N° 56, juillet 2010

La bourgeoisie, ressort du désir de l’exotisme chez les poètes du XIXe siècle


Akram Ayati


« Qu’est-ce que le bourgeois ? Question grave et tout à fait palpitante d’actualité, comme disent les journalistes. » [1], précise Gautier dans la Monographie sur le bourgeois parisien. Le type qui a pris le pouvoir après la Révolution de 1789 était la cible des attaques des jeunes générations. Le bourgeois offre au Romantisme pendant la Restauration, vers 1827, le meilleur sujet de rire et aiguise en effet la verve d’humoristes tels que Daumier, Gavarni, Traviès et Henry Monnier. Bourgeois, les riches, les « gros », dira un certain bon sens populaire, relayé par la polémique ou la caricature sur fond de « bedaines » et de « coffres-forts ». Avidité d’argent, suffisance, charlatanerie, vanité d’enrichis, solennités sentencieuses, tous ces travers sont ridiculisés avec une intense pénétration psychologique. L’année 1830 est marquée par exemple, par l’entrée en littérature du personnage de Joseph Prudhomme, stéréotype et allégorie du bourgeois, dans les dialogues des Scènes populaires : Le Roman chez la Portière, La Cour d’assises et Le Dîner bourgeois. En 1831, il triomphe dans La Famille improvisée, scènes épisodiques signées par M. M. Dupenty, Duvert et Brazier. En 1836, il reparaît dans une scène populaire, ajoutée à l’édition Dumont, Un Voyage en diligence, où Joseph Prudhomme glisse quelques niaiseries. Monsieur Prudhomme, chef des brigands, vaudeville joué au théâtre des Variétés. En 1853, avec Grandeur et décadence de Monsieur Joseph Prudhomme, et en 1857, avec Mémoires de M. Joseph Prudhomme, les éléments grotesques du personnage sont définitivement réunis [2] : bourgeois cheveux rares et ramenés, lunettes d’argent, habit noir, gilet blanc les jours fériés, bas blancs, pantalon noir, souliers lacés, mais aussi stupide, grossier dont les préoccupations sont bassement matérielles et dont le langage est orné de lieux communs, métaphores saugrenues et lapalissades. Le Grand Dictionnaire Universel du 19e siècle de P. Larousse rappelle également toute une tradition littéraire de la satire, du pamphlet et de l’épigramme à l’égard du bourgeois : "Il faut voir comme les comédies du temps se moquent de ces bourgeois et de leurs ridicules prétentions. Le Bourgeois gentilhomme de Molière, L’Ecuyer ou Les Faux nobles mis au billon de Claveret, et mille autres ne tarissent pas en épigrammes sur les anoblis, à qui un nouvel édit vient sans cesse arracher de l’argent." [3]

Théophile Gautier

Le sujet obsédait également les grands écrivains du siècle : Victor Hugo compose « Un bon bourgeois dans sa maison » qu’il publie dans Les Châtiments en 1853 ; Balzac avait parallèlement élaboré plusieurs plans de comédies sur Prudhomme parvenu, Prudhomme se mariant, Prudhomme bigame, projet auquel il renonça finalement, mais le personnage figura dans la Comédie du diable, fragment paru dans La Caricature du 18 novembre 1830, ce qui révèle bien la popularité d’un caractère dont s’empareront plus tard même Banville ou Verlaine. [4] Le premier est allé plus loin et en rappelant la sensation générale des romantiques envers cette catégorie de la population, insiste sur la distinction entre les acceptions politiques et culturelles du terme bourgeois et met ainsi en relief le statut de cet « argot » chez des artistes romantiques et des Jeunes-France. Il note dans un Commentaire des Odes en 1873 : "Je partage avec les hommes de 1830 la haine invétérée et irréconciliable de ce que l’on appela alors les bourgeois, mot qu’il ne faut pas prendre dans sa signification politique et historique, et comme signifiant tiers-état ; car, en langage romantique, bourgeois signifiait l’homme qui n’a d’autre culte que celui de la pièce de cent sous, d’autre idéal que la conservation de sa peau, et qui en poésie aime la romance sentimentale et dans les arts plastiques, la lithographie coloriée." [5]

Paul Gavarni

L’image donnée du bourgeois comme « philistin, l’amant extasié de la pièce de cent sous, l’ennemi de la poésie, l’adversaire acharné de toute expression récente du beau, l’ami des tragédies d’Ancelot et des tableaux de Drolling » [6] est fortement accentuée chez les écrivains de la deuxième génération du XIXe siècle et ce renouvellement est dû, comme l’évoque Paul Bénichou, à Théophile Gautier qui stigmatisa le premier la haine de la poésie inhérente à cette classe : "Gautier ajoute au vieux portrait un trait qui n’y figurait pas jadis, mais qui importe beaucoup aux Jeunes-France, parce qu’il établit la supériorité particulière des gens de lettres et des artistes sur la bourgeoisie : c’est que le bourgeois est totalement fermé à la poésie et à l’art." [7]

Cette nouvelle définition du bourgeois, opposée même à son vrai sens, « l’homme du tiers-état, le travailleur, le père de famille, le citoyen, artisan de sa propre fortune » est également parue dans le Grand Dictionnaire Universel de P. Larousse qui précise que « Pour une minorité de gens éclairés ou de gens qui ont l’instinct du beau, il existe une majorité puissante, niaise et prétentieuse, qu’on a qualifiée du nom de BOURGEOIS » et il continue : « le bourgeois est un individu sans distinction, et qui n’a que des goûts grossiers et communs ; se dit surtout, aujourd’hui, dans le langage des artistes, pour qui ce mot désigne une personne étrangère à la connaissance et même au goût des Beaux-arts » [8]. Gautier reprend la même idée quand il écrit d’un ton ironique que : « Les goûts du bourgeois sont dignes de remarque ; au lieu d’aimer ce qui est beau, bien fait, élégant, spirituel ou poétique, il préfère tout ce qui est laid, commun, prosaïque et stupide. » [9]

Henry Monnier

La bourgeoisie était pour Gautier le lieu privilégié de satire, ce qu’affirme Emile de Goncourt en rapprochant la démarche de Gautier de celle de Voltaire : « Les bourgeois restaient, pour le vieux romantique, ce qu’avait été toute sa vie pour Voltaire « l’infâme », et une philippique contre les bourgeois était toujours l’exorde, le début imprécatoire et, pour ainsi dire, l’affilage de sa parole. » [10] N’étant pas limité à une image caricaturale du bourgeois stupide, la représentation de Gautier est multifonctionnelle et dans la mise en dérision du sujet, il vise double cible : le bourgeois d’une part et la science qu’il prône de l’autre part : "Le bourgeois n’est pas une chose, c’est un être ; certaines ressemblances éloignées ont d’abord fait croire qu’il appartenait au genre homme ; en effet, il est bipède et bimane ; c’est ce qui a induit les naturalistes en erreur. Des quadrupèdes peuvent apprendre à marcher sur les pieds de derrière, cela se voit tous les jours, les chiens savants en font preuve ; et cependant, qui a jamais songé à dire que les chiens étaient des hommes ? il ne peut pas être non plus classé dans la catégorie des singes : les singes sont mieux faits, plus vifs, plus jolis et plus spirituels ; ils font des tours de passe-passe et se pendent par la queue aux branches d’arbre pour jouer à l’escarpolette, ce dont le bourgeois a été unanimement reconnu incapable.

Au risque d’augmenter les divisions et les classifications déjà trop nombreuses de l’histoire naturelle, je crois qu’il faut reconnaître dans le bourgeois une espèce particulière ; car on ne saurait raisonnablement le rattacher ni aux fissipèdes, ni aux batraciens, ni aux sauriens, ni même aux échassiers et aux crustacés, quoiqu’il soit diablement encroûté sui generis." [11]

S’il prend au début un ton humoristique qui manifeste visiblement son dégoût par une description méprisante dans sa Monographie, le poète tourne rapidement vers un accent provocateur issu de sa colère et de son agacement.

C’est à l’esprit bourgeois que s’oppose Gautier en tant que maître du Parnasse et à ce sujet, le poète est intransigeant. Le poète refuse en effet l’utilitarisme bourgeois et écarte la possibilité d’envisager l’utilité de son art. Ce que Gautier refuse dans les valeurs bourgeoises, c’est une axiologie qui subordonne l’éthique à l’esthétique comme il récuse dans la préface à Mademoiselle de Maupin en s’écriant : « Non, imbéciles, non, crétins et goitreux qui vous êtes, un livre ne fait pas de la soupe à la gélatine ; – un roman n’est pas une paire de bottes sans couture ; un sonnet, une seringue à jet continu ; un drame n’est pas un chemin de fer, toutes choses essentiellement civilisantes, et faisant marcher l’humanité dans la voie du progrès. » [12]

La poésie de Gautier est également marquée par ce dédain envers le bourgeois, son esprit mercantile et sa morale perverse. Les poèmes comme « A un Jeune tribun », « Tombeaux et bûchers » ou « A Jehan Duseigneur » sont révélateurs à ce propos et montrent combien dans ce combat inégal, le poète, isolé, se sent seul devant un monde qui ne le comprend même pas :

O pauvre enfant du ciel, tu chanterais en vain
Ils ne comprendraient pas ton langage divin ;
A tes plus doux accords leur oreille est fermée !

Face à cette « obsession misanthropique » [13] de l’époque où, comme disait Nodier, « la poésie est morte en France » [14], les poètes optent pour de diverses méthodes de bataille littéraire. On peut prendre, pour Gautier et Baudelaire, la même formule qu’a employé E. Pich à propos de Banville et de Leconte de Lisle, qui précise dans sa préface à l’édition critique des Cariatides de Banville que « La poésie ne saurait être à leurs yeux qu’une expérience de l’exil ou du bannissement. » [15] Certains, pourtant, choisissent le voyage, non seulement en tant que la meilleure solution de se libérer de cette prison que leur construit leur époque, mais aussi afin d’opter pour une manière de manifester leur haine profonde, une sorte du combat négatif. L’Orient devient ainsi le refuge privilégié d’une époque tourmentée par les luttes politiques et les progrès de l’utilitarisme mercantile. Privilégier l’Orient barbare contre l’Occident progressiste signifie une remise en cause de toute une idéologie bourgeoise. Ainsi, loin d’être isolé de l’époque et de ses événements, le poète manifeste, par le voyage, son insatisfaction de son milieu. On remarque que la tendance orientaliste de l’époque romantique traduit en effet une manière d’exil, une fuite du présent spatio-temporel comme le suggère Gautier [16]. L’explication de Leconte de Lisle en ce qui concerne son engouement pour l’Antiquité – dans la mesure où il est aussi le voyage dans le temps – s’adapte également à cette démarche : "Aussi êtes-vous destinés, sous peine d’effacement définitif, à vous isoler d’heure en heure du monde de l’action, pour vous réfugier dans la vie contemplative et savante, comme en un sanctuaire de repos et de purification. Vous rentrerez ainsi, loin de vous en écarter, par le fait même de votre isolement apparent, dans la vie intelligente de l’époque." [17]

Honoré Daumier

La situation culturelle, sociale et politique de la France au milieu du XIXe siècle explique aussi, à son tour, son détachement, son isolement ou son exil, extérieur autant qu’intérieur. C’est en effet dans ce sens que sa propre patrie devient un exil pour le poète et le voyage est l’expression de la liberté, de l’allégement : "[…] il me semble que cette France, où pourtant j’allais retrouver ma mère, était pour moi une terre d’exil" [18], déplore Gautier. Le topo du « poète en exil » était d’ailleurs à la mode pendant les années 1840 et dans la génération qui succède au romantisme fortement marquée par le fouriérisme. P. Bénichou fait en plus allusion à la forte tendance de « l’édenisme » [19], une sorte d’expiation et d’exutoire idéalisants de l’exil chez les écrivains et les poètes à laquelle « aucun des poètes qui vinrent à la conscience dans les années 1840 n’a échappé. » [20]. Le sentiment de l’exil trouve chez Baudelaire par exemple, une large ampleur, liée en effet à son esthétique de correspondance. Il résulte en fait, comme le souligne la dédicace à Victor Hugo et le poème « Le Cygne », moins de la relégation dans un milieu hostile, moins de la privation d’un lieu regretté, que de l’épreuve d’une séparation essentielle, devenir « un faux accord // dans la divine symphonie ». [21] Les poèmes exotiques de Baudelaire (exotisme spatial : « L’invitation au voyage », « Parfum exotique », et exotisme temporel : « J’aime le souvenir de ces époques nues », « La Vie antérieure ») seront vus dans cette perspective.

Si un Banville représente l’image du poète comme un exilé sur la terre qui doit chercher sa patrie idéale dans des cieux par une transposition mentale [22] (« Enfant bercé dans les bras / De ta mère, tu sauras / Qu’ici-bas il faut qu’on vive / sur une terre d’exil / Où je ne sais quel plomb vil / Retient notre âme captive ») [23], un Leconte de Lisle retrouve, dans une démarche convergente avec son ami, son Eden chez les dieux grecs de l’Antiquité. Il en est de même pour le paradis baudelairien qui prend la forme d’une évasion non seulement dans le temps mais aussi dans l’espace. « Là-bas » en tant que le lieu idéal s’oppose dans sa poésie à « ici », comme la réalité présente. Baudelaire suit l’exemple de son maître qui perçoit l’Orient comme un retour aux sources de la civilisation judéo-chrétienne, comme le berceau culturel et religieux de l’Occident, d’où les rimes « orientale / natale ». Pour le poète exilé dans sa propre patrie, l’exotisme est le meilleur refuge. [24]

Notes

[1Théophile Gautier, Monographie sur le bourgeois parisien, dans Le Peau du tigre, Michel Lévy frères, libraires éditeurs, Paris, 1866.

[2Colette A.-M. Dimic, « Henri Monnier et la satire du bourgeois à l’époque Biedermeier », International Journal for Literary Studies, vol. 23, 1988, p. 64.

[3P. Larousse, Grand Dictionnaire Universel du 19ème siècle, Slatkine reprints, Genève, 1982.

[4On peut citer par exemple « Monsieur Prudhomme » de Verlaine publié dans ses Poèmes saturniens de 1866 et « Monsieur Coquardeau. Chant royal » de Banville du recueil Odes funambulesques.

[5Banville, Odes funambulesques. Cité par Myriam Robic, « Théodore de Banville : maître, disciple ou passeur ? », ACTA, le 7 septembre 2009.

[6Banville, article sur « Victor Hugo, Notre-Dame de Paris », Le National, 16 juin 1879.

[7P. Bénichou, L’Ecole du désenchantement. Sainte-Beuve, Nodier, Musset, Nerval, Gautier, Paris, Gallimard, 1992, p. 27.

[8P. Larousse, Grand Dictionnaire Universel, op. cit.

[9Gautier, Monographie sur le bourgeois parisien, dans Le Peau du tigre, Michel Lévy frères, libraires éditeurs, Paris, 1866, p. 249.

[10Goncourt, Préface à Emile Bergerat, Théophile Gautier. Entretiens, souvenirs et correspondance, Charpentier, Paris, 1879.

[11Monographie du bourgeois parisien, op. cit., pp. 243-244.

[12Théophile Gautier, Préface à Mademoiselle de Maupin, 1834.

[13Gautier se montre apte à se donner à cette obsession de l’isolement, ce que prouvent les poèmes comme « Thébaïde », « Le Roi solitaire », « Le chasseur », « Dans la Sierra », « Consolation », etc.

[14José-Luis Diaz, « A propos de L’Ecole du désenchantement de Paul Bénichou », Romantisme, n° 79, 1993, p. 95.

[15E. Pich, Les Cariatides, p. 12.

[16Théophile Gautier d’après les Goncourt, Journal, 1863.

[17Leconte de Lisle, Poèmes antiques, éd. De C. Gothot-Mersch, Gallimard, coll. NRF, p. 313.

[18Théophile Gautier, Voyage en Espagne, p. 373.

[19P.Bénichou, Romantismes français I, Gallimard, 1977.

[20Ibid., p. 800.

[21« L’Héautontimorouménos », I, Fleurs du Mal, p. 78.

[22Dans un article sur Nicolas Poussin publié dans Les Dieux et les demi-dieux de la peinture, Banville écrit par rapport à la patrie idéale, le paradis perdu : « C’est une Grèce, mais non pas la Grèce géographique bornée par l’Illyrie et la Mésie, par la Thrace et par une ceinture de mers ; c’est une de ces terres idéales où le navigateur n’abordera jamais sans doute, mais où les âmes des penseurs voyageront et demeureront pendant l’éternité » (Arsène Houssaye, Théophile Gautier et Paul de Saint-Victor, Les Dieux et les demi-dieux de la peinture, Morizot, Libraire-Editeur, 1864, p. 325-338. Voir Myriam Robic, op. cit., pp. 256-270.)

[23Banville, « A George Rochegrosse », Les Exilés.

[24Albert Cassagne écrit dans son ouvrage intitulé La Théorie de l’Art pour l’Art : « Ce sont des hommes qui ne peuvent trouver à se satisfaire dans la réalité présente, perceptible autour d’eux, et qui s’en détournent par fatigue et dégoût. L’exotisme est alors un refuge pour leur pessimisme. » ( A. Cassagne, La Théorie de l’Art pour l’Art, Dorbon, Paris, 1959, p. 352.)


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