamie pendant quatre siècles, du XVIe au XIIe siècle avant J.-C.

Les documents antiques citent leur nom sous différentes formes : akkadien « Kaššû », babylonien « Ku-uš-šu », et grec bien plus tardif « Kossaioii » avec « Kissia » comme nom du pays des Kassites.

La zone géographique qui était la demeure originale des Kassites n’est pas non plus connue avec certitude. L’opinion répandue selon laquelle ils étaient originaires des montagnes Zagros (à l’est de la Babylonie) est fondée sur l’hypothèse que leur répartition géographique avant la prise du pouvoir à Babylone serait la même que leur distribution après la fin de leur règne sur la Babylonie, mais aucun document ne confirme cette hypothèse avec exactitude. D’après cette théorie, les Kassites seraient partis depuis la région centrale du Zagros (Lorestân) vers Diyala (Irak, nord de la Babylonie) vers la fin de la période paléo-babylonienne (de 2004 à 1595 av. J.-C.), période qui débuta et s’acheva par la chute de deux grands empires, respectivement la Troisième dynastie sumérienne d’Ur et la Première dynastie de Babylone.

Les découvertes archéologiques et les anciens documents mésopotamiens laisseraient croire que les Kassites furent un peuple relativement nouveau dans la région centrale du Zagros, compte tenu du fait qu’ils n’étaient pas mentionnés dans les documents sargoniques (entre 2250 et 2200 av. J.-C.) de Babylone ni dans les documents écrits d’Ur III (2112-2004 av. J.-C.). Les documents économiques de la dynastie Ur III mentionnent pourtant à plusieurs reprises des expressions qui semblent référer aux Kassites, mais ces textes ne précisent pas d’où ils venaient.

Dur-Kurigalzu était une ville de la Mésopotamie antique, dont les ruines se trouvent sur le site actuel d’Aqar Quf, localisé à 30 km à l’ouest de Bagdad, fondée vers 1400 av. J.-C. par Kurigalzu Ier, un roi de la dynastie kassite de Babylone.

La documentation en vieux babylonien de Suse renforcerait la thèse selon laquelle les montagnes Zagros auraient été le pays d’origine des Kassites, bien que ces documents ne soient ni datés ni interprétés de manière précise.

Les historiens de l’Antiquité croient pourtant qu’il y a de bonnes raisons de penser que les Kassites étaient autrefois les voisins des Indo-Européens sur le plateau iranien, compte tenu des affinités qui existent entre leurs dieux, les divinités et leur mythologie et le panthéon indo-iranien. Cependant, bien qu’ils aient été originairement des habitants du Zagros central (Lorestân), les preuves historiques les plus anciennes de l’existence de Kassites proviennent plutôt de la Haute Mésopotamie, du nord et de l’ouest de la Babylonie. D’autant plus que le voisinage avec les Indo-européens ne fournit pas de preuves convaincantes pour croire que les Kassites soient d’origine indo-européenne. Les documents mésopotamiens confirment que les Kassites n’étaient pas d’origine sémite ou mésopotamienne non plus. Les études archéologiques montrent que la langue kassite serait une « langue isolée » [1], n’étant pas de la même origine que les langues mésopotamiennes, indo-européennes ou l’élamite.

« Kudurru » babylonien de la période kassite, rapporté en France en 1785. Les kudurrus étaient des stèles de donation de terre dans le royaume babylonien, datant pour la plupart de la période kassite. (Bibliothèque Nationale de France, Paris)

 

Les Kassites en Babylonie

 

La première citation du nom d’un individu kassite en langue babylonienne date de la 53e année du règne de Rim-Sîn Ier, roi de Larsa (Basse Mésopotamie) de 1821 à 1763 av. J.-C. Ainsi, les Kassites sont apparus dans les documents antiques pour la première fois en tant qu’acteurs d’événements politiques. Les noms des groupes ou d’individus kassites ont été par la suite mentionnés dans le nord de la Babylonie (Haute Mésopotamie), en particulier autour de Sippar, ville située au nord-ouest de Babylone (sur le site actuel d’Abou Habbab en Irak).

Déjà à cette époque, les réfugiés mésopotamiens du sud étaient attirés vers les villes du nord, ainsi que les membres de populations non mésopotamiennes tels que les Kassites ou les Élamites [2]. Leur communication avec les autorités babyloniennes était facilitée par les interprètes qui jouaient également le rôle d’informateurs. Comme les autres réfugiés, les Kassites étaient inclus dans la population active (principalement des ouvriers agricoles) de la Babylonie.

Un kudurru rapportant la donation de terres par Meli-Shipak, un roi kassite de Babylone, à sa fille Hunnubat-Nanaya, datant du XIIe siècle av. J.-C. (Musée du Louvre, Paris)

Les réfugiés kassites devinrent les sujets de la Babylonie et ils réussirent à acquérir des terres et vivre en tant qu’artisans indépendants, notamment dans l’élevage équin. Nombre d’entre eux furent intégrés dans la structure sociale babylonienne. Les clans kassites formèrent des groupes qui s’installaient dans des campements ruraux séparés. Au fur et à mesure, des réfugiés qui s’étaient installés en tant que mercenaires dans les forteresses formèrent un système de garnisons. Par conséquent, sans être des « envahisseurs étrangers », ils contrôlèrent progressivement les campagnes du nord de la Babylonie.

Les Kassites installés en Babylonie se détachèrent finalement de l’État babylonien et de ses centres urbains. Les Kassites de la Mésopotamie renforcèrent leurs liens avec les Hittites [3] qui contrôlaient certaines régions du nord de la Syrie actuelle. Les Kassites purent contribuer à la conquête de Babylone par le roi hittite Telipinu [4].

Quelques années après la conquête de Babylone par les Hittites, les Kassites y prirent le pouvoir. Les rois kassites fondèrent la plus longue dynastie de la Babylonie qui dura jusqu’en 1155 av. J.-C., date de la prise de Babylone par les Élamites. Trente-six rois kassites gouvernèrent en Babylonie pendant plus de 570 ans.

Sceau-cylindre d’argile portant une inscription sumérienne de sept lignes mentionnant Kadashman-Enlil Ier, un roi de la dynastie kassite de Babylone de 1374 à 1359 av. J.-C. (Walters Art Museum, Baltimore)

L’émergence de l’État kassite eut lieu aux XVIe et XVe siècles avant notre ère, presque sans documentation. Au XVIe siècle avant notre ère, la Babylonie fut divisée en deux royaumes, celui des Kassites au nord et le « Pays de la Mer » au sud, durant une période très mal documentée.

Au XIVe siècle av. J.-C., les Kassites contrôlaient l’ensemble de la Babylonie. Certains documents soulignent aussi que l’île de Dilmun (Bahreïn moderne) dans le golfe Persique était également contrôlée par un gouverneur kassite. Selon les « Lettres d’Amarna » [5], sous le règne des Kassites, la Babylonie était reconnue comme une grande puissance par les autres puissances de la région. Quatorze lettres ont été échangées entre les pharaons et deux rois kassites successifs de la Babylonie : Kadashman-Enlil Ier (roi de 1374 à 1359 av. J.-C.) et Burna-Buriash II (roi de 1359 à 1333 av. J.-C.). La correspondance concerne principalement les mariages. Ces documents montrent que les rois kassites poursuivaient une politique de mariages dynastiques avec les dirigeants des autres puissances contemporaines comme les Élamites.

Tous les dirigeants kassites de la Babylonie portaient des noms kassites, la seule exception étant Kudur-Enlil qui régna de 1254 à 1246 av. J.-C. Le premier élément de son nom était d’origine élamite. Après l’invasion de la Babylonie par Tukulti-Ninurta Ier (roi d’Assyrie de 1245 à 1233 avant notre ère), les dirigeants kassites de Babylone portèrent un mélange de noms akkadiens et kassites.

 

Détail d’un kudurru « inachevé » datant de la période kassite de Babylone, attribué au règne du roi kassite Meli-Shipak (1186-1172 av. J.-C.), découvert à Suse où il avait été emporté en butin de guerre au XIIe siècle avant notre ère. Il représente un cortège de dieux musiciens et d’animaux. (Musée du Louvre, Paris)

L’émergence des Assyriens comme grande puissance mondiale amena Burna-Buriash II à épouser la fille d’Assur-Uballit Ier (1366-1330 av. J.-C.) qui devint son épouse principale. À la mort de Burna-Buriash II, son fils Kara-Hardash lui succéda en tant que 20e roi kassite de la Babylonie. Il fut assassiné par les troupes rebelles kassites qui craignaient que leur royaume ne soit envahi par les Assyriens, étant donné que la mère de Kara-Hardash était une princesse assyrienne. Les rebelles firent monter sur le trône Nazi-Bugash. À la suite de cet événement, le roi assyrien, Assur-Uballit Ier, envahit Babylone pour placer son autre petit-fils Kurigalzu II sur le trône, qui régna de 1332 à 1308 av. J.-C.

Sous le règne des derniers rois kassites de la Babylonie, l’autorité politique s’affaiblit avec le détachement des provinces périphériques. La fin de la dynastie kassite fut causée principalement par des facteurs externes. Tukulti-Ninurta Ier qui poursuivait une politique expansionniste assyrienne envahit Babylone. Il nomma une succession de dirigeants fantoches qui contrôlèrent Babylone pendant une décennie. Mais les Kassites reprirent le contrôle de Babylone grâce à la pression des Élamites et à la rébellion babylonienne. Cependant, les offensives successives des Élamites entraînèrent la disparition de la dynastie kassite vers 1150 avant notre ère.

Principales divinités des Kassites de Babylone.

La culture et l’organisation politique des Kassites de Babylonie :

 

En Babylonie, les Kassites s’efforcèrent de s’intégrer à la culture du pays conquis. Les dirigeants kassites construisirent des temples qu’ils consacraient aux divinités babyloniennes. Les seules divinités kassites, à avoir des temples à Babylone, étaient les divinités protectrices de la famille royale, Shuqamuna et Shumaliya.

Shuqamuna, symbolisé par un oiseau posé sur une perche, était le roi de la guerre des Kassites et Shumaliya était son épouse. Le couple divin fut assimilé aux dieux babyloniens Nergal et Nusku.

D’après certains chercheurs, les traditions kassites ont principalement perduré dans les sphères privées et familiales, c’est la raison pour laquelle les Kassites n’exercèrent pas un impact culturel considérable à Babylone. Les dirigeants kassites encouragèrent la collecte, la codification et la canonisation de textes religieux et littéraires babyloniens. Les mots kassites survivant en akkadien furent principalement issus des domaines de l’élevage de chevaux et de la construction de chars.

La majeure partie des archives (environ 12 000 tablettes en argile) de la période kassite de la Babylonie était conservée dans les archives administratives qui ont été fouillées à Nippur6, et datent de la période d’environ 1360 à 1220 av. J.-C. Les archives proviennent non pas du temple, mais du palais du gouverneur de Nippour. Ces documents révèlent une administration centralisée à Nippur et dominée par les Kassites.

Bronzes du Lorestân

Certains historiens sont d’avis qu’il existait entre le roi kassite et le peuple une classe de noblesse dont les membres appartenaient pour la plupart à la famille royale ou à la cour. La plupart des postes religieux ainsi que les postes administratifs inférieurs étaient presque exclusivement occupés par des Babyloniens. Les Kassites furent apparemment très peu nombreux dans les domaines d’activités où il était nécessaire de se familiariser avec l’art d’écrire. Les documents antiques mentionnent cependant la présence massive des Kassites dans tous les domaines de l’artisanat. L’administration kassite était centralisée et le royaume était dirigé depuis les palais des différentes villes. L’esclavage était courant, mais il était loin d’être le fournisseur principal de la main-d’œuvre.

La propriété foncière et les activités agricoles n’étaient que partiellement entre les mains des Kassites. Les rois kassites cédèrent des terres aux temples, aux membres de la famille royale et aux fonctionnaires.

Le roi était le véritable propriétaire du pays. Au moins au début de la période kassite de la Babylonie, il n’y avait pas de régime foncier en dehors des concessions de la Couronne. Les personnes possédant des biens fonciers devaient remplir certaines obligations envers le roi.

En tant que semi-nomades à l’origine, les Kassites étaient organisés en unités familiales et tribales. En Babylonie, ils continuèrent à se référer à de telles unités après avoir pris le contrôle des villes. Cependant, l’organisation tribale n’était pas étrangère à la société babylonienne elle-même. Selon les experts, on ne peut pas prouver que les Kassites vivant à Babylone avaient une organisation sociale essentiellement différente de celle des Babyloniens de souche.

 

Bronze du Lorestân

Les Kassites après la chute de leur dynastie

 

Les Kassites qui habitaient Babylone occupèrent des postes importants jusqu’à la fin du règne de Nabû-mukin-apli, roi de Babylone de 978 à 943 av. J.-C. Contrairement aux conquérants qui les avaient précédés, les Kassites ne semblaient pas avoir été considérés par les Babyloniens comme étrangers. Ils profitèrent donc de cette situation après la chute de leur dynastie.

Au début du Ier millénaire avant notre ère, les Kassites restèrent à Babylone, mais la plus grande partie de leur population vivait dans les montagnes du Zagros. Les deux régions du Zagros et de la Babylonie restèrent liées pendant les XIe et Xe siècles av. J.-C., mais à partir de 850 avant notre ère, elles passèrent dans la sphère d’influence assyrienne.

Sur le plateau iranien, les experts sont certains que les Kassites vivaient toujours dans les montagnes du Zagros à l’époque du développement du pouvoir des Mèdes indo-européens au cours de la première moitié du Ier millénaire avant notre ère.

Bronze du Lorestân

Les traces éventuelles de la langue kassite dans les langues parlées sur le plateau iranien sont négligeables, selon les historiens. D’ailleurs, les chercheurs n’ont jamais trouvé un seul texte en langue kassite. Les documents mésopotamiens ne conservent qu’une cinquantaine de mots d’origine kassite, principalement des couleurs, des parties de char, des termes d’irrigation ou encore désignant des plantes. Comme il ressort de ces documents, les Kassites parlaient une langue sans relation génétique avec une autre langue connue. Par ailleurs, l’opinion de certains experts qui avancent que la langue kassite serait liée à la langue élamite est peu probable. En outre, la tentative de certains historiens de démontrer que le kassite fut à l’origine une langue indo-aryenne ne semble pas non plus convaincante.

Tandis que les Kassites qui se rendirent à Babylone s’urbanisaient, les Kassites qui vivaient dans le pays natal (Zagros) restèrent essentiellement ruraux. Les Kassites des montagnes du Zagros étaient d’excellents éleveurs de chevaux et artisans qui maniaient avec adresse les métaux. Les objets de bronze du Lorestân datant du début du IIe millénaire avant notre ère témoignent de leur grand art. De nombreuses pièces de bronze des Kassites découvertes au Lorestân sont conservées aujourd’hui au Louvre et dans d’autres grands musées du monde.

 

Bronze du Lorestân

Les bronzes du Lorestân

 

Les « bronzes du Lorestân » sont une collection d’objets et de sculptures en bronze, datant du début de l’âge de fer, découverts dans les deux provinces iraniennes du Lorestân et de Kermânshâh (ouest de l’Iran), c’est-à-dire dans la région où vivaient autrefois les Kassites. Selon les experts, ces objets dateraient probablement entre 1000 et 650 av. J.-C. Bien que l’origine ethnique des fabricants soit inconnue, on estime que ces objets magnifiques auraient été construits soit par les Indo-européens (Mèdes) probablement liés aux Lors d’aujourd’hui, soit par les habitants plus anciens du Lorestân, c’est-à-dire les Kassites. Les bronzes du Lorestân furent découverts au fur et à mesure, à partir de la fin des années 1920 d’abord par des pilleurs, ensuite par des archéologues américains, européens et iraniens.

    Notes

    [1En linguistique, une langue isolée (isolat) est une langue dont ne peut pas déterminer la filiation ou la relation génétique avec d’autres langues. La filiation ou la relation génétique parmi les langues doit être comprise dans le cadre de l’histoire des langues, selon laquelle la quasi-totalité des langues parlées dans le monde peut être rassemblée par « familles » issues de langues ancestrales communes.

    [2Johari, Mortezâ, Les Élamites, traduit par Devolder, Maryam, in : La Revue de Téhéran, n° 18, mai 2007, pp. 34-37. Accessible à : http://www.teheran.ir/spip.php?article274#gsc.tab=0

    [3.Peuple ayant vécu en Anatolie au IIe millénaire av. J.-C. Les Hittites réussirent un raid victorieux jusqu’à Babylone en 1595 av. J.-C., mais leur royaume fut instable et provisoire.

    [4Roi hittite qui régna de 1525 à 1495 av. J.-C.

    [5Les Lettres d’Amarna sont des tablettes d’argile, retrouvées sur le site d’Amarna (Akhetaton), la capitale du Nouvel Empire d’Égypte, sous le règne d’Amenhotep IV (pharaon de 1369 à 1353 av. J.-C.). Ces tablettes, dont on en dénombre actuellement 382, représentent la correspondance entre grands rois.

  1. Nippur fut une ville de la Mésopotamie antique (actuel Irak), réoccupée et repeuplée sous le règne de la dynastie kassite de Babylonie.

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