N° 10, septembre 2006

Ahmad Shâmlou
Au passage du vent


Rouhollah Hosseini


Le mont naît des premières pierres
Et l’homme des premières douleurs
Il y avait en moi un prisonnier rebelle
Qui ne pouvait s’accommoder de ses chaînes
Je suis né de ton premier regard.

L’homme dont la jeune pousse des mains évoquait l’amour de Dieu. L’homme dont la hauteur de révolte éclipsait celle de l’Enfer. L’homme qui mourait d’un seul "oui", non de la plaie de cent poignards, et dont la mort donnait naissance aux milles princes : une grande citadelle dont la clé était le simple mot amour.

Ahmad Shâmlou

C’est ainsi qu’on peut décrire Shâmlou, l’un des plus grands poètes (après Nimâ, selon de nombreux critiques) de la poésie moderne persane. En effet il concilia avec dextérité le souffle épique du poème avec le lyrisme pour donner le jour aux plus beaux vers des années 50-70, époque où notre poésie contemporaine touchait à son apogée.

Né en 1925 à Téhéran, Shâmlou eut la chance d’être un témoin privilégié des grands bouleversements sociopolitiques de l’Iran. Loin d’altérer la qualité poétique de ses textes, ces événements marquèrent le poète pour le transformer en "rebelle" qui ne cède jamais à l’oppression, à l’ "obscur". Fidèle aux idéaux de Nimâ, il met l’accent, depuis L’air frais, sur le devoir social du poète qui se doit de changer le mot en "cri". Au début, l’impact de grands poètes tels que Garcia Lorca ou Eluard sur la vision de Shâmlou paraît évident. Sa poésie se rapproche davantage de la vie et de la condition modernes que les textes de Nimâ . Ce qui ne laisse d’ailleurs pas intact le langage de l’auteur : il accorde encore plus de place aux mots du langage populaire. Et que dire de l’influence des existentialistes sur l’œuvre du poète, qui, vu l’atmosphère critique de l’époque, embrassa également la conception existentialiste du monde :


Au fond du ciel vide se trouvent les décombres d’un mur
Et ton cri errant
N’aura point d’écho pour te revenir

C’est la voix qu’on entend dans Le jardin du miroir, le recueil qui nous confronte à la maturité considérable du poète tant du point de vue du langage que du regard. Le pessimisme du poète envers l’univers y atteint son plus haut degré. Il ne se languit pourtant pas dans ce monde, trouvant refuge dans l’amour. Dans les recueils suivants, Instants et toujours, Aïda dans le miroir, etc. Shâmlou se met à chanter autrement "au passage de la brise, de la pluie et de l’ombre". Il cherche en effet à faire reculer l’absurdité du monde ; à nier la noirceur :

Non je n’ai jamais cru la nuit
Car
Au fond de son vestibule
J’espère trouver toujours
Une fenêtre.

Cependant, cette image noire du monde entrelacée avec l’amour ne quittera jamais les textes du poète. Pour ce qui concerne la forme, elle va, dans le sens de la poésie nimaienne, plus loin dans l’abandon des règles classiques, notamment la rime. Shâmlou s’est beaucoup inspiré de la prose du 4ème et du 5ème siècles de l’hégire. Celle-ci se distingue, et par sa profondeur, et par une musicalité interne, qui lui donnent à la fois de l’harmonie et du sens. Ainsi, la poésie de Shâmlou s’approche de la prose tout en conservant cette harmonie qui fait la force du texte poétique. Le texte qui se voulait, dans l’esprit de Shâmlou, haut lieu du "respect de l’homme" ; qui chantait l’égalité, l’amitié et la fraternité, les considérant comme des vérités qui régneront un jour sur le monde :

Un jour nous retrouverons nos pigeons
Et l’amitié resserrera la main à la beauté
Le jour où le chant le plus petit
Sera le baiser
Et chaque homme
Pour l’autre
Sera un frère

Le jour où l’on ne fermera plus la porte à clé
Et la serrure
Ne sera qu’un mythe
Le cœur suffira alors
Pour la vie
Le jour où chaque mot
N’aura d’autre sens qu’aimer
Et tu ne chercheras plus de parole
Pour dire ton dernier mot

Le jour où la musique de chaque lettre
Sera la vie
Et je ne souffrirai plus en quête de la rime
Pour dire le dernier poème

Le jour où chaque lèvre sera un chant
Pour que le plus petit chant soit un baiser

Le jour où tu viendras pour toujours
Et l’amitié ne fera qu’un avec la beauté

Le jour où nous parsèmerons des grains pour nos pigeons
Et j’attends ce jour
Même si ce jour-là
Je ne serai plus.

Elégie

Te cherchant, je pleure sur le seuil du mont
Sur le seuil de l’herbe et de la mer
Te cherchant, je pleure au passage des vents
Au carrefour des saisons
Au vieux cadre brisé d’une fenêtre
Encadrant le ciel couvert.

Dans l’attente de ton image
Jusqu’à quand
Jusqu’à quand tourner les pages
De ce cahier vide.

Accepter le flux de l’air
Et l’amour, cette sœur de la mort

L’éternité te parla de son mystère
Et tu devins un trésor
Précieux et désiré
De ces trésors qui rendirent agréables
La possession de la terre et des amis

Ton nom est l’aurore qui passe
Sur le front du ciel
-Bénit soit ton nom !-

Et nous revenons sur la nuit et le jour
Nous revenons sur le toujours.
Tiré du recueil Elégies de la terre

Nous aussi un jour

Nous aussi un jour
Il y un instant, un an, un siècle, un millénaire
Nous nous tenions debout juste là,
Sur cette planète, sur cette terre
Peu de temps nous avions -c’était pareil-
Vêtus de nuit soyeuse , du coton du soleil
Sur le vaste divan de la lune
Nous étions
Sous les cordes de la pluie

Dans la cabine de la joie
Entourés par le chagrin.
Seul avec moi-même j’étais
Seul avec les autres
Unique dans l’amour
Unique dans le chant
Débordé par la vie
Débordé par la mort

Nous aussi nous sommes passés
Comme toi
Sur cette planète, sur la terre
A courts intervalles de quelques années
Par l’endroit même où tu te tiens debout maintenant
Modeste ou médiocre
Souriant ou morose
Léger ou lourd
Libre ou entravé.

Nous aussi un jour
Oui un jour.

Oui
Nous aussi un jour...
Tiré du recueil Au seil

Rencontre

Je t’aime
Au-delà des frontières de ton corps

Donne-moi
Les miroirs et les enthousiastes papillons de nuit
La lumière et l’eau de vie
Le ciel haut et l’arc large du pont

Donne-moi
Les oiseaux et l’arc-en-ciel
Et réitère le dernier chemin
Dans la gamme que tu joues !

Je t’aime
Au-delà des frontières de mon corps
Dans ce lointain loin
Où la mission des corps finit
Et se calment
Tous
La flamme et l’enthousiasme des palpitations, des désirs
Et chaque sens abandonne
Le moule du mot
Comme une âme
Délaissant
Le corps au bout du voyage
Pour l’exposer à l’assaut des vautours de la fin…

Je t’aime
Au-delà de l’amour
Au-delà des rideaux et couleurs

Donne-moi un rendez-vous

Au-delà de nos corps !
Tiré du recueil Aïda dans le miroir


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