N° 67, juin 2011

Khorramshahr dans la littérature et le cinéma iraniens


Afsaneh Pourmazaheri


Khorramshahr ou (littéralement) la "ville verte" fait partie des villes méridionales de la province du Khouzestân et occupe une place importante en Iran, plus particulièrement depuis la « Guerre Imposée » (jang-e tahmili) par l’Irak à l’Iran, entre septembre 1980 et août 1988. Située entre le Golfe persique et l’Iraq, elle a une situation stratégique, économique, commerciale et surtout politique essentielle. Elle se trouve également au confluent des deux grands fleuves Kâroun et Arvandroud, c’est-à-dire dans la région deltaïque et marécageuse de ce dernier, d’où son nom khorram qui évoque la verdure.

Couverture d’une anthologie consacrée à la poésie de la guerre et de la Défense sacrée

A l’époque des Arsacides, Khorramshahr était une petite ville appelée Pyian, qui fut ensuite appelée Bayan jusqu’au Ier siècle ap. J.-C. A l’époque islamique, au Xe siècle, Azdo-dowleh Bouyide, le gouverneur des régions de Fars et de Kermân, ordonna la construction d’un canal entre les deux fleuves Kâroun et Arvanroud. La Khorramshahr moderne fut fondée en 1812 par Sheikh Youssef ibn Mardo, avec l’avènement de la navigation à vapeur sur la rivière Kâroun. Cette date marqua la naissance identitaire de la ville de sorte qu’elle devint célèbre en sa qualité de port commercial influent dans la région. A cette époque, on la nomma Mohammareh, ou « ville rougeâtre » du fait de la marée qui donnait une teinte ocre à une grande partie de la zone littorale de la ville. Elle garda ce nom jusqu’en 1930, c’est-à-dire à l’époque de Sheikh Khaz’al, gouverneur de la région, puis, sous l’influence de l’académie de la culture de l’époque soucieuse d’utiliser des toponymes persans, elle fut rebaptisée "Khorramshahr". Ce n’est qu’après la guerre de l’Iraq contre l’Iran qu’elle reprit son ancien nom mais cette fois avec une connotation différente, celle de « ville ensanglantée » (Khouninshahr).

Couverture du roman écrit par Seyyedeh Zahra Hosseini

Durant la guerre contre l’Iraq, Khorramshahr fut dévastée par la politique de la terre brûlée de Saddam Hussein. Conformément à cette sinistre politique, l’armée irakienne devait brûler et détruire tout ce qu’elle trouvait sur son chemin dans le pays de l’adversaire pour l’affaiblir le plus possible. La ville subit de telles destructions que sa reconstruction paraissait presque impossible. Elle constituait incontestablement la zone frontalière la plus importante pour l’Iran. Après la guerre, Khorramshahr, détruite mais victorieuse, se transforma en symbole de la défense et de la résistance. Son histoire prit des allures d’épopée. Le mythe de Khorramshahr et le récit de la bravoure des combattants et des martyrs de la guerre suscita un grand mouvement après-guerre afin de conserver l’identité sacrée de l’événement. Cette mobilisation fut incarnée par diverses représentations artistiques, chacune rendant hommage à sa manière à la Défense sacrée ou Defâ’-e moghaddas, à savoir la peinture, le théâtre, le cinéma et la littérature. Cette dernière occupa notamment une place importante parmi ces différents modes d’expression. La publication d’ouvrages universitaires, de poésie, de romans ou de biographies furent à l’origine de nombreux séminaires et colloques dans le pays. Si la littérature de la Défense sacrée durant les premières années après-guerre manquait en quelque sorte de relief, et ce malgré les efforts des écrivains engagés de l’époque, aujourd’hui Khorramshahr et son épopée sont hautement célébrées (voire vénérées) comme partie intégrante de l’identité iranienne. Le martyre symbolise la pureté, le courage et le sacrifice et reflète l’idéal du musulman dans les ouvrages sur la guerre.

Aujourd’hui, la littérature de la Défense sacrée a trouvé sa voie dans la littérature persane comme genre à part entière. Contrairement à la première décennie de l’après-guerre qui vit paraître des ouvrages subjectifs, passionnés, et de qualité parfois discutable, nous pouvons dire que depuis la troisième décennie d’après-guerre, les œuvres qui relatent les événements de l’époque n’ont cessé de se perfectionner. D’après les partisans de cette littérature, ces dernières seraient susceptibles d’être traduites et présentées à l’étranger en vue de rendre compte d’un aspect incontournable de l’histoire iranienne. Certaines initiatives ont déjà été prises dans ce sens, mais de manière timide.

Affiche du film Oghâb-hâ (Les aigles) de Samuel Khatchikiân

Toutes sortes d’écrits évoquant la période de l’occupation de Khorramshahr et de la guerre font ainsi partie de l’ensemble de la littérature après-guerre. Mais si Khorramshahr y jouit d’une place privilégiée, c’est parce que la reprise de la ville des mains de l’ennemi, après 545 jours d’occupation, mena à l’arrêt définitif de la guerre au détriment des occupants irakiens.

Dès les premiers jours du déclenchement de la guerre, les plumes se mirent au service de la défense du pays contre la guerre imposée par l’Iraq. Ainsi naquit la littérature de la guerre et la poésie de la résistance qui fut célébrée comme littérature de la Défense sacrée après la fin de la guerre. De manière générale, on peut considérer cette littérature selon trois points de vue : celui de la poésie, du roman et de la biographie. La poésie fut très en vogue pendant la guerre et donna naissance à un genre poétique, le noheh. Récité à haute voix ou fredonné par les soldats sur les champs de guerre, il pénétra petit à petit au cœur de la société pour persister et entrer dans la culture populaire iranienne. D’autre part, la poésie fit son chemin parmi les poètes de renom de l’époque pour être enrichie par le biais de nouveau styles et thèmes. Elle devint ainsi un genre à part entière sous les plumes de Gheysar Aminpour, Salmân Harâti, Ali Mo’allem Dâmghâni, Mehrdâd Avestâ, Ali Mardâni, Moshfegh Kâshâni, Sepideh Kâshâni, Hamid Sabzehvâri et de dizaines de poètes particulièrement dévoués à leur art. Hommage est rendu dans ces textes au martyre, à la bravoure et à la liberté. On y évoque les grandes personnalités de l’histoire de l’islam telles que Abou Dhar al-Ghifâri (compagnon du prophète de l’islam) ou Malik Al-Ashtar (fidèle compagnon de l’Imâm Ali) ainsi que les symboles de la culture coranique et de l’Ashourâ. Les styles poétiques ne sont pas limités à une seule et unique forme : on y rencontre aussi bien l’ode que le monomètre, le quatrain ou encore le poème lyrique.

Affiche du film Kâni-mângâ de Seyfollâh Dâd

Quant au roman de guerre, il s’est également rapidement développé grâce à l’imagination des auteurs de guerre, mais aussi à l’importance de la charge morale de l’événement, évoqué par exemple dans Les palmiers sans tête qui fut l’un des premiers romans de cette époque. Les louanges à la guerre et à la résistance constituent le noyau de ces ouvrages d’où jaillit l’espoir placé dans l’avenir. Ce qui y importe avant tout est la préservation des valeurs et des croyances théologiques et nationales et finalement, la préservation des frontières géographiques. Les protagonistes ou les individus n’y occupent donc pas toujours le premier plan.

Les réminiscences de la guerre et la mémoire des martyres conduisirent ceux sur les champs de bataille ainsi que les générations de l’après-guerre à se consacrer à créer un genre typique à cette époque basé sur des mémoires et biographies. Le récit de la vie des martyrs, des événements de la guerre et même les moindres détails de tout ce qui se passait parmi les combattants a permis de graver cet événement dans la mémoire collective de la société.

L’un des témoignages littéraires les plus poignants et lus en Iran fut écrit par une habitante de Khorramshahr, Seyyedeh Zahra Hosseini, qui avait 17 ans au début de la guerre. Dans son ouvrage intitulé , elle raconte comment elle a aidé à laver les corps des martyrs et à les enterrer, à soigner les blessés, à préparer les armes, à cuisiner pour les soldats… De par son style et son contenu, constitue un récit hors du commun sur l’engagement des civils dans la guerre et l’horreur du quotidien des villes proches du front ou envahies.

La mobilisation dans la création des œuvres artistiques de la guerre s’est aussi largement exprimée au travers du septième art. Les premiers films traitant de la Défense sacrée (Defâ’-e moghaddas) furent majoritairement des documentaires. Pourtant dès la moitié des années 1980, on a commencé à explorer sérieusement le cinéma de guerre grâce à des réalisateurs comme Samuel Khatchikiân et son film Oghâb-hâ (Les aigles), Hassan Kârbakhsh avec Diâr-e Asheghân (Le territoire des amoureux), Seyfollâh Dâd avec Kâni-mângâ et Djavâd Taheri avec Dar meydân-e min (Dans le champ de mine). Rasoul Mollâgholipour fut l’un des réalisateurs iraniens qui se consacra très tôt au thème de la guerre, tout d’abord avec son film Neynavâ qu’il tourna en 1983 et par la suite, en 1985, avec son deuxième film en couleur Balam-i be souy-e sâhel (Petite barque vers la côte) mettant en scène Khorramshahr vers la fin des années 1980 et les efforts des défenseurs de la ville pour éviter la chute de Khorramshahr déjà aux mains de l’ennemi. En même temps, avec Neynavâ, Mehdi Madani, un autre réalisateur engagé dans la guerre, tourna Pol-e Azâdi (Le pont de la liberté) qui permit de refléter les vérités de la guerre.

Affiche du film Ajâns-e Shisheh-i (L’agence de verre) de Ebrâhim Hâtamikiâ

Après l’armistice et l’acceptation de la Résolution 598 du conseil de sécurité des Nations Unies le 20 juillet 1987, le cinéma de la Défense sacrée entra dans une nouvelle phase. Cela aboutit à la mise en valeur des martyrs, de leur famille, de la captivité et de la résistance en honorant ceux qui avaient perdu leur vie au cours de la bataille. Ebrâhim Hâtamikiâ est l’un des réalisateurs phares des films de Defâ’-e moghaddas de cette période avec son chef-d’œuvre Ajâns-e Shisheh-i (L’agence de verre). Plusieurs années après l’armistice, Ahmadrezâ Darvish sortit son film Kimiâ en 1994 qui relatait les problèmes familiaux d’après-guerre des combattants qui revenaient après de longues années de captivité, et le déchirement des familles. Deux années plus tard, il filmera Sarzamin-e Aftâb (Le pays du soleil) où il met en scène les drames sociaux et individuels de la guerre. Il y raconte l’histoire d’un hôpital bombardé, que les patients et les responsables sont obligés de quitter. Sur le chemin, ils vivent des tragédies auxquelles ils tentent de se soustraire, bien inutilement. Son dernier chef-d’œuvre qui remporta un grand succès non seulement au niveau national mais également dans plusieurs pays, fut incontestablement le film Duel sorti en 2003. Les effets spéciaux particulièrement réussis et la technique de l’enregistrement sonore en Dolby furent pour la première fois utilisés en Iran pour ce film. En 1992, Ahmad Amini, alors jeune réalisateur, commença sa carrière avec le film Les ombres de l’assaut. Il y relate la vie d’une famille abandonnée chez elle en pleine occupation irakienne. Celle-ci s’efforce de s’enfuir des griffes des soldats irakiens et s’en sort grâce au courage de la mère de famille, faisant aussi de ce film un hommage appuyé à la femme iranienne.

La troisième phase des films de Defâ’-e moghaddas est marquée par le XXIe siècle et les métamorphoses sociales et technologiques au sein de la société iranienne. Cela mena à l’oubli ou à l’éclipse momentanée de ce genre cinématographique. Ainsi, les cinéastes engagés s’efforcèrent de réconcilier le cinéma de la guerre (jugé trop idéaliste et impalpable) avec les exigences sociales. Par conséquent, les films perdirent leur dimension épique pour se focaliser davantage sur la vie de l’ensemble des couches sociales pendant la guerre, et même d’avoir recours à l’humour en vue d’attirer davantage de spectateurs et présenter la culture du Defâ’-e moghaddas d’une autre manière. Cette perspective fut mise en œuvre par le film de Kamâl Tabrizi Leily bâ man ast (Leily est avec moi) et remporta un véritable succès. Dans le même genre, nous pouvons également citer la comédie dramatique en trois parties de Massoud Dehnamaki intitulée Ekhrâjihâ (Les hors-jeux) qui le conduisit (commercialement parlant) au sommet du cinéma iranien grâce à l’excellent accueil que lui réserva le public partout en Iran. Ainsi, en passant en revue les antécédents de trois décennies d’histoire du Defâ’-e moghaddas, nous pouvons souligner à quel point cet événement à permis d’éveiller la conscience et la volonté de certains artistes patriotes qui firent tout leur possible pour garder présent le souvenir des combattants et civils, hommes et femmes qui se sacrifièrent pour offrir un avenir à leurs compatriotes.


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