N° 52, mars 2010

Jean Chardin et l’imagologie de l’Iran


Majid Yousefi Behzâdi


Vue d’Ispahan

Cette présente étude aborde l’imagologie de l’Iran à travers le regard de Jean Chardin, grand voyageur français du XVIIe siècle. L’itinéraire de Chardin évoque en grande partie les traits fascinants des lieux visités où l’exotisme enchanté devient le canevas de toute production novatrice. Sous cet angle, l’Iran apparaît sous la plume de Chardin comme une contrée surprenante qui attribue à sa vision recherchée un sens plus réel et plus remarquable. On examinera ainsi les composantes des images qui ne cessent d’illustrer l’ensemble du récit de voyage de Chardin.

Portrait de Jean Chardin

L’un des aspects généraux du domaine de l’imagologie est d’établir des relations interculturelles entre la société qui parle et qui regarde et la société regardée. De façon plus particulière, nous pouvons énoncer que l’étude imagologique rapproche effectivement deux cultures ou deux sociétés, en précisant que l’image est un langage commun à tout groupe social. De même, l’étude des diverses images de l’étranger exprime à la fois l’identité et l’altérité des groupes humains en tenant compte que toute société se définit, entre autres, à travers sa propre histoire et ses valeurs culturelles (mœurs, coutumes, vêtements). En ce qui concerne le voyage en Orient, parmi ceux des Français qui en prirent la direction, Chardin est l’un de ceux qui passa la plus grande partie de son existence hors de son pays. Il fit escale en Perse en 1666 et au cours de son voyage aux Indes, puis quelques temps plus tard, il y séjourna dix années durant (de 1666 à 1671 et 1772 à 1777). Dans le premier chapitre de son Voyage de Paris à Ispahan, il s’explique sur les raisons de ce voyage : “J’entrepris, pour la seconde fois, ce grand voyage tant pour étendre mes connaissances sur les langues, sur les mœurs, sur les religions, sur les arts, sur le commerce et sur l’histoire des orientaux, que pour travailler à l’établissement de ma fortune [1]. L’Iran est pour lui un pays qu’il retrouve et qu’il compare à l’image qu’il s’en était faite d’après ses études, un pays dont les coutumes, les lois, les cérémonies sont l’évolution naturelle de longues traditions historiques. Le chevalier Chardin aime s’habiller à la manière persane et a une prédilection spéciale pour l’Iran.

Premier chapitre du Voyage de Paris à Ispahan de Chardin

Au cours de l’une de ses visites à la cour persane à Ispahan, il écrit : “Le premier ministre, dès que je l’eus salué, me demande où j’avais appris à m’habiller si bien à la Persane et à parler le langage Persan [2]. Cette admiration pour les traditions lui fait louer l’histoire millénaire de l’Iran, puisque la structure de la société traditionnelle est solide et que les coutumes possèdent des traits communs leur permettant d’exprimer le comportement culturel de toutes les couches sociales. Ainsi, pour Chardin, l’aspect le plus important est évidemment l’aspect "national" dont il veut s’imprégner par l’intermédiaire de la culture regardée. Les coutumes "nationales" étant pour Chardin source de fierté et d’honneur, il se déguise en Persan. Dans son récit de voyage, il ne tarit pas d’éloges sur la tolérance iranienne, en particulier sur la "civilité" de la correspondance de l’époque. Il rapporte à ce propos l’histoire d’une lettre envoyée par le roi de France à son homologue persan où Chardin relève deux défauts tout en vénérant l’art de la correspondance chez les rois perses en affirmant : “Le premier d’être à cachet volant. Ces souverains en Orient ont des cachets de diverses grandeurs les plus grands comme un écu, les plus petits comme une pièce de cinq sous [3]. Pour lui, le second défaut que la cour de Perse peut trouver à la lettre du roi de France est : “[…] c’est qu’elle était envoyée par occasion seulement. [4]

Âli Ghâpou, Ispahan

Chardin apprécie également la politesse persane, si ancrée qu’elle se tourne aussi vers les autres peuples, parmi lesquels les Européens, pour pouvoir établir le contact avec leurs princes. Dans cette perspective, il brosse une image réelle de l’Iran qui fonde une représentation culturelle et écrit à ce propos : “C’est une autre civilité de l’Orient, de mettre les lettres dans de riches boîtes, ou dans des sacs dont l’étoffe est plus ou moins riche, selon la qualité des gens à qui elles sont adressées [5].

Pont d’Allâh Verdi Khân (Si-o-seh Pol), Ispahan

De même, Chardin admire profondément la religion musulmane et décrit avec passion les édifices historiques de "Com" (Qom), ville religieuse de l’Iran. Notre voyageur estime que chez les Iraniens, l’amour de Dieu est profond et il décrit à ce propos la cour du tombeau de Fâtemeh Ma’soumeh, fille de Moussa Kâzem [6], ainsi que les tombes de grands dignitaires religieux ou politiques qui y ont été enterrés. Il est évident que selon Chardin, les valeurs historiques sont étroitement liées à la "morale" du peuple iranien. Il relève aussi que tous les monuments religieux sont ornés d’or et d’argent et gravés des vers de poètes tels que Saadi et Hâfez. Partant de ce point de vue, Chardin a tendance à découvrir et à justifier "la moralité" du peuple iranien à travers lson passé et sa religion. Il mentionne certains de ces vers qui décorent l’espace de la cour du tombeau de Fâtemeh : “Tout ce qui n’est pas Dieu, c’est Dieu, Dieu, c’est assez, toute louange non rapportée à Dieu est vaine ; et tout le bien qui ne vient pas de Lui n’est qu’une ombre de bien [7].

Minaret de Châkh, Ispahan

Ainsi, malgré tous les a priori inconscients qui marquent l’ouvrage de Chardin, sa description minutieuse mérite plus que le dédain, tant par son optimisme recherché que par son regard visionnaire. Dans le domaine littéraire, Chardin admire l’inspiration morale des poètes et des prosateurs iraniens et cite avec précision quelques proverbes extraits du "Gulistan" [8], qui fut l’une des sources importantes de la versification persane.

En voici quelques sentences, de la plume de Chardin, énergiques : “Le roi, qui ne rend pas justice, c’est comme la nuée qui ne donne point de pluie [9], appelant à la charité comme la suivante : “Le riche sans charité ressemble à l’arbre sans fruit, et le pauvre sans patience au fleuve sans eau”, empreinte de vertu : "L’homme pieux sans charité, est comme une chandelle sans lumière", ou encore soucieuse de fidélité : “Et la femme sans pudeur, comme une viande sans sel” et de morale sociale : “L’homme religieux qui ne méprise pas le monde ressemble à la terre stérile et infructueuse.” [10]

Autre richesse de la relation de Chardin : la description d’Ispahan dont il connaît les moindres recoins. Il cite l’étymologie de tous les noms et narre l’histoire de l’ensemble des monuments que le grand voyageur qu’il était n’a pas manqué de visiter. C’est donc un remarquable bagage de savoir que Chardin transmet aux nombreux littérateurs qui traiteront de l’Iran au cours du XVIIe siècle. Avant lui, Tavernier avait déjà entamé un tel geste et après lui, d’autres voyageurs, comme le comte de Gobineau, continueront à faire connaître l’Iran de ces siècles.

Bibliographie :
- Chardin, Jean, Voyage de Mr le Chevalier Chardin en Perse et autres lieux de L’Orient, Paris, le Normant, 1811.
- Chardin, Jean, Voyage de Paris à Ispahan, La Découverte, Paris, 1983.
- Moura, J. M., Lire exotisme, Dunod, Paris, 1992.
- Pageaux, D. H., La littérature générale et comparée, A. Colin, Paris, 1994.

Notes

[1La première édition de son œuvre date de 1686. Il a été publié en un volume in folio sous le titre Voyage de Paris à Ispahan. Nous prendrons pour référence l’édition de la Découverte, Paris, 1983, p. 33.

[2J. Chardin, op. cit. p. 198. (Vol II)

[3Ibid., p. 201.

[4J. Chardin, loc. cit.

[5J. Chardin, loc. cit.

[6L’un des douze Imâms du chiisme duodécimain.

[7J. Chardin, loc. cit.

[8Chef-d’œuvre de Saadi (poète persan, Shiraz, v. 1213,1292)

[9J. Chardin, op. cit., p. 165.

[10J. Chardin, loc. cit.


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