N° 172, été 2020

Le mihrab d’Ouldjaïtou Un chef-d’œuvre de l’art du stuc ilkhanide


Babak Ershadi


La Grande mosquée d’Ispahan : mille ans d’architecture religieuse

Située dans le centre historique de la ville d’Ispahan, la Grande mosquée est considérée à juste titre comme une illustration éminente de l’évolution architecturale de la construction de mosquées en Iran sur une longue période de mille ans, du IXe siècle au XIXe siècle. D’après les recherches qui y ont été effectuées, la Grande mosquée d’Ispahan serait un prototype architectural important qui servit ultérieurement à la conception d’autres mosquées à travers l’Iran ainsi que l’Asie centrale.

Vue panoramique de la cour centrale de la Grande mosquée d’Ispahan.

Couvrant une superficie de 20 000 mètres carrés, cette mosquée est aussi l’un des premiers bâtiments de l’Iran à avoir adapté la configuration des palais sassanides, avec une cour à quatre iwans, à l’architecture religieuse islamique. Ses coupoles côtelées à deux coques représentent une innovation architecturale qui a inspiré les bâtisseurs dans toute la région. Le site présente également de remarquables motifs décoratifs représentatifs des développements stylistiques pendant plus d’un millier d’années.

La Grande mosquée (Masjed-e Jâme’, également appelée Atiq) fut fondée au VIIIe siècle à Ispahan initialement par des membres de la tribu arabe de Banu Taym (originaire de la région de La Mecque) sous les Abbassides. La mosquée fut agrandie au fur et à mesure avec l’expansion de la ville tout au long des siècles suivants.

L’iwan de l’est de la Grande mosquée d’Ispahan

L’historien kurde de langue arabe Ibn al-Athir (1160-1233) a décrit l’ancien édifice de la Grande mosquée d’Ispahan dans son ouvrage Al-Kâmil fi al-Târikh (La Totalité de l’Histoire, 1231). Selon sa description, la mosquée était équipée d’une bibliothèque abritant des livres choisis par des érudits, couvrant presque toutes les disciplines du savoir de l’époque et tous enregistrés dans un catalogue en trois volumes. Pas moins de cinq mille personnes se rassemblaient à la mosquée pour les prières quotidiennes. Des colonnes rondes en plâtre soutenaient le toit et le minaret du côté de la Qibla. Mais l’édifice qu’Ibn al-Aṯhir décrit comme l’un des plus grands et des plus beaux de l’époque fut incendié en 1121, quelques décennies avant la naissance de l’historien kurde, dans un incendie volontaire qu’Ibn Athir attribua aux ismaéliens. La mosquée fut reconstruite aussitôt et redevint la mosquée la plus vénérée de la ville d’Ispahan jusqu’au XVIIe siècle, avant qu’une mosquée rivale ne fût bâtie sur ordre du monarque safavide Shâh Abbâs le Grand (1588-1629).

La Grande mosquée d’Ispahan desinée par l’architecte français Pascal Coste en 1867.

Étant la plus ancienne mosquée de la ville, son aura de sainteté rituelle inspira les habitants d’Ispahan, mais aussi les gouverneurs et les monarques qui lui consacrèrent des dotations généreuses et mobilisèrent des talents artistiques et techniques en vue de l’améliorer et de l’embellir. Ils laissèrent ainsi à la postérité l’empreinte du patronage et de l’appui individuel et collectif des fidèles.

La quasi-totalité des tendances et des nouveautés architecturales et décoratives importantes de la période médiévale trouva leur expression monumentale dans cette belle mosquée d’Ispahan. En réalité, les méthodes de construction et de décoration employées dans cette mosquée sont si richement diversifiées, artistiquement si accomplies et si originales sur le plan technologique que la Grande mosquée d’Ispahan a pu servir de modèle à l’architecture médiévale de la Perse pendant plusieurs siècles.

La Grande mosquée d’Ispahan photographiée en 1925

De plus, dans son évolution architecturale d’un plan arabe hypostyle à un plan de mosquée iranienne à quatre iwans organisés autour d’une cour centrale, la Grande mosquée d’Ispahan illustre l’évolution constante de l’architecture religieuse iranienne.

Le site de la Grande mosquée a joué un rôle important dans le paysage religieux d’Ispahan depuis au moins le VIIIe siècle et peut-être même avant cette période, car des preuves archéologiques suggèrent que l’emplacement du mihrab principal et de sa chambre en forme de dôme (côté sud de la mosquée) est le même que celui de la salle principale d’un ancien temple du feu zoroastrien.

Plan de la Grande mosquée d’Ispahan.

Des recherches menées dans les années 1960 et 1970 par une équipe italienne dirigée par Eugenio Galdieri (1925-2010), ont révélé certains paramètres et la configuration générale de la première mosquée de l’époque des Abbassides. Cette ancienne mosquée était un hypostyle, un type de mosquée classique arabe développé à partir du modèle de la mosquée du Prophète et perfectionné dans des structures califales monumentales telles que la Grande mosquée de Samara datant de 852.

Cette première mosquée aurait été rénovée au Xe siècle, lorsque la puissante dynastie chiite des Bouyides (932-1055) fit d’Ispahan l’un de ses principaux centres de vie politique. Néanmoins, les experts savent encore très peu sur leurs interventions dans la mosquée.

La Grande mosquée d’Ispahan telle qu’elle est aujourd’hui est essentiellement une mosquée seldjoukide. L’Empire seldjoukide fut fondé en 1037. En 1051, les Seldjoukides transférèrent leur capitale de Ray (sud de Téhéran) à Ispahan. À partir de cette date, les Seldjoukides accordèrent une grande importance aux projets de nouvelles constructions de la Grande mosquée d’Ispahan et de la place principale de la ville (Meydân-e Atiq, littéralement « Vieille place ») qui se situait à côté de la mosquée. Les travaux de la période seldjoukide firent subir à la mosquée une série de modifications architecturales radicales qui changèrent complètement le plan de base de l’édifice. La mosquée seldjoukide couvre près de 17 000 mètres carrés. La cour centrale a une superficie d’environ 2 500 mètres carrés, ce qui en fait l’une des plus grandes mosquées d’Iran.

Profils de la Grande mosquée d’Ispahan

Les interventions des Seldjoukides semblent avoir commencé sérieusement avec l’ajout d’une salle devant le mihrab de l’ancienne mosquée abbasside entre 1072 et 1092 (aucune date précise ne l’indique sur les inscriptions de la mosquée) par le puissant vizir Nizâm al-Molk (1018-1092). Des preuves archéologiques suggèrent que cette structure pourrait avoir été conçue comme un remplacement autonome de l’idée originale du temple du feu zoroastrien préislamique. La partie sud de la mosquée où se trouve le grand dôme qui porte le nom de Nizâm al-Molk témoigne de l’ampleur impressionnante du bâtiment en briques, comme dans le reste de la mosquée. Ce dôme est construit en brique, le matériau de construction traditionnel des régions centrales de la Perse.

Les façades des iwans du nord et du sud

De l’autre côté, au nord de la mosquée et à l’extérieur de l’ancienne mosquée abbasside, un rival et successeur de Nizâm al-Molk parraina la construction en 1093 du dôme du nord qui prit son nom : Tâj al-Molk Fârsi. Alors que le dôme sud de Nizâm al-Molk inspirait la crainte à cause de son échelle massive et de la lourdeur de ses formes, le dôme nord de Tâj al-Molk obtenait son impact par la légèreté et l’élégance dans la façon dont les formes sont décomposées en motifs géométriquement complexes. À cet égard, le dôme nord de la Grande mosquée d’Ispahan constitue l’un des exemples les plus brillants de ce qui peut être considéré comme une spécialité de l’architecture seldjoukide.

La façade de l’iwan de l’est.

L’intervention architecturale suivante à l’époque des Seldjoukides concerna la structure même de la mosquée qui entraîna une transformation totale de l’hypostyle d’origine en un nouveau type de salle de prière. Au cours des années 1120, les piliers et les toits d’une grande partie du sanctuaire et l’arcade de la cour de la mosquée furent démontés et remplacés par des espaces voûtés à l’intérieur et quatre compositions des Pishtaqs donnant sur la cour.

Le pishtaq est un élément de l’architecture religieuse d’origine iranienne. Il s’agit d’un portail en forme d’arc qui fait saillie sur la façade où il se trouve. Il est parfois utilisé dans des réalisations architecturales dans le monde arabe, en particulier au sein des espaces à forte présence chiite, comme dans les villes saintes des chiites en Irak.

La façade de l’iwan de l’ouest.

Dans la Grande mosquée d’Ispahan, les pishtaqs sont des ouvertures cintrées profondes encadrées de bandes rectangulaires ayant été placées au centre de chaque côté de la cour, à la fois en médiation de la marche rythmique des arcs plus petits le long de chaque côté et en accentuant chaque côté de la cour comme une façade intégrée. Ainsi, les façades à quatre iwans de la Grande mosquée d’Ispahan redistribuent l’attention rituelle et visuelle sur la cour.

Contrairement à la séparation rigide du sanctuaire couvert et de la cour ouverte dans une mosquée hypostyle, l’exécution magistrale du plan à quatre iwans de la Grande mosquée d’Ispahan (qui n’est pas le premier en Perse, mais le plus accompli) et son utilisation des iwans en tant qu’intermédiaire entre les espaces intérieurs et extérieurs de la mosquée ont résolu la contradiction architecturale fondamentale du double concept intérieur/extérieur par une solution très différente par rapport au modèle architectural de l’espace arabo-méditerranéen.

Le mihrab d’Ouldjaïtou.

Dans l’histoire de l’architecture iranienne en général et dans l’histoire des monuments d’Ispahan en particulier, la centralité de la Grande mosquée est illustrée par le fait que les souverains et les mécènes successifs laissèrent leur empreinte sur cette mosquée au cours des siècles. La forme irrégulière du plan de la mosquée est l’un des signes de ces interventions successives. Ainsi, la Grande mosquée d’Ispahan semble s’être développée de manière plus ou moins organique autour de ses parties constitutives et au sein du tissu de la ville. La Grande mosquée d’Ispahan a été inscrite sur la liste du Patrimoine mondial de l’UNESCO en 2012.

Les schémas du mihrab d’Ouldjaïtou

Le mihrab d’Oldjaïtou

Le huitième ilkhan de Perse, Ouldjaïtou, un descendant de Gengis Khan, régna sur la Perse de 1304 à 1316. Pendant son règne, la zone qui se trouvait derrière l’iwan occidental de la Grande mosquée d’Ispahan fut transformée en salle de prière du côté de la Qibla. Sur le mur du côté de la Qibla, un superbe mihrab en stuc fut placé. Le mihrab qui porte le nom d’Ouldjaïtou est daté de 1310. Outre la date, les inscriptions de ce mihrab portent le nom d’un vizir d’Ouldjaïtou, Mohammad Sâvi, en tant que directeur des travaux et le nom d’un dénommé Badr en tant que maître calligraphe. Le mihrab d’Ouldjaïtou est à juste titre célèbre pour sa composition complexe et son exécution magistrale en stuc.

Détail des ornements de la bordure extérieure du mihrab.

Il est orné de bandes de calligraphie en stuc tridimensionnelles en écriture Thuluth qui sont fixées contre une volute foliée complexe et entourées de bordures de vignes torsadées et d’un panneau présentant des fleurs de lotus mentionnant les noms des douze Imâms chiites, sans doute une référence à la conversion d’Ouldjaïtou au chiisme duodécimain. La teneur chiite des inscriptions est également évidente dans l’inclusion d’un hadith attribué au premier Imâm Ali ibn Abi Ṭaleb, déclarant que quiconque fréquente une mosquée en recevra huit bénédictions.

Le mihrab d’Ouldjaïtou, détail.

La salle de prière d’Ouldjaïtou se situe dans la partie nord de l’iwan occidental de la Grande mosquée d’Ispahan. Le célèbre mihrab qui porte le nom du souverain mongol est placé sur le mur central de cette salle de prière du côté de la Qibla. La salle de prière est longue de 20 mètres et large de 10 mètres.

Détails des ornements en stuc

La structure géométrique du mihrab d’Ouldjaïtou constitue sans doute un bon exemple de ce que l’on appelle l’adoption harmonieuse du nombre d’or en architecture. Le mihrab est haut de 5,60 mètres et large de 3,30 mètres. Il est décoré de somptueux ornements en stuc très originaux qui semblent être particulièrement différents des stucs réalisés en Iran jusqu’au début du XIVe siècle.

En effet, l’art du stuc en Iran connut un changement remarquable sous la dynastie mongole des Ilkhanides. Les travaux en stuc devinrent très complexes par rapport à ce qui était en vogue sous les Seldjoukides. Le mihrab de la Grande mosquée d’Oroumiyeh, celui de la Grande mosquée de Varamin ainsi que celui de la mosquée Heydariyeh à Qazvin sont des exemples de décoration en stuc de l’époque ilkhanide. Le mihrab d’Ouldjaïtou de la Grande mosquée d’Ispahan est sans doute la meilleure représentation de cette évolution artistique.

Le mihrab d’Ouldjaïtou, détail.

Ces travaux en stuc sont des formes géométriques stylisées appelées eslimi, c’est-à-dire des motifs ornementaux composés de rinceaux végétaux pouvant former des entrelacs selon des proportions géométriques régulières.

Le mihrab d’Ouldjaïtou est une collection d’innombrables formes et motifs géométriques et végétaux ainsi que des formes calligraphiques de différents styles d’écritures islamiques.

Le mihrab d’Ouldjaïtou

Tout autour des calligraphies en écriture Thuluth et kufique, la quasi-totalité de la surface du mihrab est couverte de travaux en stuc. Au total, les experts y ont identifié 81 motifs végétaux ou abstraits. En ce qui concerne la composition générale des calligraphies et des motifs décoratifs, il faut souligner que la priorité semble avoir été donnée aux inscriptions calligraphiées. Les espaces laissés parmi les écritures ont été remplis par des motifs décoratifs qui correspondent chacun à son espace spécifique. Autrement dit, il n’existe pas un plan unique et régulier pour les ornements eslimi de l’ensemble du mihrab. Malgré cette irrégularité dans les détails, ces motifs décoratifs asymétriques créent une harmonie admirable avec la forme des textes des inscriptions, eux aussi en stuc. Les études menées sur les ornements indiquent que 85% d’entre eux sont asymétriques par rapport à l’axe vertical du mihrab, tandis que seuls 15% des ornements obéissent à une asymétrie parfaite par rapport à cet axe.

Cette irrégularité s’explique par l’asymétrie intrinsèque et inévitable des textes calligraphiés dans les inscriptions du mihrab d’Ouldjaïtou. Cela étant dit, si les artistes voulaient obtenir un taux plus élevé d’asymétrie dans le plan général du mihrab, ils auraient dû probablement y laisser des espaces vides et non décorés. Cette irrégularité a été pourtant compensée par une harmonie générale dans l’ensemble de l’œuvre en donnant la priorité aux écritures.

Il n’y a, parmi les motifs décoratifs, aucune forme à lignes droites, mais pour étudier ces motifs, les experts attribuent à chacun une forme géométrique afin de classifier ensuite son obliquité, c’est-à-dire sa disposition par rapport à la ligne d’horizon.

Détail des ornements des colonnes du mihrab d’Ouldjaïtou

Les études menées sur les motifs décoratifs montrent que 28% des motifs sont classifiés comme rectangles horizontaux, 22% comme cercles, 21% comme polygones à cinq sommets, 15% comme rectangles verticaux, 7% comme formes étoilées, 6% comme carrés, 1% comme formes solaires. 

Exemples des motifs de stuc du mihrab d’Ouldjaïtou.

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