N° 67, juin 2011

La bataille de Khorramshahr au cinéma


Mireille Ferreira


Didebân (L’éclaireur) d’Ebrâhim Hâtamikiâ, (1988)

La bataille de Khorramshahr fut, de 1980 à 1982, pour l’Iran, décisive et emblématique sous de nombreux aspects. Les rudes combats qui avaient commencé en septembre 1980 et s’étaient soldés cinq semaines plus tard par la prise de Khorramshahr par les troupes irakiennes, puis en 1982, la libération de la ville, prélude d’une victoire sur l’ennemi, suscitèrent l’intérêt de nombreux cinéastes iraniens. Un grand nombre de documentaires filmés au plus près des combats, et rapidement diffusés par la télévision iranienne furent tournés. Les différentes phases des combats - invasion de Khorramshahr par les troupes de Saddam Hussein, résistance des civils et combattants iraniens, reconquête par les troupes iraniennes, libération de la ville, départ des troupes irakiennes et début de la reconstruction - ont toutes été filmées. Cette guerre donna également naissance à de nombreux films de fiction, tournés pendant ou après la guerre.

Les documentaires de guerre

Dès 1980, Mohammad Rezâ Eslâmlou montrait, dans un documentaire intitulé Les limites de l’Histoire, les ruines laissées par la guerre dans les grandes villes du Khouzestân - Dezfoul, Ahvâz, Abâdân et Khorramshahr - et la résistance de leurs habitants aux attaques ennemies. En 1981, Mahmoud Noraee, opérateur radio de Mehdi Maadani présentait, à travers des entretiens avec des combattants, la résistance de Kut Sheikh, ville proche de Khorramshahr. La même année, Khorramshahr, ville d’amour et de sang, réalisé par un groupe de cinéastes, décrivait la vie quotidienne des combattants du front au début de la guerre. Une autre réalisation de groupe diffusait des photographies filmées de combattants, sur une bande son des poésies de Sepideh Kâshâni, poétesse contemporaine. Le Pont de la liberté, réalisé par un groupe de chefs opérateurs dont Mehdi Madani et Farhâd Sabâ, filmait les efforts des combattants pour libérer Khorramshahr, en référence au pont construit sur la rivière Karoun par les Iraniens, qui aida à la victoire.

Parvâz dar shab (Vol de nuit) de Rassoul Mollâgholipour (1986)

En 1982, Lettre de Khorramshahr, de Nasrollah Nasr, produit par le Ministère de la culture et de la guidance islamique, évoquait le retour des habitants après la libération. Parcourant la ville, un jeune garçon la décrivait dans une lettre adressée à son frère à Téhéran. Mehdi Kaffâ’i réalisait Behrouz Morâdi ; professeur dans la ville de Khorramshahr avant la guerre, Behrouz Morâdi, le narrateur, y racontait ses mémoires de guerre, décrivant, en particulier, bombardements et attaques aériennes. Dans Nous avons dormi sur la terre, le même personnage évoquait les soldats revenus du front de la guerre de l’Irak contre l’Iran et décrivait les opérations qui conduisirent à la libération de Khorramshahr.

Mortezâ Avini, à droite

Dans La libération de Khorramshahr, Hassan Monazeh montrait la capture de plus de 12 000 soldats irakiens. Des documentaires, réalisés, de 1983 à 1986 par Hamid Rakhshany, Mohammad Mir Hossein, Mahmoud Shoulizâdeh et Ali Rezâ Eslâmiân, mettaient en images les ruines des villes du Khouzestân et l’effort de reconstruction.

Le cinéaste Mortezâ Avini tient une place importante dans la réalisation des films documentaires de cette période. A une époque où le direct n’existait pas encore à la télévision iranienne, Avini, quand il n’était pas lui-même sur le terrain, envoyait des équipes d’opérateurs néophytes en matière de cinéma filmer les combats sur les champs de bataille et effectuait, dans la foulée, le montage, dans un studio de Téhéran, des images recueillies et diffusées aussitôt à la télévision. Ses opérateurs, tous volontaires sans expérience de la guerre, filmaient les combattants en première ligne, lâchant parfois la caméra ou les dispositifs de prise de son pour prendre part aux combats. C’est ainsi que durant les huit années d’hostilité, depuis l’attaque de l’Iran par l’Irak en septembre 1980, Avini réalisa une centaine d’épisodes documentaires. La première de ses séries TV, Haghighat (Vérité), comprenait onze épisodes, dont le tournage débuta en 1980 au moment du siège de Khorramshahr. La seconde, Revayat-e fâth (Le récit de la victoire), comprenait soixante-dix épisodes tournés entre 1986 et 1988 ; elle a donné son nom à l’Institution du film documentaire qu’il a créée. [1]

Affiche de la série TV intitulée Khâk-e sorkh (Terre rouge)

Les films de fiction sur la guerre

Pendant et après la fin des hostilités, des fictions furent réalisées par des cinéastes à l’époque presque inconnus, qui avaient été eux-mêmes témoins ou acteurs de la guerre contre l’Irak. Quelques-unes, parmi les plus remarquables, sont présentées ici.

Rassoul Mollâgholipour, également auteur de documentaires sur la guerre, produisit, en 1986, Parvâz dar shab (Vol de Nuit), qui montre l’action de quatre soldats du bataillon Komeyl [2], encerclé par les troupes irakiennes. Tandis que trois d’entre eux trouveront la mort dans leur tentative de rejoindre leur quartier général, le quatrième soldat parviendra à ses fins, permettant ainsi de sauver le bataillon. Autre grand cinéaste, Ebrâhim Hâtamikiâ, qui signa des films très critiques sur la guerre et ses conséquences, se rendait lui-même sur le front, filmant avec une caméra compacte au format super huit, des courts métrages, parmi lesquels Torbat (La tourbe), en 1984. Il réalisa également Didehbân (L’éclaireur) en 1988, et, deux ans plus tard, Mohâjer (L’Immigrant), tous deux récompensés au festival du Film Fadjr. Après la guerre, en 1990, il produisit Vasl-e nikân (L’union des bons), dont le héros est un démineur sur le front et, plus récemment, l’excellente série TV intitulée Khâk-e sorkh (Terre rouge) qui décrit l’invasion et la chute de Khorramshahr. De nombreux réalisateurs tournèrent également des films à l’époque tels que Kamâl Tabrizi, Rassoul Sadrameli…

Leyli bâ man ast (Leyli est avec moi) de Kamâl Tabrizi (1996)

Après-guerre, Khosro Sinâ’i produit en 1991 Dar khoutchehâ-ye eshgh (Dans les ruelles de l’amour) mettant en scène un jeune homme qui revient à Abâdân, sa ville natale, réduite à l’état de ruines pendant la guerre. En 1994, Ahmad Morâdpour, réalise Sajjadeh-ye atash (Tapis de prière de feu) relatant Karbalâ-5, nom donné à la plus grande bataille menée par l’armée iranienne qui visait à s’emparer du port irakien de Bassorah en 1987. La même année, Kamâl Tabrizi tourne Pâyân-e Koudaki (La fin de l’enfance) dont l’action se passe au début de l’invasion irakienne.

Affiche du film Vasl-e nikân (L’union des bons)

Il produira en 1996, Leyli bâ man ast (Leyli est avec moi) dans lequel le héros se retrouve malgré lui en première ligne du front. En 1995, Ahmad Rezâ Darvish produit Kimiâ dont les premières scènes se déroulent au moment de l’invasion de Khorramshahr et des villes voisines. Puis il réalise, en 1997, Sarzamin-e Khorshid (Pays de soleil) dont l’action commence dans un hôpital assiégé par les forces ennemies. Le prix de la Défense sacrée est attribué au court métrage Ces jours-là l’une des premières réalisations d’Abdolhassan Barzideh, qui produit, en 1996, Dakal (Le derrick) qui relate la résistance des habitants d’Abâdân, dont l’auteur est originaire, face à la présence de l’ennemi. Dâyereh sorkh (Le cercle rouge) de Jamâl Shourjeh, souligne la détermination des forces iraniennes à résister aux attaques ennemies malgré le danger des armes chimiques, l’un des aspects les plus redoutables de cette guerre.

Les reportages réalisés par tous ces cinéastes et techniciens, effort de guerre massif auxquels ils participèrent, constituent une banque unique et considérable d’images, utilisée encore aujourd’hui par les chercheurs, permettant par exemple l’étude des ruines de Khorramshahr. Même si les images choisies au montage par le réalisateur orientent inévitablement l’information donnée au spectateur, ces documentaires demeurent une source irremplaçable d’information sur les opérations de guerre et les conditions de vie des belligérants, obtenue souvent aux risques et périls de la vie de leurs auteurs ; un certain nombre d’entre eux y trouvèrent d’ailleurs la mort. En particulier, Mortezâ Avini, qui produisit ses films non pas tant dans un souci d’information, mais comme volonté de présenter une lecture religieuse et mystique de la guerre tout en affirmant son soutien à la cause révolutionnaire à laquelle il adhéra dès l’avènement de la République islamique, fut lui-même victime de son engagement, tué en 1993 par une mine abandonnée sur un ancien champ de bataille, lors d’un ultime tournage sur la ligne de front de la guerre de l’Irak contre l’Iran. De nombreux opérateurs du groupe d’Avini sont également morts pendant la guerre.

Affiche du film Kimiâ de Ahmad Rezâ Darvish
Affiche du film Dakal (Le derrick)

Notes

[1Pour plus de détails sur le travail de Mortezâ Avini, lire l’article intitulé « Shahid Morteza Avini, cinéaste et martyr » publié dans L’Iran, derrière le miroir aux Editions Actes Sud/La Pensée de Midi par Agnès Devictor, spécialiste occidentale du cinéma de la guerre Iran-Irak. Disponible également sur Internet.

Lire également l’article intitulé "Filmer pour comprendre la guerre" sur les recherches d’Agnès Devictor sur le cinéma de guerre iranien, publié dans La Revue de Téhéran, n°30 de mai 2008.

[2Le bataillon Komeyl appartenait à la 27e armée Mohammad Rassoulallâh de l’Armée des gardiens de la révolution.


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