N° 10, septembre 2006

La musique des couleurs


Entretien avec Kioumars Ghourchian

Massoud Ghârdâshpour


Q : Commençons par le commencement. Nous aimerions connaître les circonstances dans lesquelles vous avez fait connaissance avec la peinture.

R : L’art est quelque chose d’inné et de naturel chez les hommes et, à mon avis, la peinture est le moyen d’expression artistique le plus essentiel, avec lequel nous sommes en contact dès le départ. Certains commencent la peinture dès leur plus jeune âge, et, si cela leur plaît, ils suivent un parcours académique et vont même parfois au-delà. Je suis à peu près passé par toutes ces étapes pour en arriver là où j’en suis dans mon travail.

Q :À quel âge avez-vous commencé la peinture ?

R : J’avais entre quatorze et quinze ans lorsque j’ai participé pour la première fois à des compétitions. J’y ai d’ailleurs souvent remporté le premier prix. Je suis ensuite entré à l’université et puis j’ai travaillé durant quelque temps, en particulier avec plusieurs maîtres. Je n’évoque pas la période durant laquelle j’ai enseigné, car elle a, à mes yeux, moins d’importance que la partie où le savoir-faire s’acquiert au travers de l’expérience ! Il faut dire que dès le départ, j’ai puisé mon inspiration dans la nature qui, selon moi, est le meilleur professeur pour tout artiste peintre. La nature et les expériences m’ont donc beaucoup aidé dans cette voie.

Kioumars Ghourchian

Q : Les critiques d’art ont appelé votre exposition "Miniature abstraite", et ce peut-être en raison du lien étroit existant entre vos travaux et les miniatures, mais aussi avec l’abstrait. Quelle explication pouvez-vous nous donner à ce sujet ?

R : Selon Kandinsky, l’un des fondateurs de l’abstrait, il n’y a pas d’abstrait proprement dit. Les formes ont des volumes et sont matérielles. Si l’on venait à représenter de l’abstrait pur, il n’y aurait plus ni forme, ni image. Cependant, dans l’art communément appelé abstrait, l’image existe et c’est cette même image qui est porteuse d’un message. Dans mes travaux, les images existent bien. Par conséquent, je ne sais pas si l’on peut les appeler abstraits ou non. Par contre, je peux peut-être répondre à votre question concernant la miniature. En fait, les miniatures n’étaient pas mon objectif dans ces travaux, mais il faut dire que l’art traditionnel qui nous entoure fait en quelque sorte partie de nous. C’est pourquoi, il m’a influencé et ne voulant surtout pas m’éloigner de mes origines, j’ai apporté une touche de traditionnel à mes peintures. Aujourd’hui, nous recherchons du nouveau dans l’art. Cela ne veut pas dire que nous devons nous éloigner de nos traditions. Les traditions ont une place primordiale dans nos vies, ce qui leur confère un statut privilégié. Par conséquent, nous devons viser de nouveaux horizons en combinant modernisme et traditionalisme.

Kioumars Ghourchian

Q : Les miniatures persanes, l’architecture islamique, et la calligraphie comptent parmi les éléments présents dans vos travaux. Pouvez-vous nous expliquer la raison de vos choix ?

R : Cela s’est fait tout seul. Aucun de ces éléments n’a été le fait d’un choix prémédité.

Q : Quelles sont vos techniques de travail ?

R : Tout d’abord, je prépare la toile en y appliquant une première couche de peinture. L’opération peut se répéter jusqu’à trois fois, et pour cela, j’utilise normalement des couleurs claires : de l’ocre ou un blanc que je confectionne moi-même. La résine que j’utilise pour mes couleurs est composée d’un mélange d’huiles. Après vingt-quatre heures d’attente - le temps que la résine sèche-, j’applique les couleurs principales, qui sont en général plus sombres, à l’aide de pinceaux souples. Ensuite, je dilue la peinture pour la rendre moins consistante et à l’aide d’un morceau de plastique et de la paume de ma main, j’étale la peinture sur la toile. C’est pour moi une façon de mieux transmettre mes sentiments. Parfois, les sujets sont préétablis, comme par exemple Leïli et Madjnoun ou Encore Rostam et Sohrab. On peut également se servir d’une musique appropriée au sujet et c’est là que les couleurs se mélangent pour donner naissance à une sorte de gris. Commence ensuite la recherche. La toile est mise en observation et cette étape peut durer plusieurs heures, voire plusieurs jours. Mais il arrive aussi que je trouve en quelques secondes ce que je recherche. Je cherche en fait une forme au sein de ces couleurs et lorsque je la détecte, j’efface le pourtour. C’est là que la forme apparaît.

Kioumars Ghourchian

Q : Dans vos travaux, vous accordez une importance toute particulière à l’art iranien et islamique qui leur donne une sorte de dimension spirituelle. Etes-vous d’accord avec ce jugement ?

R : Oui, sans doute. Mais la spiritualité est présente dans la vie de tout le monde, même si certains s’en éloignent parfois. Ils ont juste besoin d’un simple rappel. Le spirituel existe dans chacun d’entre nous et un petit coup de pouce peut nous ramener à cette réalité. La tâche de l’artiste est justement de donner ce coup de pouce, et ce notamment grâce à la peinture qui est une forme d’expression directe ne nécessitant aucune traduction. Un artiste peintre persanophone peut faire connaître Mowlavi au monde entier à travers ses peintures.

Q : Une dernière question : que pensez-vous de la peinture contemporaine en Iran ?

R : Si les peintres iraniens veulent être au même rang que les grands maîtres peintres internationaux, ils doivent impérativement rester fidèles à leurs racines et origines. Le problème majeur de certains de nos artistes contemporains est qu’ils imitent les œuvres occidentales. Dans notre pays, beaucoup d’efforts ont été réalisés afin de promouvoir un modèle d’art " rétrospectif ", si je puis dire. Mais aujourd’hui, ces artistes ne sont pas soutenus comme il se doit.

***

L’Homme, qu’il soit créateur d’une œuvre d’art ou admirateur de celle-ci, est bien plus grand que le petit être qu’il semble en apparence. Les grands penseurs du monde entier ont beaucoup réfléchi à la définition du mot " Homme". En effet, les seules définitions plausibles du mot Homme ne couvrent qu’une partie infime de l’immensité qui forme les hommes.

"Cogito ergo sum", disait René Descartes, en insistant sur la pensée de l’homme. Mowlavi, quant à lui, a mis l’accent sur la force de la pensée de l’homme, en écrivant :

" Oh frère, tu es toute pensée

Le reste des ossements et la racine des choses"

Pour Lesley White, l’homme est un animal qui utilise des symboles tandis que pour Benjamin Franklin, c’est un homo habilis.

"Je sens donc je suis", disait André Gide. "Je me révolte donc je suis", disait Albert Camus. "Sans l’acte, l’homme n’est rien", disait encore Jean-Paul Sartre. "L’homme est une combinaison de corps et de la faculté de réfléchir", pensait Alexis Karl.

Les religions et les divinités sont d’avis que l’existence de l’homme nécessite un corps et un esprit et que l’homme est un être mi-céleste, mi-terrestre avec une dimension matérielle et une autre immatérielle. En d’entre termes, l’homme est mi-ange, mi-animal. Sanaï y fait ainsi référence dans les vers suivants :

"L’homme en effet est un mélange d’anges et d’animaux

S’il se dirige vers l’un, il lui manquera quelque chose de l’autre

Et s’il va vers l’autre, il sera meilleur que celui-ci"

Selon l’interprétation coranique, la dimension céleste appartient au divin qui a insufflé son esprit à l’homme. Quant à la dimension terrestre, elle provient de la terre. Descartes voit en l’homme un corps et un esprit ; et bien qu’en apparence l’âme semble être rattachée au corps, le lien réel de l’esprit n’existe qu’avec le créateur des mondes. Mais si l’homme persiste au rattachement terrestre il ne fait, en effet, que creuser un fossé entre lui et Dieu tout puissant. Plus l’homme se rapproche de Dieu, plus tout ce qu’il entreprend prend une dimension divine. Se référant au Seigneur des cieux et de la terre, l’artiste ne créera que des œuvres plus belles les unes que les autres.

Improvisation

Tout ceci pour dire que l’artiste, grâce à son oeuvre d’art, peut donner une meilleure définition de l’homme que tout autre philosophe ou intellectuel. A travers son art, l’artiste répond aux demandes les plus essentielles de l’homme. L’œuvre d’art est telle une brise qui apaise bien des maux pesant sur nos pensées.

Dans la technique dite d’improvisation à laquelle j’ai eu recours dans mes travaux, la main remplace le pinceau ; la main, à travers laquelle les sentiments les plus fins peuvent être transmis. Ceci crée un lien beaucoup plus intense entre le peintre et son tableau. Après cette étape, il s’agit pour moi de partir à la découverte d’une forme, habituellement inexistante dans le réel, et de la faire ressortir sur la toile. Ces images, bien qu’imaginaires, semblent très proches de nous car elles jaillissent du cœur. C’est ainsi que l’artiste met de la lumière incolore dans l’esprit des couleurs en peignant les songes les plus lointains et inimaginables. Il redonne ainsi à la beauté un nouveau sens et un coup de jeune mystérieux, comme seuls les amoureux de l’art savent le faire.

Kioumars GHOURCHIAN
Propos traduits par Helena ANGUIZI















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