N° 52, mars 2010

Abbâs Haghighi, poète kurde contemporain*


Atefeh Ghafouri


Abbâs Haghighi, fils d’Ali Pacha, naquit en 1902 dans le village de Mardjânâbâd, près de la ville de Mahâbâd. Son père était un Khân et chef de la famille des Dehbokrie. Sa mère connaissait beaucoup de poèmes car leur maison était toujours un lieu de réunion d’intellectuels et de poètes. L’enfance de Haghighi fut mouvementée. En raison de conflits tribaux, sa famille émigra alors qu’il était encore enfant à Saghez. C’était avant la Première Guerre mondiale. A Saghez, il fut envoyé à l’école traditionnelle (maktab) où il fit ses premières classes sous la férule de son maître Mollâ Ghâder Aghâ. L’essentiel de l’éducation scolaire traditionnelle comprenait à l’époque l’enseignement coranique et littéraire. Les élèves apprenaient tôt des poèmes entiers par cœur. Ces poèmes furent le premier pont jeté entre lui et le monde de la poésie.

Cette époque bénie ne dura pas longtemps. La guerre éclata et l’Iran se vit piller par les armées russe et ottomane. La famille Haghighi dut une nouvelle fois émigrer pour aller s’installer en Irak, à Souleymanieh. La vie dans cette ville ne fut pas très agréable et la famille attendit impatiemment la fin de la guerre pour pouvoir rentrer.

Revenu à Mahâbâd, le jeune Abbâs, adolescent, se mit à étudier les lettres sous l’égide de son père. Ce dernier mourut peu de temps plus tard et le jeune homme resta seul, sans maître, avec pour compagnie l’amour de la poésie et la bibliothèque que son père lui avait léguée. Son chagrin et la solitude le conduisirent définitivement vers la poésie. Etudiant les poèmes persans, il commença la composition de ses premiers poèmes, encouragé dans cette voie par sa famille et ses amis. Il versifia ainsi des odes, des ballades et des quatrains, traduisit les poèmes de Hâfez et de Mowlânâ en kurde et les convertit en alexandrins. Cette activité poétique lui permit de s’intéresser de nouveau au monde et à son époque. Il entendit à cette époque parler de Hadj Aghâ Bayâzid, qui avait fondé une école de théologie à Bagdad. Il partit donc à Bagdad, accompagné de son ami Khalamin – également kurde – pour y étudier l’arabe, mais selon ses propres dires, ils passèrent l’essentiel de leur séjour à approfondir leurs connaissances poétiques.

Abbâs Haghighi

En 1928, des problèmes financiers le firent rentrer à Mahâbâd et il poursuivit ses études à l’école Bâghcheh où Mollâ Seyed Karim Modarresi fut son maître. Là encore, son ami Khalamin l’accompagnait et ils continuèrent ensemble à étudier la poésie et à composer des poèmes. A cette époque, son ancien maître, Hâdj Aghâ Bâyazid, qui s’était installé dans le village de Gholgholât, lui écrivit pour lui proposer d’aller continuer d’étudier auprès de lui. Abbâs Haghighi accepta et passa un an dans ce village à apprendre la grammaire et la logique. Il garda toujours un bon souvenir de cette époque. Hâdj Aghâ Bâyazid le chérissait comme son propre enfant, et l’orphelin qu’il était apprécia ce geste.

En 1934, il revint à Mahâbâd et devint employé des Finances publiques. Il s’installa alors dans cette ville, s’y maria et eut des enfants. C’est également dans cette ville qu’il fit la connaissance de Heimaine – grand poète kurde -, qui était alors étudiant. Grâce à Heimaine, il se mit de nouveau à étudier. En 1942, il s’installa dans la ville de Boukân, où il avait été transféré en tant que président du Département du Tabac du ministère. Son ami Heimaine l’accompagna. Ce fut le dernier de ses déplacements.

Traduction du poème Printemps kurde composé à la mémoire des martyrs de Halabja

Remplis ta coupe, Ô échanson, une gorgée ne suffit pas.

La peine, haute et auguste comme le Damâvand et le Sahand, a rempli mon être.

Le printemps est là,

Et notre espérance de la fraîcheur d’un jardin.

Le printemps est là,

Et l’on n’entend plus le sanglot de la flûte.

Le printemps est là,

Et improbable est le rossignol du jardin de la Nature.

Le printemps est là,

Et il n’y a plus de chant de perdrix ni de joie.

Le printemps est là,

Voici le temps de la résurrection de la terre,

Mais parfois, par sagesse, la destinée prend un autre sens.

Les bombardements chimiques, les fusées et les armes de destruction massive,

Ont fait de notre pays un Hiroshima.

Ses villages et ses villes sont détruits et son air pur,

Ne distille plus rien que l’odeur de la peine et le chant de la chouette.

Les villes ravagées de ma patrie sont nombreuses,

Et Halabja est leur porte étendard.

Le printemps est là,

Et les cadavres de ses nouveaux nés sont nombreux comme les feuilles qui tombent,

Où est Mani pour dessiner ces nouveaux nés ?

D’un côté, le bruit des sanglots et du chagrin,

Et de l’autre aussi, le concert du deuil.

Arrachés par la tempête meurtrière,

Des milliers de bourgeons, de tulipes et de narcisses.

En 1950, on lui demanda de publier ses poèmes, mais par peur du régime pahlavi, il refusa et beaucoup de ses poèmes ont malheureusement disparu. En 1964, il fut mis à la retraite et put se consacrer entièrement à la poésie, son rêve de toujours. Il mena une vie très paisible, passant son temps à versifier et à étudier les lettres. Il n’a cependant jamais enseigné. Sa demeure était un lieu de réunion littéraire où les passionnés se rassemblaient pour des soirées poétiques durant lesquelles ses propres poèmes étaient également lus et appréciés. Sa renommée se répandit rapidement et un nombre croissant de gens commença à murmurer ses vers. Jeune poète, il signait Houner (art) et montrait ses dons poétiques, mais plus tard, il utilisa son nom réel, Haghighi.

En 1986, l’édition de Salâheddin Ayyoubi publia ses poèmes pour la première fois. Le grand public put désormais lire les poèmes d’Abbâs Haghighi. Pour lui, le plus important était de pouvoir subir ainsi une critique sérieuse. Il dit à ce propos : « Chaque critique est un ami. »

En 1996, il voyagea en Europe et vit l’Allemagne et la Hollande. Ce voyage fut pour lui l’occasion d’entamer un journal que la mort ne lui permit pas de terminer. Il mourut le 20 janvier 1996.

Abbâs Haghighi fut un poète populaire car il avait pour réputation de "réveiller" les gens. Il fut le poète du Sommeil de l’indifférence dans lequel il a si bien illustré la société de son temps. Une société dont le problème était, selon lui, l’indifférence du cœur, avec comme solution réveiller les gens, les pousser à chercher et à comprendre.

Son poème Le Printemps Kurde parle du martyre de Halabja et exprime le terrible désarroi des habitants après le bombardement chimique. Ce poème et d’autres montrent à quel point Haghighi se voulait le porte-parole de sa société. A Mahâbâd, à la lecture publique du Printemps Kurde, des survivants de Halabja, émus aux larmes, le remercièrent pour ce poème. Plus tard, une troupe musicale kurde fit une chanson de ce poème, qui eut notamment un impact remarquable lors de concerts en Europe.

Malgré cet engagement social, Haghighi était avant tout un grand homme de lettres et ses poèmes sont considérés comme de la poésie pure. La publication de ses poèmes en 1986 marque un tournant décisif pour la littérature kurde contemporaine. Abbâs Haghighi est l’auteur d’odes, de ballades et de quatrains en persan et en kurde. Les alexandrins qu’il a versifiés en reprenant les modèles de Saadi et Hâfez sont remarquables par leur qualité. Il était également grand connaisseur du folklore kurde. Le poème Mahruka va Boznuka est une longue chronique en vers sur le modèle des chroniques folkloriques du Kurdistan. Son chef-d’œuvre kurde demeure sa traduction d’une centaine de poèmes de Hâfez, qui devint la trentième traduction mondiale de Hâfez. Ces poèmes furent publiés dans son ouvrage Sheh o Neh (rosée).

En été 1995, après la publication de She o Neh, le gouverneur de Boukân, M. Mohsenpour, organisa une soirée littéraire en son honneur. Des écrivains, poètes et hommes de lettre des quatre coins du pays furent invités, parmi lesquels Mehrdâd Avestâ. Lors de cette soirée, un discours fut prononcé par le petit-fils de Haghighi, Afshin Maroufi, lui-même étant trop âgé pour le faire.

A Boukân et à Mahâbâd, une avenue et une place ont été baptisées du nom d’Abbâs Haghighi, ainsi qu’une librairie à Boukân, à laquelle Haghighi fit don de sa bibliothèque personnelle. Cette bibliothèque est ainsi dédiée à la promotion de son œuvre. Cette librairie contient également une pièce musée où sont conservés quelques effets personnels du poète.

* Cet article a été écrit à la suite d’un entretien avec Sorayâ Haghighi, la fille d’Abbâs Haghighi.

Bibliographie :
- Haghighi Abbâs, Divân-e Haghighi, Editions Salâheddin Ayyoubi, s.l., 1367.
- Haghighi Abbâs, Sheh o Neh (Shabnam), Editions Salâheddin Ayyoubi, s.l., 1370.
- Haghighi Abbâs, Koulkeh Zirineh (Rangin Kaman), Editions Salâheddin Ayyoubi, s.l., 1374.


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1 Message

  • Bonjour,

    les peshmergas sont sur le devant de la scène, dans la souffrance, une fois encore.
    Mais être un homme, une femme également, c’est aussi, dans l’apaisement, dire la beauté, son émotion.

    Il m’est paru absolument nécessaire de trouver pour les lire, des poémes du peuple kurde, pour découvrir et partager autre chose que la terreur et la mort, de partager et comprendre ce qui est pour les kurdes la beauté, l’amour, la joie, la vie.

    Et ma peregrination sur la toile m’a conduit jusqu’à vous.

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