N° 8, juillet 2006

Ahmadou Kourouma ; un donsonba* émérite


Mahmoud Goudarzi


Servant de modèle aux autres colonies françaises, les guerres d’Indochine et d’Algérie donnèrent lieu à d’autres revendications indépendantistes, en particulier en Afrique. Après de longues années de luttes sanglantes et de sacrifices, le Rêve se réalise. Le joug est levé, l’Afrique se libère. Les colons, les toubabs (blancs) racistes et exploiteurs se retirent pour laisser la place aux tyrans indigènes, aux autocrates totalitaires et souvent sanguinaires.

Grâce aux putschs, coups d’état, aux"magouilles" politiques, à la démagogie et aux mensonges, les vieux loups de l’Afrique s’emparent du pouvoir et établissent des dictatures homicides et liberticides. Devant l’indifférence du monde civilisé, les répressions, les tortures, les carnages, et les souffrances de naguère reprennent de plus belle.

Le peuple tient tête, résiste avec énergie, milite, se sacrifie, mais il est vite réprimé et réduit au silence. Il a fallu changer de tactique, recourir à d’autres armes.

C’est alors qu’une escouade munie de plume et richement approvisionnée en idées fait surface : de nombreux écrivains brillants et talentueux se rangent dans les premières lignes du front.

Parmi ces écrivains, Ahmadou Kourouma, occupe une place particulière. Ses satires politiques, pimentées d’anecdotes, chargées de sentences et de proverbes régionaux, mettent en scène les tristes réalités de l’Afrique noire : les guerres tribales, les abus dont sont victimes les enfants, les charniers, les fosses communes, le vol , le viol etc.

Homme de plume habile et acharné, il monte au créneau : il mord, darde, déchiquette et écrase les dictateurs mégalomanes et leur régime.

Il sait également faire rire. Il ne perd jamais sa bonne humeur. Au beau milieu du champ de bataille, dans le vif de l’action, il n’oublie pas ses saillies désopilantes et ses traits amusants.

Avec son style bariolé et original, son langage prodigieusement riche, son don de grand conteur d’histoire, son humanisme, son sens de l’humour, sa haine pour le mal et son dévouement à la liberté, Ahmadou Kourouma figure parmi les grands auteurs humanistes du vingtième siècle. Mais son œuvre mondialement prisée reste toujours inconnue du public iranien.

J’ai fait ta connaissance en lisant Allah n’est pas obligé. Quelle surprise ! Quel choc ! J’ai été bouleversé, ébranlé, ahuri, interdit. Ton livre sentait la révolte ; goûtait l’amertume. Je n’avais jusqu’alors la moindre connaissance de ce que pouvait être la vie en Afrique. Pour un jeune iranien, l’Afrique n’a presque aucune existence ; ce vaste continent, le berceau d’antiques civilisations, le gîte de tant de races animales, le cimetière des dinosaures de la préhistoire ; tout cela a bien peu de valeur. C’est à travers toi et ton regard scrutateur que j’ai pu découvrir ce monde pour moi inexploré et vierge, cet amalgame hétéroclite de couleurs, de langues, de religions, de races et d’idées. A l’époque où nous vivons, nous les civilisés, les "modernisés", les hommes du XXIème siècle, c’est uniquement en Afrique qu’on peut trouver le culte de la sorcellerie, du fétichisme, du maraboutage, de la magie, de la géomancie, de la chiromancie et autres mancies inouïes et souvent saugrenues. Et en plus de cela et comme suppléments, l’Islam et le Christianisme. Ahmadou, lorsque tu décris ceux, "vulgaires" et "incultes" parmi tes compatriotes, par la voix de Brahima - l’adolescent ivoirien qui narre ses aventures dans Allah n’est pas obligé- tu vises l’Ignorance et tous les fléaux qui en découlent. Ce n’est ni aux superstitions, ni aux blancs colonisateurs que tu t’en prends sérieusement. L’Afrique, retardataire, ne souffre selon toi que de son "ignorance", de sa "naïveté béate".

Ahmadou, tu es un guerrier impitoyable, un tireur d’élite qui n’épargne personne : ni les griots voleurs et fabulateurs, ni les marabouts opportunistes, ni les toubabs exploiteurs, ni les politiciens roublards, libidineux et corrompus, ni les puissances mondiales ; tous sont passés sans distinction au fil de ton épée. Dans ton pays, les hommes meurent de faim et des privilégiés s’enrichissent à leurs dépens. Combien d’enfants et de femmes innocents sont assassinés ou mutilés, victimes de la soif incoercible de certains pour le pouvoir ? On y meurt par milliers comme des mouches, ou mieux vaut dire "comme des nègres" !

Tu es sans aucun doute un grand critique, voire un critique inexorable. Tu t’es bien gaussé de l’attitude de certains de "ces pauvres nègres indigènes", tu les as raillés, ravalés au niveau de la bête. Tu as dû être mécontent, amer et sombre en écrivant ces lignes. Ta gaieté, tes farces et ton air jovial ne cachent que partiellement ton fiel et ta déception. Oui, cette amertume, cette nostalgie des valeurs perdues, cet énorme chagrin qui aurait rongé ton âme depuis longtemps, s’entrevoient à travers tes plaisanteries sarcastiques. On devine la souffrance que tu as subie, que vous tous avez subie. Mais malgré cette allure de farceur que tu te donnes, tu es extrêmement sensible au mal de ton peuple, à l’affliction de ta race. Tu es un sentimental, un romantique indécrottable ; tu aimes passionnément ton peuple, ses traditions et même ses défauts. Je trouve ton œuvre à la fois critique et panégyrique. La frontière entre l’éloge et la raillerie s’y manifeste à peine, vaguement, presque effacée. Ne peut-on vraiment pas aimer ses compatriotes et les critiquer ?

Ahmadou, tu représentes bien la sagesse africaine, cette sagesse acquise en écoutant les paroles des anciens. Ces maximes édifiantes embellissent tes écrits et en rehaussent les traits. C’est grâce aux adages et proverbes indigènes - dont tes écrits sont truffés - que tu as pu donner ce charme envoûtant à tes romans et créer ce style exceptionnel.

Ahmadou ! Tu m’as fait rire aux larmes et le moment d’après, tu m’as plongé dans une morne tristesse. Que de fois n’ai-je pas été surpris, frappé de stupeur en te lisant ! En matière de sorcellerie et de fétichisme, ton adresse dépasse de loin celle de Yacouba alias Tiecoura (Féticheur, marabout et magicien dans Allah n’est pas obligé). C’est toi le grand enchanteur de toute l’Afrique !

Ils sont rares ceux qui, une fois établis, pensent encore à leurs frères opprimés ; ceux qui osent cracher à la figure des tyrans leurs quatre vérités. Et tu fais partie de cette race d’homme probe et intègre, en voie d’extinction.

Que Dieu garde ton âme de géant !

Ahmadou Kourouma est mort à Lyon en 2003, laissant inachevé son dernier roman Quand on refuse on dit non, où se poursuivent les aventures du petit Brahima. Il avait déjà publié deux romans à succès Allah n’est pas obligé (Prix Renaudot 2000) et En attendant le vote des bêtes sauvages (Prix Livre Inter 1999) qui lui valurent la renommée. Le début de sa carrière littéraire remonte à l’année 1977 où il publia Les Soleils des indépendances.


* Donsonba : terme africain qui veut dire maître chasseur.


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