N° 66, mai 2011

Odilon Redon
Entre cauchemar et rêve, en noir puis en couleurs
Exposition Odilon Redon, prince du rêve, à Paris, au Grand palais
Du 23 mars au 20 juin 2011


Jean-Pierre Brigaudiot


L’exposition Odilon Redon au Grand palais montre un artiste à part, à la fois proche d’un certain nombre d’autres artistes de son temps, peintres et écrivains, parmi les plus acharnés à changer l’art, et en même temps un artiste dont l’œuvre se joue du temps. Ainsi, par certains de ses aspects, son œuvre rejoint celle de Goya ou perpétue celle de Turner en même temps qu’elle flirte avec l’Art nouveau et semble proche d’un certain surréalisme à venir.

Odilon Redon, 1840 Bordeaux-1916 Paris

L’exposition du Grand palais sépare radicalement l’œuvre noire de l’œuvre colorée ; il s’agit d’un parti pris qui en vaut bien un autre, mais il génère un certain déséquilibre tant l’œuvre noire est présente au détriment de l’autre, celle de la couleur, ceci tendant à donner l’impression que Redon n’arrive en fait à la couleur et à une certaine sérénité que sur le tard de sa vie.

EN NOIRS

« …vous agitez dans nos silences le plumage du rêve et de la nuit. »

Stéphane Mallarmé, 1891.

Araignée ou Araignée souriante, 1881 Paris, musée d’Orsay, © service presse Rmn-Grand Palais / Jean-Gilles Berizzi
A Edgar Poe, Album de six planches et une couverture frontispice, 1882, Paris, Bibliothèque nationale de France © Bnf
Œuf, 1885, Paris, Bibliothèque nationale de France © Bnf

L’œuvre noire, les fusains, pastels et lithographies (la manière noire) notamment, est peuplée de figures étranges, d’êtres hybrides ou mythologiques. Il s’agit essentiellement de petits formats sur papier, des compositions simples, de la pénombre ou du clair-obscur desquels se dégagent une indéniable mélancolie et un silence bruyant – celui qui bourdonne, tant il est silencieux. Les êtres et figures sont à la fois ordinaires, comme une assez banale araignée et extraordinaires comme les cyclopes, les centaures, un œil globuleux ; ce sont également des personnages sans identité précise, à peine esquissés, sans traits affirmés, noyés dans l’ombre, la tête inclinée, les yeux clos ou à peine entrouverts, bref, des fantômes, quelquefois des figures christiques, flottant en un espace bâti, quelque peu théâtral ou simplement indéfini. Au bas des planches, dans la marge blanche, quelques mots de l’auteur, vaguement poétiques, viennent faire écho à l’image, sans pour autant l’expliquer, juste comme une orientation, un repère offerts au regardeur. Ces œuvres créent un monde peuplé d’êtres imaginaires mais dont l’origine est repérable, tant dans l’iconographie de la mythologie que dans le bestiaire du monde biologique ; souvent ces êtres sont des apparitions cauchemardesques, comme si Odilon Redon s’était longuement attaché à cultiver et à conter ce qui le hante au long de nuits épouvantables et surpeuplées. Aujourd’hui, la lecture d’une telle œuvre ne peut faire l’impasse sur sa potentielle fonction thérapeutique. Conter ses rêves et cauchemars, les coucher sur le papier (en tant que divan) avec autant de pugnacité c’est également les exorciser, c’est apprivoiser et rendre inoffensifs ces monstres en les exposant à la lumière du jour et de l’éveil. Ce peuple de la nuit et du sommeil, tout comme Dracula, s’évanouit à l’aube. Cette œuvre noire d’Odilon Redon, en sa dimension onirique, ne serait-ce le décalage temporel, aurait trouvé sa place aux côtés de celle de certains peintres surréalistes, tellement friands, pour un certain nombre d’entre eux, d’onirisme, voire d’occultisme ; on peut ainsi penser à Delvaux et peut-être à Dali. En amont, on rapproche inévitablement ce travail noir d’Odilon Redon de celui de Rembrandt et de Goya, le premier pour son clair-obscur, le second pour ses fantasmagories. Mais il faut également lier cette œuvre, d’une part à celle des peintres romantiques et à celle des peintres symbolistes et d’autre part à celle d’auteurs comme Darwin pour la question de l’évolution des espèces, ou écrivains comme Baudelaire, Huysmans, Poe ou encore Flaubert avec notamment La Tentation de Saint Antoine, ouvrage où les visions du stylite et ermite peuplent le désert d’une foule de monstres. L’œuvre noire, en sa dimension à la fois romantique (le spleen, la mélancolie) et symboliste croise et poursuit par exemple celles de Füssli, de Caspar David Friedrich et de Bِcklin : silence, étrangeté, irréalité, outre monde et morbidité caractérisent ces œuvres.

« Ces dessins/…/innovaient un fantastique très spécial, un fantastique de maladie et de délire. »

Huysmans, 1884.

EN COULEURS

L’œuvre colorée que présente cette exposition du Grand palais quitte le monde du cauchemar pour celui d’une infinie douceur lumineuse et chatoyante. Ce passage est déterminé, dit l’histoire personnelle de Redon, par un changement important et heureux dans sa vie. Dans son esprit, la couleur est à la fois un peu celle des enluminures moyenâgeuses, ou celle des miniatures persanes ou encore celle de certaines peintures japonaises où l’espace est non structuré par rapport à l’espace construit élaboré par les peintres italiens de la Renaissance. Elle doit sans nul doute à Delacroix, l’orientaliste, celui de la profusion et des riches ornements, mais cette couleur de Redon est aussi celle qu’on trouve et trouvera, peu ou prou, chez certains de ses contemporains dans le champ de l’Art Nouveau avec notamment Klimt puis l’Art Déco. Par ailleurs, beaucoup de ces œuvres colorées, peintures ou pastels, font irrésistiblement penser à Turner, au Turner tardif et abstrait des brouillards et tempêtes que percent les rayons du soleil : la couleur chez l’un et l’autre est lumière, une lumière qui dissout les formes et crée avant terme un art informel, celui du Monet des Nymphéas. Même si chez Odilon Redon la forme à priori signifiante (un personnage par exemple) reste davantage présente que chez Turner, le tableau peut se percevoir comme la figuration d’un chaos enchanteur, celui de la nature luxuriante, un rêve de bonheur…

« Là, tout n’est qu’ordre et beauté,

Luxe, calme et volupté. »

Baudelaire, Les fleurs du mal, 1861.

Arbre sur fond jaune, Paris, musée d’Orsay © service presse Rmn-Grand Palais / Hervé Lewandowski
La Cellule d’or, 1892 ou 1893, Londres, The British Museum © The british museum, Londres Dist. Rmn-Grand Palais / Stéphane Maréchalle
Fleurs, après 1895, Paris, musée d’Orsay © service presse Rmn-Grand Palais / Hervé Lewandowski

…et la couleur, comme la manière de l’appliquer sur le support y concourent largement. L’or, le bleu et le rose tendres, quelques vermillons évoquent le printemps, ces jours si doux, lorsque l’air est neuf et que les parterres et les pommiers abondent de fleurs. Ainsi noyées dans cette jubilation colorée les formes sont des apparitions, non plus monstrueuses comme dans l’œuvre noire, mais celles des fées, celles qui peuplent un monde enfantin exempt de tout souci. Même une figure comme celle intitulée Le cyclope (1914) qui dans l’œuvre noire paraissait effrayante et cauchemardesque, décrit, traitée en couleurs, un Eden hors du temps. Cet univers coloré et habité par des êtres très immatériels a contribué à attirer l’attention et à enthousiasmer les nabis, notamment Sérusier : couleur libre d’elle-même, distance prise avec le naturalisme sont en effet au programme de ces Nabis. Et puis, il y a aussi cette proximité, en beaucoup moins pompeux, avec certaines œuvres de Gustave Moreau, notamment dans ce goût pour les ors et les effets de la lumière éblouissante dont résulte le flottement des figures en un espace indécis. Et encore, certains tableaux de Bonnard, un nabi également, ne sont pas bien loin, avec cette profusion colorée.

Un certain nombre de portraits et natures mortes effectués par Odilon Redon parsèment la partie de l’exposition consacrée à l’œuvre colorée ; pour ma part, quelles que soient leurs qualités propres, je les trouve beaucoup moins intéressants que les œuvres non contraintes par la question de la ressemblance au modèle. C’est sans doute que l’œuvre de Redon est avant tout une œuvre onirique dont la liberté d’errance est fondatrice. Autant les peintures murales et les tissus conçus par cet artiste dans le domaine des arts décoratifs peuvent voguer au gré de son imaginaire, autant les portraits et les natures mortes se heurtent à une réalité qui les encombre.

Cette exposition montre un Odilon Redon dont l’œuvre est à la fois de son temps et de toutes les époques, indépendante car guidée par le rêve et liée, sans être entravée, à un passé aisément repérable, comme à certains de ses contemporains et par ailleurs annonciatrice de formes d’art alors impensées et à venir. Odilon Redon n’est certes pas un artiste révolutionnaire, pour autant son parcours en fait un artiste important dans la marche de l’art à la jonction des deux siècles, le dix-neuvième et le vingtième.


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