N° 65, avril 2011

Le mode d’irrigation traditionnel des terres agricoles à Ashtiân


Djamileh Zia


Ashtiân est une ville montagneuse, située au centre de la province Markazi, à 80 km au nord-est de la ville d’Arâk, au sud-est de la montagne Kalâheh et à l’ouest de la montagne Zirgân (qui font partie de la chaîne Zagros), dans la pente descendante des collines adjacentes à la rivière Ahou. Elle a actuellement près de vingt mille habitants. Les maisons y sont construites en escalier. C’est une ville très ancienne. Les chercheurs pensent qu’elle correspond à un ancien village appelé Eshtejân, dont le nom figure dans le livre intitulé Târikh-e Ghom (L’histoire de Qom) qui a été écrit en 378 de l’Hégire (988 de l’ère chrétienne). Le nom d’Ashtiân est souvent mentionné dans les livres datant de l’époque qâdjâre (1193-1344/1779-1925), surtout dans les récits de voyage. Ashtiân y est décrit le plus souvent comme un village où il fait bon vivre, avec près d’un millier de maisons et de jardins agréables.

Les terres agricoles situées à proximité du village Ahou, près d’Ashtiân
Photos : Alirezâ Ashtiâni Arâghi

Ashtiân a un climat froid et sec. L’hiver y dure longtemps et il y fait frais l’été, ce qui en fait une destination de prédilection pour ceux qui fuient la chaleur au cours des mois chauds de l’année. La pluviosité annuelle y est entre 200 et 250 mm. La rivière Ahou, qui n’est alimentée qu’au cours du printemps, traverse la ville et divise celle-ci en deux parties (orientale et occidentale) puis s’achemine vers le sud et se déverse dans le désert. L’un des problèmes épineux des habitants d’Ashtiân était l’approvisionnement en eau jusqu’à il y a quelques années, du fait de la haute altitude de cette ville, qui est à 2120 mètres au-dessus du niveau de la mer, et du bas niveau de l’eau des nappes phréatiques. Les agriculteurs des villages avoisinants d’Ashtiân ont donc dû s’adapter, depuis des siècles et probablement même des millénaires, aux conditions climatiques et au manque d’eau. Nous décrirons brièvement dans cet article la méthode qu’ils ont mise au point pour irriguer équitablement leurs terres agricoles.

A Ashtiân, le mode d’irrigation traditionnel repose sur le système des kâriz (également appelés ghanât). En 1984, on comptait 32 puits de kâriz dans la région d’Ashtiân, dont 24 étaient actifs. Les kâriz sont des dizaines de puits successifs creusés dans un terrain situé en pente de manière à faire émerger l’eau souterraine. Cette technique extrêmement judicieuse a été inventée par les Iraniens et existe dans toutes les régions semi-désertiques de l’Iran au moins depuis l’époque achéménide (550-331 av. J.-C.), mais le système d’irrigation par kâriz de chaque région possède ses propres particularités. A Ashtiân, les puits d’où l’eau émerge du sol sont situés en altitude. Ainsi, les terres situées en hauteur sont irriguées en premier et l’eau se déverse ensuite dans les terres situées plus bas.

Les terres agricoles irriguées par un puits de kâriz sont regroupées et forment une unité appelée dasht. Le mot dasht signifie « plaine » en persan, mais dans ce contexte, il désigne un ensemble de terrains agricoles. Ceux-ci sont subdivisées en kart ; ce mot désigne des carrés de terre de 15 mètres sur 5 mètres environ (c’est-à-dire 75 mètres carrés) bordés par des canaux d’irrigation. Chaque dasht est gardé par un dasht-bân (mot qui signifie « gardien du champ ») choisi chaque année avant la fête de Norouz par les agriculteurs du dasht en question. Sa fonction est de veiller à ce que les cultures ne soient pas détériorées. Le dasht-bân a cette responsabilité jusqu’à la récolte d’automne. Généralement, le dasht-bân ne cultive pas ses terres, même s’il en a. Son revenu est uniquement une part des récoltes des agriculteurs du champ, qu’il reçoit en nature ; mais il a parfois le droit de faire paître une vingtaine de moutons dans le champ qu’il garde.

Les habitants d’Ashtiân ont une façon traditionnelle de mesurer la quantité d’eau qui revient à chaque agriculteur. Cette méthode, appelée sâyeh-ye haft pey (expression qui signifie « l’ombre de sept pieds »), consiste à mesurer l’ombre du dasht-bân au cours de l’après-midi, pour déterminer l’heure exacte à laquelle débute l’attribution de l’eau au groupe suivant d’agriculteurs. Le temps d’attribution de l’eau à chaque groupe est de 24 heures. Aux alentours de 3 heures de l’après-midi, le dasht-bân se tient debout, le dos au soleil, et mesure la longueur de son ombre. Sa méthode consiste à tracer un signe sur le bout de son ombre alors qu’il est debout, puis de compter les pas qui séparent l’endroit où il s’était placé et l’endroit où il a mis le signe. Chaque pas correspond à la longueur d’un pied chaussé. Des personnes sont présentes et confirment que la mesure de sept pas est juste. Ces personnes représentent les agriculteurs qui ont le droit d’utiliser l’eau du kâriz au cours des 24 heures précédentes et des 24 heures suivantes, mais leur présence n’est pas nécessaire car le dasht-bân respecte les droits de tous les agriculteurs de façon équitable, et ceux-ci lui font confiance. Cette méthode d’attribution de l’eau débute fin avril et se termine en automne.

Dans le cas où il y a plusieurs agriculteurs bénéficiant de l’eau d’un jour, ce temps est divisé en deux : une partie des agriculteurs bénéficient de l’eau pendant la journée, une autre partie pendant la nuit. Les agriculteurs réunis au sein de chacun de ces deux groupes sont qualifiés de ham-âb (expression qui signifie « ayant la même eau »). Les deux groupes (celui de la journée et celui de la nuit) alternent à chaque fois qu’arrive leur tour d’eau, c’est-à-dire que ceux qui bénéficient de l’eau pendant la nuit, en bénéficieront pendant la journée la fois suivante. De même, au sein de chaque groupe, le tour des agriculteurs alterne à chaque fois également. En général, l’eau est attribuée à chaque groupe de ham-âb une fois tous les douze jours, mais au printemps, quand les produits agricoles ont besoin de plus d’eau à cause de la chaleur, on divise le cycle d’attribution de l’eau en moitié. Les agriculteurs peuvent ainsi irriguer leurs terres une fois tous les six jours. Dans ce cas, le temps d’irrigation qui leur est attribué dans la journée est la moitié du temps habituel pendant lequel ils ont le droit d’utiliser l’eau du kâriz. Par exemple, si un agriculteur a habituellement droit à six heures d’eau une fois tous les douze jours et peut irriguer 40 kart avec cette quantité d’eau, au printemps il peut irriguer 20 kart tous les six jours. C’est pour cette raison qu’à Ashtiân, les agriculteurs ne cultivent au printemps que la moitié des terres qu’ils cultivent en automne.

Le mont Ashtiân au printemps

Le débit de l’eau du kâriz est faible. On l’achemine donc d’abord vers une piscine pour la stocker. Au moment du changement de l’attribution de l’eau, c’est-à-dire quand l’ombre du dasht-bân atteint la longueur de sept pas, on ferme le trou d’où l’eau s’écoule de la piscine, à l’aide d’un long bâton. L’eau s’accumule dans la piscine à partir de cet instant jusqu’à l’aube. Les agriculteurs qui ont le droit d’utiliser l’eau au cours de ces 24 heures ouvrent le trou de la piscine à l’aube et commencent alors à irriguer leurs terres. L’eau, qui s’est accumulée au cours de la nuit, se déverse alors avec plus de force. Le trou de la piscine reste ouvert jusqu’au moment du changement d’attribution de l’eau, vers 3 heures de l’après-midi. A Ashtiân, il existe au moins une piscine dans tous les champs agricoles. Quand il y en a deux, celles-ci sont construites à des altitudes différentes, l’une en hauteur, l’autre à mi-hauteur du champ. L’emplacement de chaque piscine dépend de l’emplacement des sources d’eau et des puits de kâriz, ainsi que du chemin que prend l’eau quand elle coule entre les collines. La piscine est souvent en forme de cercle. Le trou par laquelle l’eau sort de la piscine est taillé dans une pierre de 10 cm d’épaisseur ; on le ferme avec un bâton dont la longueur est de 1,5 à 2 mètres, et quand on veut diminuer le débit de l’eau, on ferme le trou de sortie avec un bâton moins gros. Chaque piscine a un coin dont les murs sont moins hauts, ce qui permet au surplus de l’eau de se déverser à l’extérieur de la piscine (et aller dans les canaux d’eau qui irriguent le champ), ce qui empêche que les murs de la piscine ne soient abîmés par un débordement d’eau.

Il est parfois nécessaire de stopper le processus de l’attribution de l’eau aux agriculteurs pendant 24 heures. Les raisons en sont multiples. Parfois, on attribue l’eau de 24 heures au dasht-bân pour qu’il puisse la vendre et se faire un revenu. L’eau est vendue à l’heure. Parfois, les terres d’un agriculteur n’ont pas pu être entièrement irriguées ; on utilise alors cette méthode pour compléter l’irrigation de celles-ci. Parfois, les agriculteurs ont besoin d’argent pour des travaux en commun dans le champ, par exemple pour réparer la piscine. L’argent nécessaire est obtenu grâce à la vente de l’eau de 24 heures. L’attribution de l’eau du kâriz est également suspendue quand la piscine est abîmée et que l’eau ne peut pas y être stockée, et quand il pleut.

Parfois, les agriculteurs décident d’un commun accord que le moment du changement de l’attribution de l’eau soit quand l’ombre d’une pelle atteint la longueur de la pelle elle-même. De nos jours, le temps de l’attribution de l’eau est de plus en plus mesuré avec une montre. Le dasht-bân a donc toujours avec lui une pelle, et une montre s’il détermine le temps d’attribution de l’eau avec celle-ci. La pelle et la montre sont achetées en commun par les agriculteurs et lui sont fournies. Pourtant, nombreux sont les agriculteurs qui pensent que mesurer le temps avec la longueur de l’ombre est une méthode plus juste, car elle est en rapport avec le soleil et tient compte du raccourcissement et de l’allongement des journées lors des changements de saisons. Ils pensent que la longueur de l’ombre montre toujours un moment précis par rapport au coucher du soleil, et chaque agriculteur peut ainsi bénéficier d’un temps égal pour irriguer son champ pendant qu’il fait jour.

Sources bibliographiques :
- Tahmâsbi, Mortezâ, Pajouheshi pirâmoun-e nezâm-e âbyâri-ye sonnati-ye Ashtiân, âbyâri-ye haft pey (une étude à props du mode d’irrigation traditionnelle d’Ashtiân, l’irrigation des sept pas), revue Tahghighât-e joghrâfiâyi (Les recherches géographiques), numéro 9, été 1367, pp. 16-44.
- L’article sur la ville d’Ashtiân du Dâyeratolma’âref-e bozorg-e eslâmi (La grande encyclopédie islamique), vol 1 pour la présentation générale d’Ashtiân.


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