N° 56, juillet 2010

Paris, Porte Dorée

La cité nationale de l’histoire de l’immigration


Jean-Pierre Brigaudiot


La cité nationale de l’histoire de l’immigration, Paris, Porte Dorée.
Photo : Luc Gruson

Cette Cité nationale de l’histoire de l’immigration a été récemment créée (2007) et logée dans l’ancien musée des colonies bâti pour l’Exposition coloniale internationale de 1931 ; à cette époque, la France avait de nombreuses colonies de par le monde et cela contribuait grandement à sa richesse et à sa puissance. La décolonisation et l’accession des pays colonisés à l’indépendance auront lieu plus tard, essentiellement après la Seconde Guerre mondiale, et se feront jusqu’au début des années soixante avec les actions pugnaces conduites par le président le général Charles de Gaulle. Après la décolonisation, ce musée deviendra le Musée des arts africains et océaniens et ce jusqu’à l’ouverture du Musée du quai Branly destiné à rassembler l’essentiel des collections d’art premier en provenance des quatre coins de la planète. Ce musée des colonies de style plus ou moins arts déco en même temps que néo classique et marocain reste remarquable quant à son architecture ; aujourd’hui encore, il a conservé sa façade couverte d’une profusion de bas reliefs et à l’intérieur on trouve de nombreuses peintures murales témoignant du monde officiellement bienheureux et exotique des colonies. Ces traces de la fonction initiale du lieu contribuent à instaurer un décalage très perceptible lors de la visite de ce qui est désormais devenu la Cité nationale de l’histoire de l’immigration. En effet, tout ce qui est présenté, exposé là, au sujet de l’immigration, semble curieusement en transit ou logé de manière précaire car le mobilier et le matériel scénographique sont posés, installés dans des espaces qui n’ont pas été remodelés et ont été conçus bien antérieurement pour un tout autre contenu. Cela contribue certainement à faire ressentir toute cette documentation sur l’immigration comme n’adhérant pas à l’architecture et aux décors, sans doute trop riches par rapport à ce dont il est question ici, par rapport à ce que montrent les images : la pauvreté, les bidonvilles, le déracinement, la souffrance, bref le lot des populations immigrées. Cependant, au cours de la visite, l’intérêt s’accroit peu à peu pour le contenu exposé, contenu émouvant d’autant plus que rares sont les musées consacrés aux populations les plus pauvres, les moins stables, celles qui sont toujours occultées par l’histoire officielle. Car en effet l’histoire comme l’histoire de l’art parle presque toujours des classes possédantes et dominantes, celles qui bâtissent des palais, et il est beaucoup plus rarement question de la vie des classes les plus déshéritées, celles qui sont toujours oubliées. La création d’un musée consacré à l’immigration témoigne d’un certain courage politique car le sujet est de ceux qui suscitent toujours beaucoup de controverses et l’immigration, comme presque partout dans le monde, n’est pas ce que les pouvoirs souhaitent montrer ni évoquer, si ce n’est pour se glorifier de la juguler.

Salle d’exposition permanente à la Cité nationale de l’histoire de l’immigration à Paris
Photo : Jean-Pierre Dalbera

La Cité nationale de l’histoire de l’immigration est organisée en trois espaces principaux : celui des expositions permanentes, celui des expositions temporaires et une médiathèque, ces espaces s’articulant autour du forum, une vaste salle lourdement décorée et antérieurement destinée aux manifestations officielles et festives. Curieusement, le sous sol a conservé le fameux aquarium tropical, fort ancien mais toujours fréquenté.

L’immigration est un phénomène dont l’origine se perd dans les temps passés et se confond avec le nomadisme, mode de vie bien rude imposé par la nécessité de se nourrir, par le climat et les saisons. L’immigration se confond également peu ou prou avec la conquête, ainsi par exemple, l’expansion romaine va drainer avec elle des immigrants, romains ou troupes d’autres peuples engagées de gré ou de force, qui s’enracineront dans les colonies. Elle se conjugue également avec cette immense difficulté humaine quant à accepter l’Autre, celui qui vient d’ailleurs, est différent, appartient à une minorité. L’histoire nous enseigne également que l’immigration peut générer la xénophobie, des rejets, des massacres, des pogroms, des génocides ; elle se conjugue également avec le dénuement, les bidonvilles, la drogue, la prostitution ; l’immigration intérieure est un phénomène contemporain que connaissent beaucoup de mégapoles sur tous les continents. Mais l’immigration est aussi cet échange d’une immense richesse entre l’un et l’autre, celui qui est là depuis toujours et celui qui arrive ; l’immigré pouvant également « coloniser » son hôte grâce à ce qu’il apporte, sa culture, ses coutumes, son savoir faire, sa religion. Ici, en France, on ne nie plus l’apport des beurs (les enfants de l’immigration maghrébine) à la langue, à la musique populaire, pour ne citer que cela.

Les commerçants Saïd Hadjem et Arab Ougad devant leur boutique à Paris. 1922. Carte postale. Collection particulière Hamou Allam

En France, l’immigration a commencé à se développer de manière évidente dans la seconde moitié du XIXe siècle et au début du XXe siècle, immigration de voisinage, immigration économique ou politique, par exemple italienne et polonaise, puis arménienne, russe et espagnole lors de la guerre civile, mais en ces derniers cas, il s’agit aussi de réfugiés venus s’abriter dans l’attente de la fin des combats. Après la Seconde Guerre mondiale et lors des trente glorieuses se développera rapidement une immigration coloniale et post coloniale au sein de laquelle on va trouver des populations venues de ce qu’on appelait l’Indochine française (Vietnam, Laos et Cambodge), d’Afrique du nord (Maroc, Tunisie et Algérie) et d’Afrique de l’ouest, pays et régions en grande partie francophones. A cela s’ajouteront des chinois, des sud américains comme les chiliens ou les argentins et plus récemment, dans une moindre mesure, des populations originaires de l’Asie du sud est ou du Moyen orient, turcs, afghans, irakiens, iraniens, palestiniens, syriens, etc. Cette immigration, comme le plus fréquemment, fuit l’extrême pauvreté et/ou les guerres, les dictatures et les persécutions politiques, idéologiques ou religieuses. Les immigrés, ceux qui sont isolés, viennent en partie dans l’idée de trouver un travail afin de subvenir aux besoins d’une famille restée au pays, ou bien pour s’installer définitivement puis faire venir cette famille. On parle beaucoup moins des émigrations à caractère culturel qu’a connu la France, avec, par exemple l’arrivée de tant d’artistes attirés par le rayonnement artistique de Paris ou/et fuyant les régimes totalitaires notamment soviétique et nazi. Cependant depuis plusieurs décennies, et de plus en plus, le long séjour comme l’installation en France sont difficiles, le pays connaît un fort taux de chômage et malgré les besoins en main d’œuvre liés aux travaux les plus pénibles, les administrations et les gouvernements consacrent beaucoup d’énergie à contrôler, à entraver l’immigration et à pourchasser et refouler un grand nombre d’arrivants ou même de personnes installées là depuis des années. L’immigration, sa limitation, ses méfaits supposés et la peur qu’elle génère, sont d’autre part des arguments électoraux dont certains partis politiques savent se servir avec habileté, notamment lors des campagnes électorales. Ce que montre aussi ce musée de l’immigration est que l’immigré a toujours été plus ou moins suspect et a généré une foule de mesures et d’instruments destinés à le contrôler.

Famille d’immigrés portugais dans un bidonville de la région parisienne (1964). Bloncourt, Gérard, Musée national de l’histoire et des cultures de l’immigration, CHNI, Paris

Lors de ma visite à la Cité nationale de l’histoire de l’immigration, j’ai pu voir une exposition temporaire ayant pour titre Générations, un siècle d’histoire culturelle des maghrébins en France. Le Maghreb, c’est-à-dire la Tunisie, le Maroc et l’Algérie ont longtemps fourni une grande partie de la main d’œuvre immigrée en France, ceci pour différentes raisons dont d’une part la proximité géographique et la francophonie, d’autre part les appels des entreprises à une main d’œuvre non qualifiée, docile, précarisée, échappant ainsi bien souvent au droit du travail et acceptant un mode de vie qui n’honorera vraiment pas la France. D’autre part encore, il faut prendre en considération la pauvreté des populations rurales de ces trois pays, pour lesquelles la France était la promesse d’une vie meilleure et d’une ascension sociale pour ses enfants. Ici l’exposition tend à montrer avant tout les aspects culturels de la vie des maghrébins installés en France, c’est-à-dire le côté acceptable et gratifiant de leur vie. Il y a indéniablement un aspect culturel de cette immigration et en France les maghrébins, comme les autres immigrés ont apporté leur culture et leurs coutumes, leurs croyances religieuses. L’installation d’abord extrêmement précaire, dans les bidonvilles, s’est sédentarisée avec l’éradication de ceux-ci dans le courant des années soixante, lors de la construction massive de logements sociaux, les HLM, dans les banlieues. Les maghrébins furent souvent et d’abord des hommes seuls, puis les familles arrivèrent et des enfants naquirent, ainsi cette population s’accrut en même temps que ses besoins autres que le seul emploi, en autre chose à caractère culturel, en relation avec les racines, avec la musique, la poésie, les rituels des mariages, la pratique religieuse. Une immigration massive comme celle-ci crée une économie, le quartier Barbès à Paris en témoigne, où les commerces en tous genres visent les populations africaines et maghrébines. L’exposition permet de découvrir autant des écrivains, des cinéastes, historiens ou romanciers, que des groupes de musiciens. On y découvre également le rôle des maghrébins dans la société française, au plan politique et au plan de l’engagement dans les armées lors de la première et puis de la Seconde Guerre mondiale ; l’empire colonial français n’a pas négligé ce potentiel humain quant à sa capacité à fournir ses troupes en combattants. Malgré l’accent mis sur la culture maghrébine telle qu’elle s’est développée en France, l’exposition ne peut cacher les conditions de vie de cette population, ce qui génère un sentiment de malaise lorsqu’on fait le rapprochement avec la plus que médiocre situation des banlieues d’aujourd’hui où vivent beaucoup de descendants, désormais citoyens français, de ces maghrébins arrivés il y a plus d’un demi siècle. L’exposition est riche en documentation, aidée par un usage pertinent et conséquent du multimédia et du cinéma, mais il lui manque peut-être une dimension plus critique car on le sait bien, la vie des immigrants maghrébins a été bien dure et celle de leurs descendants, trois générations plus tard, ne reste globalement pas facile, ce qui est un euphémisme car la xénophobie est toujours là, ainsi que les rejets et la marginalisation.

Vietnam mai 1988. A bord du “Mary” 400 boat-people secourus par Médecins du monde, Patrick Bar/Eyedea/Gamma

Les autres espaces d’exposition de ce musée sont consacrés à l’histoire de l’immigration de manière plus générale puisque la documentation proposée permet de rencontrer la plupart des nationalités ayant peu ou prou contribué à constituer la France d’aujourd’hui. Ce qui est exposé repose sur les dons effectués par les familles et ce fonds permanent s’intitule Repères, deux siècles d’immigration. La scénographie a un caractère pédagogique très marqué, soutenue par une présence massive du multimédia, interactif ou non, et la présence également de nombreux documents épistolaires, passeports, laisser passer, photos, ainsi que d’objets ayant appartenu aux immigrés. Il y a également des documents d’analyse des migrations, cartes géographiques et statistiques. L’exposition nous fait entrer dans la vie de ces familles immigrées et par ce qu’elle en montre, principalement la souffrance et la misère, a un pouvoir de forte émotion et peut-être même de culpabilisation. Ici le musée, à travers une documentation fournie, propose un panorama de l’immigration venue de toutes parts, depuis le XIXe siècle, et des conditions de son accueil. Le ton est du coup beaucoup plus acide que pour l’exposition sur les maghrébins et leur culture car on peut y voir, par exemple, comment la presse ou une certaine presse a pu se montrer tellement hostile et haineuse à l’égard des immigrés, quels qu’ils soient. Ainsi peut on également voir à travers les passeports et permis de séjour exposés ici et là comment l’administration de l’état et l’administration locale ont su encadrer et surveiller ces populations, souvent au mépris des droits et libertés garantis par la constitution. L’un des aspects fort intéressant de ce musée est qu’il montre et explique comment un Etat-nation, la France, va définir la notion de citoyenneté, ce qui lui permettra de distinguer juridiquement le citoyen de l’étranger, donc de l’immigré, de l’autre, celui qui est différent tant par son aspect que par sa culture et ses coutumes. De ce fait, les stratégies administratives vont entériner l’usage de pratiques discriminatoires à l’égard des populations immigrées.

Salle d’exposition permanente à la Cité nationale de l’histoire de l’immigration à Paris

Le lieu présente, parmi d’autres immigrés, des russes, ceux qui ont fui l’avènement du régime soviétique à partir de 1917. Ces russes, du moins ceux dont on parle le plus fréquemment, étaient souvent issus de classes aisées, ce qui en fait une population immigrée un peu à part qui bâtira des églises orthodoxes et des palais et mènera plutôt une vie mondaine. Mais chaque population migrante évolue selon des modalités différentes, ainsi l’émigration asiatique n’a jamais suscité la même hostilité que les populations maghrébines et s’est en quelque sorte fondue dans le paysage sans heurts, ceci malgré la création de quartiers communautaires et homogènes de type china town.

Musiciens russes de l’orchestre du cirque Hagenbeck lors de la tournée à Marseille, Musée national de l’histoire et des cultures de l’immigration

La Cité de l’histoire de l’immigration parsème les espaces d’exposition permanente de quelques œuvres d’art contemporain ; pour ma part, je pense que l’intention est bonne mais que la présence et la puissance de ces œuvres mériteraient d’être davantage développées.

Enfin il y a cette médiathèque, vaste, claire, très bien dotée en ouvrages et très copieusement équipée en matériel multimédia. On y découvre que le sujet de l’immigration a généré de longue date une énorme littérature, des publications de périodiques, des recherches en sciences sociales, des films, des vidéos et de nombreux débats, mais aussi des combats pour un accueil des populations immigrées digne de la France en tant que pays de la tradition des droits de l’homme.

L’exposition Repères. Photo : Awatef Chengal, Cité nationale de l’histoire de l’immigration

La Cité nationale du musée de l’immigration programme en permanence de fort nombreuses activités à caractère pédagogique, comme des visites de groupes avec accompagnateur, mais également des conférences, des rencontres, des spectacles : théâtre, concerts, projections de films, des débats thématiques, des présentations de livres et des publications propres au musée.

Ce lieu mérite certainement une longue visite car ce qui s’y montre dépasse largement le problème, semble t-il à jamais résolu de l’immigration en France ; les questions soulevées touchent en effet à l’humanité entière dans son rapport à l’autre, celui qui diffère et pour cela dérange ; on y apprend sans nul doute à mieux vivre ensemble ou à en rêver.


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