N° 65, avril 2011

Deux dattes vertes


Fereydoun Amouzâdeh Khalili
Traduit par

Arefeh Hedjazi


Mon père dit : « Je suis obligé. Il n’y a rien que je puisse faire. Que faire ? Tu es trop jeune pour comprendre ce qui se passe, mais tu comprendras quand tu seras plus grand. Alors tu ne me regarderas plus avec ces yeux et tu ne me poseras plus autant de questions. »

Et moi qui n’avais que treize ans, je comprenais et je ne me sentais pas mal et je ne regardais pas non plus mon père de la manière qu’il pensait. Puis il dit :

« Peut-être qu’un jour tu seras obligé de faire la même chose avec ton enfant. » Puis il éleva la voix : « Amène l’eau. Elle est assez chaude. »

Et ma mère apporta la grande marmite d’où sortait de la vapeur et la posa devant le kapar [1] et s’installa elle-même derrière.

« Enlève tes vêtements. Dépêche-toi d’enlever tes vêtements. »

Quand je sortis la tête de mes vêtements, je vis ma mère, toujours immobile derrière la grande marmite, qui me regardait comme une morte et mes frères et sœurs qui venaient de se réveiller et s’étaient rassemblés autour d’elle.

« Pourquoi tu ne bouges pas ? Va chercher le sedr [2] !

Puis mon père me tira - comme un chevreau qu’on veut tondre -, vers la marmite et me versa un bol d’eau brûlante sur le crâne. Ebouillanté, je criai si fort que mon père me lâcha et que je pus m’enfuir.

Ma mère tenait une poignée de sedr à la main et debout devant le kapar, nous regardait. Je dis : « Elle est trop chaude. Je me suis brûlé. »

- Bien sûr qu’elle est chaude. Tu veux aller comme ça à Irânshahr ?

- « De l’eau froide, de l’eau froide », dit la mimique de ma mère.

Je compris ce qu’elle voulait dire. Elle disait : « Rajoutez un peu d’eau froide. »

- De l’eau froide pour quoi faire ? Ce gamin a dix mille sortes de maladies. L’eau chaude tue les maladies. Elle fera courir du sang sous sa peau et il prendra un peu de couleurs. »

Ma mère ne répondit pas. Elle alla prendre elle-même un seau d’eau fraîche qu’elle versa dans la marmite. Mon père me regarda avec colère : « Viens, maintenant. »

Puis ils s’allièrent et me lavèrent trois fois soigneusement avec du sedr et me séchèrent avec le longouteh [3]. propre de mon père. Ma mère alla ensuite chercher dans le kapar mon pâdjâmeh [4] et la chemise blanche que je portais les jours de fête, quand on allait en ville, et mon père alla chercher dans ses propres affaires le parfum indien qu’un de ses amis avait ramené de Tchabahâr. Il m’en enduisit tout le corps, puis ma mère arrangea mes cheveux et fit signe avec ses mains que je ressemblais maintenant à un jeune marié. Elle m’embrassa et moi, qui avais le visage brûlant de honte, je me sentis le plus heureux des garçons sur terre et je souris à mes cadets qui nous entouraient et nous regardaient faire avec sérieux.

Puis mon père dit :

« C’est bon, va chercher les sandales. »

Ma mère alla chercher les savass [5] qu’elle m’avait elle-même fabriquées avec des feuilles de dattier nain et les mit devant mes pieds. « Pourquoi les savass ? », ai-je demandé.

Mon père : « Mets-les pour qu’on ne te prenne pas pour un pauvre.

- Je ne veux pas de savass, je préfère aller nu-pieds.

- Enfile-les et tais-toi ! Il y a trois farsakh [6] d’ici à la route. Tu vas t’abîmer les pieds. Assieds-toi et enfile-les !

- Je ne sais pas comment mettre des savass. Je vais tomber et me tordre les chevilles.

- Ta mère a mis une semaine à te tresser ces savass. Alors tu va les mettre ! »

Ma mère s’agenouilla devant moi et mit mon pied sur son genou. Sachant que ces chaussures étaient lourdes et qu’elles abîmaient complètement les pieds, j’ai vite retiré mon pied. Ma mère me regarda d’un drôle d’air, d’un regard qui me fit pitié et je me vis obligé de la laisser me chausser en nouant les lacets aussi forts qu’elle pouvait autour de mes chevilles.

Quand mon père me vit chaussé, il poussa un grand soupir de soulagement et dit : « Donne-lui aussi à boire, il fait chaud. Sinon, il va mourir d’ici Irânshahr. »

Ma mère se leva et se précipita vers moi avec l’outre d’eau, et moi, qui avais soif depuis le soir d’avant, j’en bus autant que je pouvais et ma mère, qui donnait l’impression de ne m’avoir jamais vu boire, me regardait fixement comme une morte.

Quand nous quittâmes le kapar, le soleil commençait à pointer et mes cadets étaient encore debout et me fixaient. Même Djân Bibi était sortie tôt le matin de son kapar, et debout à côté de ma mère, elle me regardait, adossée au mur du kapar. Et moi, j’aimais par-dessus tout ma petite sœur Mahpishâni qui était dans les bras de ma mère et me faisait de grands au revoir.

Devant le kapar d’Abdossatâr, les deux voyous du village, Banibakhsh et Mehrâb, étalés dans le sable, nous regardaient. Banibakhsh demanda : « Où allez-vous, si Dieu le veut ? »

Mon père qui n’avait pas envie de converser lança un court « Ville… » et avala le reste de la phrase et je me retournais pour voir encore une fois notre kapar. Je reconnus ma mère, assise sur le sable, grâce à son sarik [7] noir, et Mahphishâni qui me faisait encore au revoir de la main et mes autres frères et sœurs qui avaient toujours l’air pétrifiés et quand j’ai levé le bras pour leur faire signe, je les vis me faire vite de grands signes de bras. Ils croyaient encore que je jouais un jeu, et que je leur jouais un tour comme nous en avions l’habitude.

Mon père ne dit plus rien jusqu’au moment où nous atteignîmes le milieu du désert. Le soleil commençait lentement à chauffer et un vent faible soufflait depuis Tchabahâr et rafraîchissait un peu l’air. Mon père dit : « C’est le nambi [8] qui souffle. Que Dieu veuille qu’il y ait de la pluie… »

Et il regarda le ciel où l’on ne voyait pas la moindre trace de nuage ou même la moindre humidité de pluie. Et le désert était calme et le nambi apportait avec lui du fond de nos kapar la voix d’une femme qui chantait un zahirouk [9] :

O frère, cette année est une année de sécheresse. Mon pays et le vôtre sont pauvres...

Mon cher, la chute d’un jeune dattier est si douloureuse…

Et moi, je regardais les enfants du village qui, de l’autre côté loin dans le désert, étaient en train de ramasser des arbustes de tâgh [10] et Morâd, qui portait toujours une chemise et un pâdjâmeh marron, était reconnaissable entre eux, à se baisser et se relever tout le temps. J’ai crié : « Hé… Morâd ! »

Morâd se redressa et me fit un signe. Mon père dit : « Mais qu’est-ce que tu lui veux, zehak [11] ! »

Et il commença à me faire la leçon et durant tout notre trajet dans le désert il n’arrêta pas de me seriner à l’oreille : « Zehak ! Fais attention à ce que ton pâdjâmeh ne se prenne pas aux ronces et aux tâgh. Marche doucement pour ne pas suer. Viens marcher dans mon ombre pour que le soleil ne fasse pas s’évaporer ton parfum indien… »

Et moi, je faisais attention aux quelques konârs [12] et aux arbustes de gaz qui avaient inopinément poussé dans le désert et je me disais que si les enfants du village avaient un peu de cervelle, ils auraient pu venir ici et cueillir beaucoup de résine de jujubier depuis ces konârs. Et j’ai dit à mon père : « La prochaine fois qu’on voudra faire une cueillette de feuilles de konâr, on devrait venir par là. Regarde ces konârs…

Mon père regarda les konârs et accéléra le pas : « Dépêche-toi. Le soleil est déjà haut dans le ciel. »

**

Jusqu’à ce qu’on arrive à la grand-route de Kahouri, le soleil avait rempli tout l’univers et les savass avaient complètement abîmé mes pieds. Ils n’arrêtaient pas de ne gratter et mes chevilles me brûlaient et s’il n’y avait eu mon père, je les aurais déjà jetées cent fois dans le désert. Nous attendîmes longtemps au bord de la route brûlante qui traversait le désert, mais aucune voiture ne passa. Il y avait un vieil homme et deux jeunes qui attendaient avec nous. Le vieil homme s’était accroupi au bord de la route et cela faisait bien une heure qu’il fixait obstinément l’horizon de la chaussée. Je dis :

« On ferait mieux d’aller à pied. On pourrait attendre jusqu’au soir, il n’y aura pas de voitures.

- Où veux-tu qu’on aille ? Tu crois qu’Irânshahr, c’est le kapar de Bibi Djân pour aller et revenir en deux sauts ? Il y a au moins dix, douze farsakh à faire.

- On n’a qu’à rentr…. » Et j’ai avalé le reste de ma phrase parce que mon père me regardait vraiment de travers.

Soudain, le vieillard s’est levé : « Il est là…On dirait qu’il est là… »

Du fond de la route, une voiture rouge qui brillait au soleil avançait comme une flèche vers nous. Arrivée devant nous, elle ralentit et s’arrêta. C’était une camionnette avec beaucoup de gens dedans. Des hommes, des femmes et des enfants, tous Baloutches. Mon père me prit par la main, me fit monter et sauta lui-même dans la camionnette. Et même dans la camionnette, il ne cessa pas de me seriner : « Quand on sera arrivé, ne fais pas ça, ne fais pas ci, ne ris pas trop, ne bouge pas trop. Ne fixe pas le monde, ne regarde par les arbâbs [13] dans les yeux comme les loups du désert. Montre-toi soumis. Comme un agneau. Mais attention, ne te montre pas trop mou, pour qu’on n’aille pas croire que tu ne sais rien. Regarde les acheteurs comme le bouc, et pas comme le chevreau. Compris ? »

***

De toute ma vie, je n’avais vu le bazar d’Irânshahr. Mais mon père, si. Il était venu une fois pour y vendre nos petites choses, les tapis de paille, les besaces, les fume-cigarettes et les embouts de pipe que lui et ma mère avaient fabriqués avec du bois de kahour [14], et une autre fois pour vendre notre chevreau de montagne, dont les cornes avaient trois tours en spirale, et qui avait en plus le bout de cornes qui retournait vers le devant.

Quand nous arrivâmes au bazar, il était presque midi et moi, j’étais en sueur, l’odeur de mon parfum indien avait diminué et le bas de mon pantalon commençait à se salir et j’allais rapporter ça à mon père quand il me dit : « Tiens-moi bien la main et ne va pas te perdre ! »

Quand on est arrivé, je n’ai pas tout de suite compris qu’on était dans le bazar. J’ai seulement vu qu’on était soudain dans des petites ruelles labyrinthiques, dont certaines étaient étroites, d’autres larges et il y avait plein de monde dedans et chacun avait apporté quelque chose à vendre, et tout le monde criait et vantait ses produits. Les ruelles étaient remplies de monde, et si quelqu’un voulait s’arrêter, il ne le pouvait pas et la foule le portait d’elle-même. Et moi, j’étais si désorienté et tellement de voix se croisaient au-dessus de ma tête que j’avais peur de lâcher la main de mon père, peur qu’il ne me perde et que quelqu’un d’autre n’aille me vendre comme son propre fils et que mon père ne se fâche et qu’il finisse par rentrer à la maison les mains vides.

اa se voyait bien que tout le monde était là depuis le matin, à sa place et nous, on ne savait pas où se mettre. J’ai demandé :

« Comment va-t-on trouver des clients dans tout ce désordre ?

- Avance. On arrive bientôt. »

Nous avons dépassé une ruelle où l’on vendait des marchandises importées, puis nous sommes arrivés à une grand-rue moins fréquentée. Ses murs étaient en adobe et le sol en terre battue n’était pas si propre que ça et il flottait une odeur de crottin ci et là, on les voyait justement, ces crottins de cheval, de vache, de chèvre et de boucs, et les gens leur avaient tellement marché dessus qu’ils étaient tous aplatis et écrasés et qu’ils couvraient le sol comme de la gadoue.

Mon père salua là un baloutche, qui avait attaché deux boucs bien solides au réverbère. Le baloutche demanda : « Tu l’as finalement amené ? Emmené ?

Mon père acquiesça. Le baloutche me jaugea du regard et dit : « Mash’allâh, Tu es costaud, en plus !

- J’imagine que oui, il doit avoir dans les treize ans, dit mon père.

- Allez vous installer dans le caravansérail, s’il y a acheteur, je vous appelle. », nous dit le baloutche.

Quand nous nous fûmes un peu éloignés, mon père a dit : « Tu te rappelles bien de ce que je t’ai dit ? Ne fixe pas l’acheteur. Ce n’est pas non plus la peine de trop parler. Je ne veux pas dire que tu fais le muet, hein, si je te fais signe, tu réponds. Regardes-bien ce que je fais. »

Et moi, je vis soudain un petit chevreau mal nourri et maigre tenu en laisse par un vieil homme recourbé, et ayant bien regardé ses yeux, je vis qu’ils n’étaient pas du tout comme mon père le disait…

« On lui a vendu notre chèvre et maintenant, il veut acheter pour une bouchée de pain le cheval de ce pauvre type. »

Mon père cracha sur le sol et je vis un homme qui avait rentré sa chemise dans son pantalon avec une grosse ceinture dessus, comme un persan, et qui examinait les dents d’un cheval brun au front étoilé de blanc. Je demandai : « Il veut lui acheter son cheval ?

- J’ai oublié de te dire de te blanchir les dents avec du sel. Laisse-moi les voir… »

Et je pensai « Pourquoi mes dents ? » et j’ouvris la bouche. Mon père regarda attentivement mes dents du haut et du bas et fit plusieurs fois « tss tss » avec sa bouche et dit : « Regarde comme elles sont jaunes ! Quelques unes sont même pourries. Pourquoi Djamileh ne te les a pas fait laver avec du sel ? »

Je demandai : « Pourquoi mes dents ? »

**

Le premier client qui s’arrêta me prit le menton dans la main et me leva le visage pour bien me regarder. Il était joufflu et ses joues étaient gonflées et ses yeux faisaient peur et j’ai vite baissé le regard. Il me dit :

« Ouvre la bouche. » Et moi j’allais encore penser « Pourquoi ma bouche ? » quand la force de ses doigts me l’a ouverte :

« Ah…ah… Mais elles sont toutes pourries !

Et il me relâcha le menton. Ma tête se tourna vers mon père.

« Où ça, arbâb ? Il n’en a qu’une de noircie. Les autres sont saines. Il a trente et une dents bien saines.

- Non, camarade ! اa ne me plaît pas. Je veux l’emmener ouvrir des pistaches. Les dents que je voie n’ont pas assez de force. En deux jours, elles vont lui tomber de la bouche. »

Ce n’est que quand l’homme fut parti que je trouvai le courage de relever la tête et de le regarder par derrière.

« Dis que tu n’es pas acheteur, sinon il a des dents parfaites… »

L’homme n’entendit pas ce que mon père disait. Il était allé de l’autre côté du caravansérail et il avait trouvé un autre gamin dont il tenait le menton dans la main et il regardait ses dents. Je dis : « Les dents qu’il cherche, il ne pourra jamais les trouver. »

Et j’ai étiré le cou pour voir l’enfant dont il regardait les dents.

L’homme était gros et c’était difficile de voir depuis mon angle. J’avais juste commencé à me déplacer pour trouver le bon angle quand mon père dit : « Je t’ai dit de te tenir tranquille, reste où tu es ! »

Je me suis arrêté et l’homme, qui était sûrement de nouveau tombé sur des dents pourries, reprit son chemin. Et je pouvais maintenant voir la fille dont l’homme avait étudié les dents. Elle se frottait le menton et avait la tête d’une personne qui a peur. Elle était avec un vieil homme, son père peut-être ou son grand-père, et ils s’étaient assis ensemble sur une pierre. Mon père dit : « Et tu continues de t’agiter. Tu vois celle-là, comme elle se tient tranquille ! Comme ça, ils attirent plus de clients. » A ce moment, la petite fille se retourna et ses yeux se plantèrent exactement dans les miens. Mais elle eut tout de suite honte et baissa la tête. Ses yeux n’étaient pas du tout comme ceux du bouc que mon père décrivait. Ses yeux ne cessaient d’avoir honte et de s’enfuir.

Je dis à mon père : « Ses yeux ne sont pas comme ceux du bouc, ils sont comme les yeux d’une gazelle. C’est pour ça que les clients vont vers elle. »

Mon père me regarda de travers et dit : « Tais-toi, ce type qui vient est un client ! »

J’ai regardé l’homme qui venait lentement vers nous et il avait une tête de qâdjâr [15], et je me suis rappelé les conseils de mon père et j’ai baissé la tête. Et puis, tête baissée, j’ai regardé par en dessous la fille qui regardait aussi le sol. Son djâmak [16] était violet, son mohannâ [17] était couvert de grosses fleurs vertes...

« Il ne vaut pas plus de dix huit mille. »

La voix de l’homme qâdjâr était rauque et forte et je ne voulais pas qu’un arbâb avec une voix aussi rauque m’emmène avec lui. Il portait des sandales arabes et son pantalon était jaune, et il avait attaché une ceinture blanche dessus. Il portait aussi une chemise à manches courtes et ses bras étaient forts et couverts de poil.

« Lève-toi pour que je te voie. »

Mon père me dit rapidement : « Lève-toi, Sohrâb ! »

Le qâdjâr demanda : « Il s’appelle Sohrâb ?

- Oui, mais il s’habituera vite à n’importe quel nom. Vous pouvez lui choisir le nom que vous voulez.

- C’est votre fils ?

Mon père baissa les yeux et attendit.

« Ce que j’ai dit, dix huit mille.

- Comment ça, dix huit mille ? Il y a juste deux mois, on a vendu son cousin pour vingt mille, et il n’avait que dix ans. Malingre et très chétif. Quel défaut vous lui trouvez, à celui-là ?

L’homme prit mes mains entre les siennes, les regarda et dit : « Non, je tiens à mon prix... Je vous paie ? »

Mon père s’assit et tourna la tête. Il dit : « Je ne sais pas, arbâb. Vous n’êtes pas acheteur. »

Le qâdjâr se dirigea vers le vieil homme et sa fillette. La fille se ramassa sur elle-même et l’homme s’arrêta pour discuter avec le vieil homme. Visiblement, il marchandait sur le prix de la fille. Mais il reprit bientôt son chemin. Je dis : « Il voulait juste discuter pour rien. » La fille releva la tête et je vis de nouveau ses yeux. J’étais maintenant sûr et certain que ses yeux étaient comme je l’avais pensé.

Puis, elle baissa de nouveau la tête et quand elle releva encore les yeux, j’eus envie de tomber amoureux d’elle. Si je tombais amoureux d’elle, j’irais piquer en cachette la bague d’agathe de ma mère pour la lui donner. Et j’aurais voulu que son kapar soit à côté du nôtre, à la place du kapar de Djân Bibi, et les soirs où j’avais un bout de pain, je serais allé chez elle, et on aurait mangé le pain ensemble et on serait tombé amoureux l’un de l’autre encore et encore et on aurait de nouveau mangé du pain ensemble après.

« Tu t’es endormi dans une chaleur pareille ? Lève-toi, on va s’installer à l’ombre ! »

Je me suis levé. Mon père s’éloigna un peu et c’est comme si on m’avait donné le monde et je remerciai mille fois Dieu parce qu’on pouvait trouver le plus d’ombre juste en face de là où étaient le vieil homme et sa petite fille. Je dis : « Allons là bas, il y a de l’ombre. »

Et maintenant, nous étions juste en face de la fillette et son grand père avait étendu son langouteh et ils étaient en train de manger du pain et des dattes. Et moi je pensais de nouveau si leur kapar était voisin du nôtre...

Quand je vis soudain le vieil homme me montrer du geste et puis la fille me regarda et se leva soudain, courut vers nous et me tendit les deux dattes qu’elle tenait serrées dans sa main. Mais moi, j’étais statufié et mes mains (comme quand on vient juste de se réveiller) n’avaient plus de force.

« Prends-les, bon sang ! »

Mon père prit les dattes et la fillette s’enfuit de nouveau et alla se rassoir près de son père ou son grand-père. Mon père me donna les deux dattes et moi, qui m’étais pourtant bourré le soir d’avant avec tout le pain que ma mère m’avait donné, j’avais tellement faim que j’avalai immédiatement les deux dattes. Je n’avais pas non plus le cœur d’en rejeter les noyaux. Et en attendant le prochain arbâb, je continuais de sucer les noyaux des dattes et fixais mes vis-à-vis. Le vieillard s’était accroupi et avait ramassé ses jambes vers son ventre, en enroulant son langouteh autour de sa taille et de ses jambes, et il sommeillait pour lui-même et la fille me regardait parfois, et parfois, elle détournait ses yeux et mon père ne faisait absolument pas attention à moi. Il était perdu dans ses pensées et attendait l’arrivée d’un arbâb riche.

Je voulus soudain qu’elle s’appelle Djamileh comme ma mère, mais qu’elle ne soit pas muette comme elle et qu’elle puisse me parler sans gestes et moi, si j’avais eu le courage et la stature de Morid Khân [18], je serais tombé amoureux d’elle, et à tout prix, même à celui de devenir trafiquant de drogue, je me serais procuré beaucoup d’argent et je l’aurais achetée moi-même à son père ou son grand-père pour qu’aucun autre arbâb ne puisse l’emmener avec lui.

« Lève-toi, Sohrâb, lève-toi ! »

Les arbâbs étaient de nouveau là. Ils étaient trois, deux jeunes et un vieux. Avec des têtes chics et le vieux portait des lunettes et avait une canne au pommeau d’argent et sa chaîne de montre paraissait dorée et brillait fortement sur son gilet et il était gentil comme du sucre. J’ai eu soudain envie d’être acheté par eux. Ils avaient des têtes à posséder plusieurs maisons et voitures. La personne qu’ils achetaient avait au moins la chance de monter dans une voiture chic gratuitement.

Puis, soudain, j’ai vu Djamileh. Elle tremblait. Peut-être que Djamileh ne voulait pas qu’on m’emmène et qu’elle reste seule dans le caravansérail. Le vieux demanda : « Quel âge a-t-il ? »

- Treize, sinon sûrement douze, au moins.

- Il sait lire et écrire ?

- Non, vâdjeh [19].

- Ce n’est pas un enfant des rues, dit l’un des arbâbs.

- Non, c’est mon propre fils, mon propre fils, arbâb ! », dit mon père, très vite.

Le vieillard demanda : « Quel est ton prix final ?

- Son cousin avait dix ans. Chétif. Ils ont payé vingt mille pour lui. C’était il y a deux mois.

- On s’en fiche de ses cousins. Dis combien tu veux pour lui ? », dit l’un des arbâbs.

- C’est mon propre fils. Sa mère l’a élevé avec rien. Je sais ce que je lui ai donné à manger et ce que je ne lui ai pas donné. Son corps est sain. Et tout dépend de votre gentillesse, vâdjeh...

- Ecoute, nous ne voulons pas le faire convoyer de la drogue, ni l’envoyer de l’autre côté de la frontière chez les émirs arabes, et ni l’envoyer non plus trimer dans une mine ou dans le désert. On veut l’emmener bosser dans une maison. On veut qu’il travaille dans une maison. Il va être son propre roi là-bas, il mangera et dormira comme il faut et il aura aussi un bon avenir... Alors, dis-moi, combien tu veux ? », dit l’un des arbâbs.

Mon père ne savait pas quoi lui répondre. Un des autres gars dit : « On t’en donne quinze mille. Ca te va ? »

Mon père prit son menton dans la main et se mit à le gratter furieusement.

Le vieillard dit : « Rassure-toi. Au moins tu sais que ton fils est entre de bonnes mains.

- Vingt mille... »

C’est d’abord l’un des jeunes qui a commencé à s’éloigner, puis l’autre l’a suivi.

« Réfléchis bien, mon ami. Ne confie pas le destin de ton fils au premier venu. On ne voulait pas ton mal. », dit le vieillard.

Maintenant, tous les trois étaient debout devant Djamileh et parlaient avec son père ou son grand-père. Djamileh gardait parfois la tête baissée et me regardait parfois par en dessous.

« Franchement, je ne sais pas quoi faire. J’ai peur que personne ne soit prêt à payer plus cher pour toi. »

Et j’ai vu que le vieil homme (le grand-père de Djamileh) était aussi debout devant eux et l’un des arbâbs était en train de compter de l’argent à toute vitesse. J’ai dit : « On dirait qu’ils l’ont achetée.

- Franchement, je ne sais pas quoi faire, dit mon père.

- Tu devrais me vendre à eux, ce sont de bonnes personnes, papa. » dis-je.

Ils donnèrent l’argent au vieil homme. La fillette tremblait et me regardait. Je voulais être amoureux d’elle, comme l’histoire de Morid Khân qui était amoureux de Hâni. Et je voulais pouvoir, comme Morid Khân, enlever le cheval brun au front blanc qui attendait devant le bazar, et libérer Djamileh des mains des trois arbâbs et la jeter sur mon cheval et comme Morid Khân, m’enfuir dans le désert...

« C’est trop tard maintenant. », dit mon père.

Djamileh et les trois arbâbs traversèrent le caravansérail et disparurent derrière le tournant de la rue et le vieil homme, qui était le père ou le grand père de Djamileh, avait enroulé l’argent dans un coin de son langouteh et passait tout doucement devant nous.

Nous attendîmes jusqu’au coucher du soleil. Nous étions maintenant assis sur la même pierre que Djamileh et son père ou son grand-père.

Les derniers clients étaient deux arbâbs étrangers. Tous les deux portaient des « jeans » et ils étaient beaucoup plus grands que mon père, et tous les deux avaient des cheveux blonds et portaient des lunettes d’étrangers en mâchant du chewing-gum. Ils m’étudièrent les cheveux d’abord et puis fixèrent avec attention mes yeux. Puis ils mirent la main sur ma poitrine et dirent : « Respire, respire... »

Et moi, j’ai respiré très vite. Puis ils regardèrent derrière mon cou, et sans la moindre honte devant mon père, regardèrent tout mon corps en parlant vite ensemble dans leur langue d’étranger en secouant la tête.

« Tu vois, mister ? Tu vois que je ne mens pas. Il est parfaitement sain. Vous ne pouvez même pas trouver une tâche de maladie sur son corps. »

Mais les misters aussi, je ne sais pas pourquoi, ne m’apprécièrent pas. Quand ils s’en allèrent, mon père cracha trois fois sur le sol en disant : « Je crache sur votre corps d’étranger ! »

***

Au coucher du soleil, il n’y avait plus trace de nambi dans le désert, C’était au tour du houshâk [20] de souffler. Il était brûlant et apportait avec lui tout le sable et la poussière du désert en s’enroulant aux racines des buissons de tâgh et de gaz.

J’étais maintenant bien fatigué et les lacets des savass m’avaient blessé les chevilles. Je suais et il ne restait plus de trace sur moi du parfum indien et ma chemise et mon pâdjâmeh blancs étaient tous sales.

« Le houshâk ne souffle pas tant le soir, que Dieu ait pitié de nous !, dit mon père.

- On arrivera au kapar d’ici ce soir, non ?, ai-je demandé.

- Les anciens disent que le houshâk vient du Paradis mais qu’il passe par l’Enfer en chemin. C’est pour ça qu’il est si brûlant. Quand le houshâk arrive, il ne reste plus de dattes sur les dattiers. Il les brûle toutes. Que Dieu ait pitié de nous. », dit mon père.

Puis il enleva son langouteh qu’il avait enroulé en turban autour de la tête et m’en entoura le corps et la tête, en me couvrant bien le nez, puis accéléra le pas. Et il se murmurait : « Il faut que je baisse le prix, je ne sais pas quel défaut ils lui trouvent pour changer d’avis... Demain, je dois descendre... »

Farvardin 68

Notes

[1Demeure traditionnelle du Sistân.

[2Le cèdre, la feeuille de jujubier sauvage, est utilisée traditionnellement en Iran comme produit de bain.

[3Appelé également lânki ou longue, le langouteh est un tissu long d’un mètre et demi, faisant partie du vêtement traditionnel baloutche. On le jette sur les épaules, on le noue en turban, ou assis, on le noue autour de la taille et des jambes. Il sert aussi de serviette.

[4Pantalon baloutche, très large.

[5Sandales attachées avec des lacets et fabriquées avec des branches et des feuilles de dattiers.

[6Le farsakh est une unité de mesure ancienne. Chaque farsakh est l’équivalent de 5500 mètres.

[7Le voile traditionnel des femmes baloutches.

[8Vent du sud, chargé d’humidité. Quand le ciel est nuageux et que le nambi souffle, on dit qu’il va pleuvoir.

[9Chant triste que l’on chante en mémoire d’un cher défunt ou en temps d’exil. Zahir signifie souvenir, mélancolie et désir de voir un aimé. Ce chant est généralement chanté par les femmes.

[10Tante désertique de la famille des amygdalus.

[11Zehak : Enfant.

[12Jujubier sauvages.

[13Titre honorifique.

[14Plante désertique de la famille des prosopis.

[15En raison des injustices que les Qâdjârs ont commis dans le Baloutchistan, les Baloutches appellent "qâdjâr" les non-autochtones ou les hommes armés.

[16Appelé également pirâm. Longue chemise que les femmes baloutches portent.

[17Ou sarik. Voile traditionnel des femmes baloutches.

[18L’histoire de Sheikh Morid et de Hâni : Récit amoureux baloutche.

[19Titre honorifique, comme khâdjeh ou arbâb.

[20Vent du nord très sec qui angoisse les habitants. En été, il est si brûlant qu’il dessèche les dattiers et évapore l’eau des rizières et des cultures. Sa seule qualité est de rafraîchir les outres d’eau.


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