N° 66, mai 2011

Un petit jardin plein de basilic


Soghrâ Aghâ Ahmadi
Traduit par

Shahrzâd Mâkoui


Elle aurait mieux fait de dire à Hamid qu’elle n’était pas la fille de Marzbân. Mais elle l’était. Elle était sa fille, la fille adoptive de Marzbân et sa confidente.

Mais seul Marzbân et elle le savait.

Hier après-midi, lorsque Hamid lui avait demandé la main officiellement à la faculté, son cœur n’avait fait qu’un bond. Mais un bond qui ne prédisait rien de bon et qui vous laisse comme abruti pendant un moment. Non, c’était plutôt comme une chute dans un marécage, on se débat pour s’en sortir puis on s’enfonce peu à peu et après, il ne reste plus que quelques grosses bulles !

Hamid avait dit : « Qu’est-ce que j’ai dit de mal pour vous mettre dans cet état ? »

Leilâ avait remit maladroitement son sac sur son épaule et avait balbutié : « Non… non… je… je… »

Puis elle s’était retournée et avait fixé la cime des platanes qui arrivait au dixième étage de la faculté. A un moment, elle avait voulu goûter à l’amour et en garder la sensation pour longtemps, mais si Hamid l’apprenait…

Il ne l’a pas su. Elle avait dit : « Ce sera pour une autre fois, aujourd’hui je me sens… » Elle l’avait salué et avait pris la fuite à toute vitesse.

***

Marzbân tendit un thé bien chaud à Leilâ et lui fit une tartine :

« Pour ma fille chérie… ». Il mit une cuillère de confiture de griottes sur le barbari [1] et lui fit une autre tartine.

Leilâ n’avait pas d’appétit. Elle se tenait devant la fenêtre de la cuisine et fixait la cour, le petit carré de terre qu’elle avait fait elle-même et où l’on voyait une pointe de verdure surgir de la terre.

Marzbân suivit le regard de Leilâ : « Tu vois comme c’est beau, c’est une petite merveille. »

Leilâ détourna le regard du jardin. Elle luttait avec elle-même. Elle aurait voulu que Marzbân ne sème pas autant de gentillesse dans son cœur pour qu’elle puisse se laisser aller aux confidences tranquillement. Confier !

Que voulait-elle confier ? Elle voulait dire à Hamid qu’elle avait été adoptée et que Marzbân n’était pas son vrai papa. Ou bien, dire à Marzbân qu’elle aimait un garçon et qu’elle voulait se marier avec lui et aller vivre sa vie. Marzbân prit le verre de thé des mains de Leilâ et versa le contenu dans le lavabo : « Ma petite ! Tu n’as pas l’air d’être dans ton assiette aujourd’hui. »

Il lui servit de nouveau un verre de thé. Leilâ prit son sac et le mit sur son épaule. Elle était sur le point de partir, lorsque Marzbân la surprit en disant : « Dis, tu es tombée amoureuse ? »

Leilâ rougit et se figea dans l’encadrement de la porte. Marzbân continua : « Ta maman avait ton âge lorsqu’elle est tombée amoureuse de moi. Dans la rue Anari. Juste là où il y a une pompe à eau. Je n’avais pas de sœur. J’étais enfant unique. L’après-midi, j’y allais pour faire la vaisselle qui comptait une assiette à soupe avec une rose inclinée sur le bord. On aurait dit qu’elle allait tomber d’un moment à l’autre de l’assiette. Elle paraissait vraiment réelle.

Au début, ta mère croyait que je mettais tous les jours une rose dans l’assiette pour elle mais que je l’oubliais ou n’osais pas la lui donner…Jusqu’au jour où elle faisait la queue un peu plus loin.

J’ai entendu un murmure, je me suis retourné et je l’ai regardée. Elle regardait la rose et elle disait : « Une rose, pour une amoureuse… »

Et puis un beau jour, je ne sais comment, on était en train de se marier et l’assiette de rose contenait des sucres candy. Leilâ fixait bouche bée Marzbân qui lui versait encore du thé. Elle ne savait pas quoi dire.

Lorsqu’elle se prépara à partir, Marzbân dit : « Si tu as envie de me parler vas-y… C’est vrai que les mères comprennent mieux leur fille, mais je comprends bien les sentiments que tu peux avoir. »

Elle ne pouvait pas. Elle ne pouvait pas dire à Hamid que Marzbân n’était pas son vrai père. C’est seulement quelqu’un qui était venu la chercher par un beau jour d’été avec une femme et l’avaient choisie et l’avaient adoptée.

- Non père… Je t’appartiens… Je te dois cette vie.

Sur ce Leilâ éclata tout à coup en sanglot.

Marzbân s’avança et se tint devant elle : « Mais non, tu ne me dois rien. Je veux que tu me dises en face, franchement en me regardant bien dans les yeux, que tu me dises : je suis amoureuse. J’aime quelqu’un.

- « Je... je n’aime que toi. Je voudrais être à tes côtés.

- « Tu mens, fillette. اa se voit dans tes yeux. »

Elle ne mentait pas. Marzbân n’était pas son vrai père mais il était tout comme. Il avait vécu avec elle. Comme les vrais pères, peut-être même plus… Elle ne pouvait pas dire à Hamid qu’il n’était pas son vrai père.

Marzbân se colla au mur à côté de Leilâ. Ses yeux se remplirent de larmes et ses lèvres se mirent à trembler. On aurait dit qu’il se parlait, qu’il se confiait : « Tu ne me dois rien. Je t’ai élevée. Et maintenant tu as grandi, tu peux aller vers ton destin et vivre ta vie. Mais… promets-moi que où que tu ailles, n’oublie pas que tu as un père à tes côtés et que ce père t’aime plus que tout au monde… »

Leilâ avait l’impression d’être dans un désert, sous un soleil de plomb, en train de s’étouffer. Elle respirait à peine. Son cœur ne tenait plus en place et battait comme s’il voulait sortir de sa cage thoracique. Les paroles de Marzbân avaient mis le feu à son cœur, l’avaient rendue folle. L’image de Hamid lui vint à l’esprit au moment où il lui avait demandé sa main et Marzbân qui la regardait, Marzbân qui la fixait de ses yeux inquiets et tendres. Que devait-elle faire ? Vers qui aller ? Elle aimait Hamid et Marzbân. Elle alla un instant vers la fenêtre et fixa le petit jardin que la pluie avait mouillé. Elle se décida. Elle prit la décision de choisir Marzbân pour toujours. Elle s’avança et se pencha, déposa un baiser sur les mains de Marzbân, ravala ses sanglots et dit : « Je t’aime, père. Je resterai toujours à tes côtés. » Et elle sortit en vitesse de la cuisine. Marzbân ouvrit la fenêtre et appela la fille qui marchait à toute vitesse dans la cour et dit à haute voix : « Je ne veux pas de ta pitié. Je veux seulement que tu sentes que tu as un père. Un tendre père qui veille sur toi. »

Près du jardin, Leilâ, lui jeta joyeusement un regard profond, le salua des mains et partit.

***

Le téléphone sonna l’après-midi et le répondeur s’enclencha : « Bonjour Leilâ. C’est Hamid. Je voulais te demander si on pouvait passer ce soir avec mes parents sans trop vous déranger surtout ton père. »

Marzbân décrocha rapidement et dit : « Nous sommes prêts Hamid. Venez s’il vous plaît. »

Le cœur de Leilâ ne fit qu’un bond mais celui-là était agréable et allait dans les veines jusqu’à envahir tout le corps, petit à petit.

Marzbân dit à l’oreille de Leilâ : « J’espère que vous serez heureux. »

Leilâ fixa les yeux humides de larmes de Marzbân et dit : « Le bonheur est à vos côtés, père. Et en plus, comment deux étudiants sans toit et argent peuvent se permettre de louer sans payer un appartement aussi grand et agréable, avec un propriétaire au cœur d’or ayant un jardin plein de basilic ? » Et tous les deux remplirent leur verre de thé en riant.

Notes

[1Sorte de pain iranien.


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