N° 172, été 2020

L’art du stuc dans l’architecture irano-islamique


Ali Sadjâdi
Traduit et adapté par

Zeinab Golestâni


Introduction

Pâte durcissante, le plâtre attire depuis toujours l’attention des architectes iraniens, non seulement comme un matériau essentiel de la construction architecturale, mais aussi comme un matériau ornemental. Cependant, cette matière a suivi de nombreuses évolutions dans l’histoire de l’art iranien ; tantôt placée au centre de la considération, tantôt totalement ignorée.

Mont Khâdjeh datant du Ier siècle apr. J.-C.

L’emploi artistique et délicat du plâtre dans l’architecture persane mène à l’apparition de divers motifs novateurs impressionnant touristes, historiens de l’art iraniens et étrangers, et passionnés d’art et d’archéologie. Plus malléable que la pierre, la brique ou le bois, le plâtre est aisé à travailler et colle à n’importe quelle surface architecturale. Il peut également être facilement rénové. Cette matière permet donc aux artistes de réaliser aisément des motifs et ornementations de leur souhait. Elle coûte moins cher que d’autres matériaux. Il donne ainsi la possibilité aux architectes d’économiser du temps et de l’argent.

Un grand nombre de chercheurs en art se sont consacrés à l’étude des différents types d’ouvrages en stuc réalisés en Iran et ont prêté une attention particulière aux différents aspects de cet art, y compris à ses motifs, écritures et techniques.

Motifs en blanc et brun (shir-o-shekari)

L’histoire du stuc en Iran

Nous ignorons à quelle date le stuc est devenu un matériau important de l’architecture iranienne. Cependant, des fouilles entreprises sur le site archéologique de Haft-Tappeh au Khûzistân, (sud-ouest) ont révélé des œuvres stuquées datant de l’époque élamite.

Sous les Achéménides, les stucateurs utilisaient leur savoir-faire afin d’enduire des colonnes en bois. Ce type du stucage en forme de tulipe a été découvert dans la salle intitulée « Trésorerie de Darius » à Persépolis et au palais impérial de Suse.

Stucs de la citadelle Ardeshir Bâbakan à Firouzâbâd

Des fouilles archéologiques au palais de Nisa (Turkménistan) et des découvertes d’Ernst Herzfeld au mont Khâdjeh dans la province iranienne du Sistân et Baloutchistân (sud-est) révèlent l’usage du plâtre pour recouvrir des murs en adobe. La surface de ces parties en plâtre est ornée de figures humaines et animales ou de motifs gravés. Les stucs du mont Khâdjeh datant du Ier siècle apr. J.-C. ont de simples formes géométriques (croix cassées, lignes droites, cercles imbriqués qui se répètent à plusieurs reprises).

À l’époque sassanide, tout en étant utilisé en tant que matériau, le plâtre était employé comme mortier et enduit. Des gravures et moules en plâtre étaient aussi courants à l’époque et pour créer des motifs, il fallait tout d’abord mouler le plâtre. Malgré l’avis de certains chercheurs qui rejettent l’idée même de l’existence du stuc à l’époque sassanide, des découvertes archéologiques comme celles réalisées au palais de Tchâl Tarkhân au sud-ouest de Rey (sud de Téhéran), conservées aujourd’hui au Philadelphia Museum of Art, nous offrent un nombre considérable de stucs obtenus par moulage. Dans cette technique, chaque motif est moulé séparément pour être ensuite placé, comme différentes pièces d’un puzzle, à côté d’autres motifs. Des ouvrages datant de cette époque ont été découverts dans les palais sassanides dont ceux situés dans les villes de Varâmine, Bishâpour, et Damghân. 

Bas-reliefs (naghsh bardjasteh)

À cela s’ajoutent des stucs retrouvés à Taq-e Kasra, seuls vestiges de la cité antique de Ctésiphon. Ces œuvres d’art sont aujourd’hui conservées dans plusieurs grands musées du monde, dont le Philadelphia Museum of Art, le Metropolitan Museum of Art aux États-Unis, le Musée de Pergame en Allemagne et le Musée national d’Iran. Des œuvres littéraires comme Le Livre des Rois de Ferdowsi font également allusion à l’usage du stuc à l’époque sassanide.

Le plâtre était vraisemblablement le matériau le plus utilisé dans la construction de bâtiments sassanides. À cette époque-là, le stuc aurait remplacé la sculpture achéménide taillée dans la pierre. C’est aussi durant cette période que la forteresse Qal’eh Dokhtar (littéralement, « Forteresse de la jeune fille ») a été construite à l’entrée nord de la vallée de Tang-âb, près de Firouzâbâd (sud), en employant du mortier de plâtre et de grandes pierres extraites de la montagne.

Marqueterie en plâtre

Des châteaux sassanides sont ornés de divers motifs en plâtre. La salle de réception du palais de Bishâpour comptait 64 niches, toutes décorées en stuc. Les terrasses de ce bâtiment se caractérisaient par des plafonds stuqués aux bas-reliefs représentant des dragons, des fleurs, et des feuillages. Sur les parois latérales de ces espaces, il existe des stucs en forme de colonne peints en fleurs rouges entourées de noir et de rubans bleus.

Caractéristiques du stuc à l’époque sassanide

Les caractéristiques mentionnées pour chaque période historique ne concernaient pas nécessairement toutes les œuvres de cette époque. Il est même possible de trouver des œuvres contredisant ces caractéristiques. En résumé, des ouvrages en stuc datant de l’époque sassanide se caractérisent par : 1) leur symétrie ; 2) leur aspect répétitif ; 3) la prédominance des carrés comprenant des cercles semblables aux chaînes de perles, qui couvraient une grande surface ; 4) l’emploi de motifs à double sens, comme c’est le cas de l’Arbre de vie.

Stuc coloré (alvân)

Des techniques du stuc à l’époque islamique

À part la technique du moulage par laquelle, après avoir été versés et séchés dans des moules, des motifs en plâtre étaient collés sur des surfaces, d’autres techniques sont apparues à l’époque islamique dont la plus importante fut la gravure ou le stuc creusé. Afin de le réaliser, il fallait tout d’abord enduire la surface de pâte de plâtre. Une fois le plâtre essuyé, il fallait le couper sous forme de motifs déjà préparés. Pour copier les dessins sur le plâtre quasiment séché, soit on peignait exactement le motif sur le support, soit on utilisait une technique appelée en persan garteh-zani (traçage)[1] [1]. Afin de construire des motifs se détachant du mur avec une faible saillie, on collait d’abord la pâte de plâtre au mur pour ensuite la façonner selon la forme voulue.

Principaux motifs du stuc iranien

1-Les motifs en blanc et brun

(shir-o-shekari)

 

Ce sont des motifs exclusivement liés à l’époque islamique. La hauteur des reliefs et leurs creux mesurent entre 2 et 3 millimètres.

 

2-Les bas-reliefs (naghsh bardjasteh)

 

Ces stucs sont plus profonds que des stucs blancs et bruns (de 5 à 10 millimètres). Les décors floraux et animaliers conviennent particulièrement bien aux bas-reliefs, tandis que des ornements géométriques s’adaptent plus à la technique du shir-o-shekari.

Stuc saillant (barhashteh)

3-Le stuc râpeux (zebreh)

Avec des reliefs plus hauts que les bas-reliefs, ce type de stuc n’est ni érodé ni taillé. Les angles de ces constructions font 90 degrés. Dans le sanctuaire de Fatima Ma’soumeh à Qom, le plafond couvrant le tombeau se caractérise par du stuc râpeux.

4-Le stuc saillant (barhashteh)

Ce type du stuc est plus saillant que d’autres types, de sorte que les décors en plâtre se détachent significativement du fond. Cet art trouve son exemple emblématique dans le mihrab de la Grande Mosquée de Golpâyegân dans la province d’Ispahan. Ces stucs peuvent être rattachés aux styles khorâssâni, râzi, et azeri.

5-Le stuc coloré
(alvân ou tokhmeh darâvzri)

Afin de réaliser un stuc coloré, il faut empiler des couches de plâtre de couleurs différentes et les tailler à l’aide d’un burin. Certaines parties de l’œuvre sont taillées jusqu’à la deuxième couche, d’autres jusqu’à la troisième ou quatrième. Ainsi apparaît une surface plate avec des gravures colorées conférant à cet art une beauté spécifique. Un très bel exemple de cette technique se trouve à l’école de Feyziyeh à Qom, sur la porte donnant sur le Sanctuaire de Fatima Ma’soumeh.

Stuc réticulé (moshabak)

6-La marqueterie en plâtre(mo’arragh-e tchoub)

Dans cet art, il s’agit d’assembler des placages de plâtre de couleurs différentes sur un support. Cette technique ressemble beaucoup à l’art de la mosaïque. Pour faire une marqueterie en plâtre, il est nécessaire de construire des décors colorés, de les disposer les uns à côté des autres, et d’installer la pièce obtenue sur une surface. Ces petits morceaux se collent grâce à une pâte faite d’eau et de plâtre qui sert aussi à remplir le fond vide de l’ouvrage. Une fois la pâte sèche, on l’installe sur son support. Ce type de stuc apparaît plutôt sous forme d’épigraphes installées notamment sur la terrasse du sépulcre de Sultan Ali ibn Mohammad ibn Ali, fils du cinquième Imâm des chiites, situé à la Mosquée de Mashhad-e Ardehâl. Ces ornements datent de l’époque safavide. Cette technique peut notamment être admirée dans la partie ancienne du mihrab de la Grande mosquée de Sâveh se trouvant au-dessous de la voûte.

Motifs décoratifs de la Grande Mosquée de Nâ’ïn

7-Le stuc réticulé (moshabak)

Une réalisation de ce stuc peut être vue dans la partie inférieure de la cloison du mihrab de la Grande mosquée de Tabriz datant probablement de l’époque de la dynastie des Seldjoukides. L’arcade du mihrab de la Grande mosquée d’Oroumiyeh datant du XIVe siècle est aussi ornée de ce type de stuc. Vu la finesse remarquable de cette technique et la difficulté de ce travail exigeant à la fois temps et délicatesse, un nombre de plus en plus faible de stucateurs s’y consacrent. De plus, étant donné que les œuvres créées de cette manière sont très fragiles, elles s’abiment plus rapidement que d’autres types de stuc. C’est la raison pour laquelle des exemples restés de cette technique sont très rares. Ce style se réalise en plusieurs étapes : il faut d’abord réaliser une couche de plâtre de 15 à 25 centimètres à partir du support principal. Une fois le plâtre essuyé, l’artiste commence à y dessiner des motifs, pour enfin dégarnir le support. Ainsi naît le motif réticulé.

Le stuc à l’époque islamique

Durant la deuxième moitié du VIIe siècle, l’histoire de l’Iran connaît l’une de ses plus grandes évolutions culturelles. Après l’invasion arabe et l’arrivée de l’islam dans le pays, tous les arts et artisanats persans furent soumis à l’influence de cette religion. L’art fut mis au service de la religion et connut d’importantes transformations formelles et de contenus.

Étant donné que les divinités préislamiques des Arabes étaient toutes des idoles sculptées, l’islam interdit la pratique de la sculpture et de la peinture, ces arts ayant été au service de l’idolâtrie. Cependant, certains versets coraniques et la tradition (Sunna) permettaient aux musulmans d’orner les mosquées. On dit qu’un jour, on demanda à l’Imâm Moussâ al-Kâzim, septième Imâm des chiites, s’il était permis de faire la prière dans une mosquée dont le mur orienté vers la qibla était orné de couleurs, de plâtre, ou de calligraphies représentants les attributs de Dieu. L’Imâm répondit que ce n’était pas interdit.

Stuc au motif moshadjar

Ces arts ont poursuivi deux voies distinctes dans la société islamique : soit, débarrassés de toute norme religieuse, ils décoraient les cours des califes et les maisons des notables et des aristocrates ; soit ils étaient mis au service de l’islam. Cela a été aussi le cas de l’art du stuc : le stuc courtisan obéit, du point de vue artistique, du choix des thèmes et des motifs à l’art du stuc de la période sassanide, tandis que le stuc religieux donne naissance à des œuvres qui développent essentiellement l’abstrait. Ainsi apparaissent des motifs de végétaux et d’animaux stylisés ou des arabesques islamiques.

Il est impossible de négliger l’influence du stuc sassanide sur l’art du stuc à l’époque islamique, car ce dernier s’inscrit en quelque sorte dans la continuité de l’art de cette époque. De fait, aussi bien dans la technique et la matière que dans le contenu et les motifs, le stuc islamique en Iran s’appuie essentiellement sur le stuc sassanide. Les oiseaux, grappes de raisin, ou feuillages de vigne sont des motifs récurrents de l’époque sassanide et qui apparaissent aussi dans les œuvres islamiques. Il y a cependant une différence importante : les décors islamiques s’éloignent de plus en plus du naturalisme régnant sur les œuvres sassanides pour se rapprocher de plus en plus de l’abstraction, d’où la complexité de ces motifs. Pourtant, certains dessins comme les arabesques, palmettes, pins et buissons de toutes les tailles peuvent être observés dans les deux époques.

Décoration en stuc de la Grande Mosquée de Tabriz

Des petites feuilles triangulaires décorant l’écriture des épigraphes coufiques, des chaînes de perles et d’autres motifs décoratifs de la Grande Mosquée de Nâ’ïn, à l’est de la province d’Ispahan, gardent tous des traces des arts du passé. De fait, les arabesques ornementant les mosquées iraniennes sont des lierres sassanides dont les petites feuilles apparaissent aussi au bout des écritures islamiques. Des stucs découverts à Nishâpur, au nord-est de l’Iran, donnent des informations précises sur la survie des principes picturaux sassanides, notamment des décors d’animaux, à l’époque islamique. Au bout de certaines branches d’œuvres islamiques sont figurées des têtes d’oiseau. Ces motifs apparaissent aussi sur la vaisselle en argent utilisée à l’époque sassanide. Un autre motif emprunté par les artistes abbassides au style iranien est celui des rubans, qui apparait aussi bien dans les œuvres découvertes à Samarra en Irak qu’à Nishâpur. Ces rubans se transforment au fur et à mesure en formes triangulaires de lotus qui se placent à côté des oiseaux et des palmes.

Les motifs du stuc à l’époque islamique

A l’exception des décors empruntés à l’époque sassanide qui se trouvent dans les palais des califes, des souverains et des courtisans, un grand nombre de motifs sont nés à l’époque islamique, dont des arabesques et des épigraphes coufiques. Comme nous l’avons mentionné, des arabesques s’enracinent dans l’art iranien préislamique. C’est cette abstention d’une création réaliste et naturaliste qui se trouve à l’origine de la naissance des motifs végétaux et géométriques stylisés entre IXe à Xe siècle. Ces dessins se répètent aussi bien dans la totalité de l’œuvre que dans ses détails. La collection du Metropolitan Museum of Art issue des fouilles archéologiques à Nishâpur, des stucs de la Grande Mosquée d’Atigh à Shirâz, des ornements de la Grande Mosquée de Nâ’ïn ou encore le résultat des explorations archéologiques réalisées à Rey témoignent tous de la richesse de l’art du stuc entre les IXe et XIe siècles.

Dôme de Soltaniyeh, motifs en forme de briques

1-Motifs géométriques

Les motifs géométriques constituent une partie importante des productions artistiques des premiers siècles de l’hégire lunaire ; ils comprenaient des dessins comme des étoiles croisées, des lignes directes, croix cassées, cercles, chaînes de perles, anneaux successifs, polygones, tuiles Girih, et tuiles trouées (âjdeh kâri)[2]. [2]

2-Arabesques

Inspirés des éléments de la nature comme les fleurs, buissons, feuillages, arbres, poiriers, grenadiers, etc., ces motifs sont tous stylisés, s’éloignant eux aussi d’une création réaliste. Des arabesques de l’époque islamique comprennent des motifs dont des têtes de dragon, des feuilles de vigne, des grappes de raisin, des feuilles de cirse, des feuillages d’arbres, des feuilles circulaires, des palmes, des vases, des buissons, des cônes de pin, des prunes, des grenades, etc.

3-Motifs animaliers et d’oiseaux

Ce groupe comprend des dessins comme des chevaux, dragons avec une queue-de-paon, canards, Simorgh, etc. Pourtant, dans les stucs réalisés à l’époque islamique, l’emploi de ces motifs d’animaux, d’oiseaux et de figures humaines diminue de plus en plus.

Stucs de la Grande Mosquée de Bastâm dans la province de Semnân

4-Épigraphes

À partir du Xe siècle, la calligraphie et les épigraphes, notamment en écriture coufique, deviennent une partie indissociable du stuc iranien. C’est effectivement l’attention privilégiée portée par l’islam à l’écriture qui conduit la calligraphie dans les ornements architecturaux. Les épigraphes en plâtre tendent à suivre l’évolution de la calligraphie des livres. De belles écritures comme le coufique floral (mezhar), le coufique triangulaire (moshadjar), le coufique rectangulaire (bannâ’ï), le coufique noueux (mo’ghad), le naskh, le thuluth, ou encore le nasta’liq ornementent des épigraphes en plâtre dans les bâtiments islamiques.

5-Figures humaines

Ces figures se voient dans les scènes représentant des cours royales, des princes, des courtisans, des aristocrates, des réceptions, des scènes de chasse, des guerres, etc.

Écoles du stuc dans l’architecture irano-islamique

1-L’École du Khorâssân

Apparue dans les premiers temps de l’Islam, cette école survit jusqu’à la moitié du IVe siècle de l’hégire (Xe siècle chrétien). Dans certaines régions, des artistes restent fidèles à ce style jusqu’au XIe siècle. Cette école règne donc sous les Abbassides, Samanides, Ghaznévides, Tahirides, et Saffarides.

Les œuvres réalisées à cette époque sont marquées par la simplicité. Le stuc de cette école se caractérise par un moindre relief, des motifs doux et des couleurs tendres qui apparaissent dans certains cas dans les motifs bicolores de Shir-o-Shekari. La Mosquée Târikhâneh de Dâmghân, au nord d l’Iran, la Grande Mosquée de Fahradj au centre d’Iran, et la Mosquée de Nishapur représentent des exemples parfaits des stucs créés à l’école du Khorâssân.

2-L’École Râzi

Dominante entre les Xe et XIIIe siècles (jusqu’à l’invasion mongole), cette école est appelée par différents noms comme l’école des Bouyides, l’école des Ziyârides, l’école seldjoukide, l’école des Atabegs et l’école des Khwarezmchahs. Elle donne la priorité aux bas-reliefs et aux stucs saillants. Au début, les motifs employés dans cette école semblent très simples et répétitifs, mais au XIIe siècle paraissent des stucs opulents caractérisés par des motifs et décors divers. C’est à ce moment-là que l’épigraphie commence à occuper une place croissante dans les décorations en plâtre. Les ornements en stuc à cette période comprennent plutôt des motifs géométriques, floraux, stylisés, animaliers ainsi que des arabesques, épigraphes, et figures humaines. Ces motifs sont placés sur un support coloré la plupart du temps en bleu outre-mer, bleu turquoise, jaune, rouge ou brun. Au Xe siècle, l’application de la technique dite de âjdeh kâri sur les décors en plâtre devient de plus en plus courante. Cette technique évoluera aux époques suivantes. L’âjdeh kâri donne naissance aux motifs géométriques comme les hexagones, losanges, triangles, et polygones.

Mosquée de Varâmin, ornements en plâtre colorés de l’époque ilkhanide

Certains ornements de la Grande Mosquée de Nâ’ïn et des stucs découverts à Nishâpur comprennent des motifs répétitifs, ce qui induit une moindre diversité ou complexité des formes malgré leur opulence. Néanmoins, des stucs du mihrab de l’École-Mosquée Heydariyeh à Qazvin réalisés durant les dernières années de cette période offrent une grande diversité de motifs et d’épigraphes.

Durant les dernières années du XIIe siècle, des stucateurs parviennent, grâce aux développements techniques, à inventer des stucs complexes en plusieurs couches ainsi que des stucs creux. Ces innovations architecturales se voient dans les décors du mihrab de la Grande Mosquée d’Ashtardjân au sud-ouest d’Ispahan, au mausolée de Pir Bakrân près de la ville d’Ispahan, dans le mihrab du mausolée de Pir Hamzah à Abarkouh dans la province de Yazd, dans le mihrab de la Grande Mosquée de Neyriz dans la province du Fârs, dans les Grandes Mosquées des villes d’Ardestân et de Zavâreh dans la province d’Ispahan, ou encore à l’école Heydariyeh à Qazvin et dans le Dôme des alawites à Hamedân.

3-L’École azérie

 

Cette école voit le jour après l’invasion mongole et survit jusqu’au XVIe siècle, c’est-à-dire jusqu’au début de la dynastie safavide. Des œuvres réalisées à cette époque se caractérisent par des bas-reliefs et des stucs creusés avec des motifs très fins. Aussi, les épigraphes occupent une place importante dans cette école. C’est au cœur de l’École azérie que naît et se développe l’écriture double rassemblant les écritures coufique et thuluth, ce qui témoigne de la grande dextérité des artisans de l’époque.

Dans les Écoles du Khorâssan et de Râzi, le plâtre était notamment employé pour enduire la partie intérieure des bâtiments. C’est dans l’École azérie que l’emploi de ce type d’enduit atteint son apogée, et cela à l’époque ilkhanide. Dans certains bâtiments de cette époque, tout espace intérieur est couvert d’une couche de plâtre blanc alors que dans certains d’autres, ce sont seulement certaines parties qui sont blanchies.

Selon Arthur Upham Pope, le XIVe siècle (l’Empire ilkhanide) est l’âge du plâtre ou le siècle du stuc, du fait de son omniprésence dans les vestiges de cette époque. Des mosquées, des écoles et des mausolées construits sous les Ilkhanides sont habilement décorés d’œuvres en plâtre. Ispahan accueille les meilleurs stucs réalisés à cette époque.

Tout au long de cette période, l’âjdeh kâri est l’une des techniques les plus utilisées. À l’exception des motifs ornementaux récurrents dans l’École Râzi, l’École azérie met en œuvre une technique du stuc intitulée « le faux appareil ». Afin d’appliquer cette technique, il faut tout d’abord revêtir des murs en brique, pas très bien enduits, d’une couche de plâtre. C’est sur cette couche que des artisans dessinent des motifs en forme de briques. Le Dôme de Soltaniyeh dans la province de Zandjan est un bel exemple de ce type d’ornementation.

Parmi les œuvres les plus remarquables de l’École azérie, citons le mihrab d’Oljeitu datant de 1310 et situé dans la Grande Mosquée d’Ispahan ; les stucs de la Grande Mosquée de Bastâm dans la province de Semnan ; les ornements du mausolée de Bayazid Bastami à Bastâm, et les stucs du mausolée de Pir Bakrân. Il faut ajouter que malgré la construction du mihrab d’Oljeitu et du mausolée de Pir Bakrân sous le règne du même souverain ilkhanide ainsi que la soumission de ces deux œuvres architecturales aux principes de l’École azérie, nous remarquons une différence notable entre ces deux bâtiments : le premier procure un sentiment de froideur et de luxe, alors que le deuxième présente une construction toute simple engendrant un sentiment de pureté lié à la foi religieuse.

4-L’École d’Ispahan 

Née sous les Qara Qoyunlu peu avant les Safavides, l’École d’Ispahan domine l’art du stuc iranien jusqu’à la fin de l’époque qâdjâre. Elle est aussi appelée l’École safavide, l’École afsharide, l’École zand, ou l’École des Qâjdârs. Malgré la récurrence des autres ornements architecturaux comme les carreaux à sept couleurs, la mosaïque en carreaux et la mosaïque en miroirs, le stuc garde son statut privilégié dans la décoration intérieure. À l’époque safavide, les décors en plâtre s’adjoignent aux autres arts pour ornementer des palais royaux, des maisons de vizirs et de nobles, des écoles, des mosquées, et des mausolées.

C’est l’École d’Ispahan qui favorise le développement de l’emploi des muqarnas et des mosaïques en plâtre qui se voient notamment dans les bâtiments, dont la partie intérieure du dôme et le mihrab de la Grande mosquée de Sâveh dans la province Markazi. C’est aussi à cette période qu’apparaissent des stucs concaves construits sous forme de verres, pichets, instruments de musique sur les murs intérieurs des bâtiments. Ce type d’ornementation peut être admiré dans le palais d’Ali Qapou à Ispahan, ainsi que dans le Mausolée de Sheikh Safi al-din Ardabili à Ardabil. Des stucs de ces édifices sont ornés de belles couleurs vives.

Le statut de la couleur dans le stuc irano-islamique

Aux fils des siècles, la couleur a joué un rôle indéniable dans la réalisation des œuvres en plâtre dans l’architecture islamique. Comme le montrent les douilles archéologiques, dès les premiers siècles de l’ère islamique, des stucateurs musulmans s’occupaient de la peinture des motifs stuqués : stucs de la Grande Mosquée de Fahradj peints en ocre ou encore ceux découverts à Nishapur de différentes couleurs. Aux XIe et XIIe siècles, l’arrière-plan des motifs et des épigraphes est notamment peint en bleu outre-mer et en bleu turquoise. À partir de l’époque des Ilkhanides, la coloration des ornements en plâtre devient de plus en plus courante, et des artisans se mettent à dessiner soit des motifs géométriques, des arabesques, ou des épigraphes sur les surfaces plates en plâtre.

* Sadjâdi, Ali, « Honâr-e gatchbori dar me’mâri-ye eslâmi-ye Iran » (L’art du stuc dans l’architecture irano-islamique), in Asar, Farvardin 1367 (mars-avril 1988), n° 25, pp. 194-214.

Notes

[1Afin de réaliser le stuc, il faut tout d’abord dessiner les motifs sur un papier, trouer les alentours avec une aiguille, coller le papier au mur, et taper sur les trous avec un sac plein de poudre de charbon. Au fur et à mesure que la poudre se dépose sur les trous, une copie des motifs apparaît sur le mur. Cette technique est appelée traçage (garteh zani, gardeh guiri, gardeh bardari) par des stucateurs. Le papier avec lequel cet ouvrage est réalisé s’appelle le papier de traçage (kâghaz-e garteh guiri).

[2Âjdeh, Âdjdeh ou Âdjideh signifie en persan « une chose sur laquelle il y a des traces d’aiguille ». En architecture, il s’agit de trous aux formes géométriques gravés sur des motifs en stuc.


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