N° 172, été 2020

Le logo de l’Université de Téhéran inspiré de l’art du stuc sassanide


Saeid Khânâbâdi


Certains reprochent à nos historiens d’être rétrogrades et de rester bloqués dans le passé. Certains accusent les amoureux du passé glorieux de la Perse d’être affectés par une maladie de l’idéalisation mélancolique d’un temps révolu. D’autres critiquent également les passionnés de l’Histoire de l’Iran d’être les enfants des siècles oubliés, des siècles de silence, des siècles qui, selon eux, apportent peu pour aujourd’hui ou demain. Mais parmi les experts du patrimoine perse, il y a de grands hommes qui ont essayé et essaient toujours de nous rapporter à nous, les générations actuelles, des messages de fierté et de sagesse de nos chers ancêtres. Le présent article aborde l’histoire du logotype de l’université de Téhéran dessiné par l’artiste et archéologue Mohsen Moghaddam (1900-1987) et inspiré d’un exemple de l’art du stuc de l’époque sassanide (224-651) [1]. Celui-ci a pu redonner vie au message oublié d’un artisan inconnu de l’art du stuc qui, à un moment inconnu d’un jour inconnu, a mobilisé son talent pour créer une œuvre d’art en stuc. Après plus de quinze siècles, le message caché dans une plaque en plâtre décorée par cet artisan inconnu a été transposé pour figurer dans le logo de la première université moderne d’Iran, en vue d’inviter les étudiants de notre époque à suivre le long chemin de la tradition scientifique des Iraniens qui, selon un hadith du Prophète de l’islam, n’hésitent pas à monter jusqu’aux Pléiades pour étancher leur soif de savoir.

Lors de sa fondation en 1934, l’université de Téhéran lance un appel à contribution pour créer son logotype. Puisqu’il s’agissait de la première université moderne de l’Iran - ou « l’université mère » de tout le pays -, la conception du logo de l’Université de Téhéran était un sujet d’une grande importance et devait refléter l’esprit scientifique de la nation iranienne. Bien que plusieurs maîtres en graphisme et en peinture aient participé à la compétition, la direction de l’Université choisit un dessin proposé par un professeur d’archéologie qui était en même temps le cofondateur de la Faculté des beaux-arts.

Le logo de l’Université de Téhéran inspiré de l’art du stuc sassanide

L’Iran est un ancien foyer des sciences. Si l’université de Téhéran peut être considérée comme le premier établissement universitaire du pays, c’est dans le sens moderne du terme, car dans l’antiquité, l’Iran était déjà le berceau de grands et prestigieux centres scientifiques. L’Académie de Gondishâpour, au sud-ouest de l’Iran, au bord du fleuve Karoun, était l’un de ces centres scientifiques les plus réputés de son époque. C’est peut-être pour cette raison et pour mettre l’accent sur la longue histoire des recherches scientifiques en Iran que M. Moghaddam s’est inspiré d’un travail de stuc de l’Antiquité.

Le musée Bergame de Berlin conserve un chef-d’œuvre de l’art du stuc qui date de l’époque sassanide. Cette plaque en plâtre découverte à Ctésiphon, ancienne capitale de la Perse, est un fragment des décorations murales d’un palais sassanide. De volumineux travaux de stuc constituent l’une des caractéristiques des ornements des palais sassanides. Les exemples similaires au dessin de cette plaque ont été découverts à Dâmghân, dans la province de Semnân. Le logo de l’université de Téhéran s’inspire de cette plaque décorative en plâtre d’un palais sassanide, figurant deux ailes encadrées dans un cercle constitué de points ronds. Au-dessus de ces deux ailes, se trouvent des mots en écriture Pahlavi, langue officielle de l’Iran sassanide.

Le motif de l’encadrement par les points ronds existait déjà sur les pièces de monnaie de l’ère achéménide (550-330 av. J.-C.). La figure de deux ailes existait également dans les palais égyptiens et mésopotamiens. Les artistes achéménides utilisaient le motif du cercle entouré par deux ailes dans la décoration des palais de Persépolis, mais ils ajoutaient des éléments aryens à ce modèle de base pour créer ce que les Iraniens de nos jours connaissent sous le nom de « Fravahar ». Mais dans son livre intitulé L’Étude sur un symbole achéménide, le professeur Alirezâ Shâpour Shâhbâzi (1942-2006) brise ces clichés en affirmant que le motif de l’homme perse doté de deux ailes a été l’objet d’une appropriation tardive par les zoroastriens pour représenter l’ange avestique Fravahar. Sinon, en principe et à l’origine, ce motif ne présentait pas d’identité mazdéenne chez les Achéménides. Cette théorie de Shâpour Shâhbâzi paraît légitime, car les grands rois de Persépolis n’étaient pas de confession zoroastrienne.

Logo de l’Université de Téhéran dessiné par l’artiste et archéologue Mohsen Moghaddam (1900-1987)

Les deux ailes figurant sur la plaque du musée de Bergame ressemblent aux ailes d’aigle déjà utilisées dans les tampons et drapeaux de l’Iran antique. Le plus célèbre exemple est un élément dans la célèbre série des argiles bleues conservées au Musée national d’Iran. Cette tablette représente un aigle encadré dans un carré. Certains experts considèrent cette plaque comme un exemple du drapeau achéménide. Mais en réalité, cela n’est qu’une hypothèse qui a besoin d’être attestée et soutenue par davantage de preuves. À noter que cette collection a été fabriquée initialement en Égypte conquise par les Perses et a été offerte à la cour achéménide. La taille minuscule des éléments de cette collection atteste plutôt d’un usage décoratif de ces objets, et non pas une représentation d’emblèmes étatiques.

En tout état de cause, le motif des deux ailes dans les iconographies de la Perse antique est un élément omniprésent. Dans la plaque en plâtre du musée de Pergame, ses deux ailes prennent une forme plus dynamique, en donnant une impression d’envol. Dans le modèle achéménide du motif des deux ailes à Persépolis, les ailes ont plutôt une forme figée et statique, comme si l’aigle royal s’était déjà hissé à son altitude maximale et glissait aisément dans le ciel de la souveraineté. Mais le modèle sassanide représenté dans ce travail de stuc exprime plus de dynamisme et d’énergie. L’aigle du pouvoir est en action, il s’agite, il s’envole. Il est mu par le désir de s’élever à la grandeur de l’Empire des Achéménides, ou même d’aller au-delà de la grandeur de son époque. L’aigle sassanide est ambitieux. Les deux ailes du logo de l’université de Téhéran symbolisent aussi le désir de l’Iran contemporain de s’envoler et de s’affirmer dans le monde de la science. Le logo de l’université de Téhéran fait penser à l’essor scientifique de Gondishâpour et suggère l’envol dans le firmament du développement. Il invite la communauté académique du pays à une ascension. Par ce logo, Téhéran se connecte à Ctésiphon et à Persépolis

Au-dessus des deux ailes se trouve une inscription en langue pahlavi. Le même style est utilisé pour écrire le nom de l’université. L’expression pahlavi de la plaque du musée de Bergame peut avoir trois sens différents en raison de la prononciation différente des lettres :

 

  1. L’abondance et la prospérité
  2. Ahoura Mazda
  3. Iran

 

L’artiste sassanide a inséré le maximum d’éléments culturels dans son travail décoratif. Mohsen Moghaddam a bien saisi l’importance de cette plaque en plâtre de l’époque sassanide. Le logo de l’université de Téhéran est en réalité la revivification d’un message oublié des Anciens pour les Iraniens d’aujourd’hui : l’Iran s’envole vers la prospérité grâce à la bénédiction divine. 

Notes

[1 Mohsen Moghaddam était élève du grand historien français Georges Contenau, au sein du département d’archéologie du Musée du Louvre. Lors de son séjour en France, Mohsen Moghaddam a également suivi des cours de peinture, ce qui justifie son talent de dessinateur. Il a été nommé Officier de la Légion d’honneur par le général de Gaule, alors président de la République française. Mohsen Moghaddam a épousé à Paris une jeune femme arménienne née en Bulgarie. Le couple francophone est revenu en Iran. Le Dr Moghaddam devint professeur à l’Université de Téhéran, et sa femme présida la bibliothèque du Musée national d’Iran. Moghaddam était d’une grande famille aristocrate. Son père fut maire de Téhéran sous le règne de Nâssereddin Shâh. Aujourd’hui, la maison des Moghaddam, rue Imam Khomeiny à Téhéran, est un musée parrainé par l’université de Téhéran.


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1 Message

  • Monsieur,

    J’ai la joie de vous annoncer ma joie stupéfiante avec la découverte de votre article sur l’université de Téhéran. Vous serez satisfait, je pense, d’apprendre que cette découverte est due à mon intérêt pour l’histoire culturelle et la géographie historique en général de l’Iran en rapport avec les sciences. Permettez-moi de vous remercier bien sincèrement de vous avoir si bien présenter le Dr Moghaddam Mohsen durant le siècle dernier.
    Avec cette article, je crois avoir des chances d’être flatté en un espoir lointain de toucher à la culture achéménide et à travers les siècles, pouvoir la contempler. Vous vous souvenez peut-être mieux que moi des trésors cachés du royaume d’Elam. Je n’ai pas eu encore l’occasion, du reste, de contempler votre pays. Je tente de vous remercier pour votre initiative très flatteuse à mon égard de faire ce rapprochement entre la culture balkanique et la culture iranienne.
    Je ne manquerai pas de vous donner de mes nouvelles régulièrement lorsque une escale destinée à un voyage dans votre fabuleux pays me sera faite.
    Veuillez, croire, Monsieur, à l’assurance de mes emphatiques encouragements, respectueux et reconnaissants, à la maintenance de votre étude sur l’art pré-islamique.

    Alexandre Dragic

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