85.N° 85, décembre 2012

Pensée iranienne contemporaine – études religieuses et philosophiques (IX)

Commentaire du verset de la Lumière (ayat al-nûr)
de ’Allâmeh Seyyed Mohammad-Hossein Hosseini Tehrâni*
(3ème partie)


Traduction et adaptation :

Amélie Neuve-Eglise

Voir en ligne : Pensée iranienne contemporaine – études religieuses et philosophiques (IX)
Commentaire du verset de la Lumière (ayat al-nûr)
de ’Allâmeh Seyyed Mohammad-Hossein Hosseini Tehrâni*
(2ème partie)


"Si les hommes connaissaient la valeur de la connaissance de Dieu,

ils ne jetteraient pas leurs regards sur les attraits de la vie de ce monde. […]

En vérité, la connaissance de Dieu est le compagnon de tout esseulement, l’ami de toute solitude,

la lumière de toute obscurité, la force de toute faiblesse et le remède de toute maladie."

Imâm Sâdeq, Al-Kâfi, vol. 8, p. 247, no. 347

ای آفتاب آینه دار جمال تو

Ô Toi ! Le soleil est le porte-miroir de Ta beauté ! [1]

Hâfez, ghazal 400

اللَّهُ نُورُ السَّمَاوَاتِ وَالْأَرْضِ
"Dieu est la Lumière des cieux et de la terre." (24:35)

Dans la partie précédente [2] , nous avons vu que la lumière désigne tout ce qui est apparent en lui-même (zâhir lizâtihi) et fait apparaître ce qui est autre que lui (muzhir li-ghayrihi). En tant qu’existence absolue qui subsiste par elle-même et donne l’existence à tout ce qui est autre qu’elle, l’existence divine est lumière : "Dieu est la lumière des cieux et de la terre" (24:35). Néanmoins, si Dieu est apparent en lui-même, pourquoi certains reconnaissent l’existence de Dieu et d’autres la réfutent ? Et parmi ceux qui acceptent Son existence, pourquoi existe-t-il autant de théories différentes à Son sujet, et concernant le rapport qu’Il entretient avec Sa création ? Pourquoi certains défendent la possibilité de rencontrer Dieu, alors que d’autres nient qu’une telle capacité soit donnée à l’homme ?

’Allâmeh Seyyed Mohammad Hossein Tahrâni

Différentes conceptions de la rencontre de Dieu et de Sa relation avec le monde

Durant les premiers siècles ayant suivi l’apparition de l’islam, différentes écoles de pensée se sont constituées en proposant des conceptions diverses du type de relation existant entre Dieu et le monde. Certaines ont soutenu l’idée que de par Sa transcendance, Dieu n’a aucun lien ni ressemblance avec Sa création. [3] Selon cette école, on ne peut même pas qualifier Dieu d’ "existant" car Son existence n’a rien à voir avec celle que l’on peut observer chez les êtres créés, tant au niveau de la réalité que du concept.

Il est dès lors impossible d’acquérir une quelconque connaissance de Dieu [4] ni d’établir de relation avec Lui étant donné que Ses attributs sont séparés du monde. [5] Par conséquent, aucune créature ne peut rencontrer Dieu ni dans ce monde, ni dans l’Au-delà. Selon cette vision, les versets coraniques évoquant une telle rencontre doivent être compris de façon figurée dans le sens d’une rencontre avec les bienfaits de Dieu, Ses attributs, Son paradis… mais pas avec Dieu lui-même. A l’inverse, un autre courant de pensée soutient que Dieu, à la fois dans Son essence, Ses attributs et Ses actes, ressemble aux créatures. Cette ressemblance (tashbih) permet de fonder un lien réciproque et la possibilité d’une rencontre.

Comme nous allons le voir, le Coran rejette à la fois la transcendance et la ressemblance absolues : contre la première position, le Coran ainsi que de nombreux hadiths [6] évoquent clairement l’idée d’une rencontre avec Dieu même [7] : "Quiconque, donc, espère rencontrer son Seigneur, qu’il fasse de bonnes actions et qu’il n’associe dans son adoration aucun à son Seigneur" (18:110) ; "Celui qui espère rencontrer Dieu doit savoir que le terme fixé par Dieu aura immanquablement lieu" (29:5). Néanmoins, contre le courant défendant l’idée d’une pure ressemblance, cette rencontre ne doit pas être envisagée comme celle de deux êtres physiques et avec les yeux de chair ; ce qui réduirait Dieu à un être matériel parmi d’autres : "Rien ne Lui ressemble" (42:11) ; "Les regards ne peuvent l’atteindre, cependant qu’Il saisit tous les regards" (6:103). [8]

La rencontre de Dieu selon le Coran

Outre les différents versets évoquant directement l’idée d’une rencontre de l’homme avec Dieu, les modalités de cette rencontre peuvent être saisies à partir de deux idées majeures au sujet de Dieu et de la création évoquées dans le Coran. Le Coran présente tout d’abord Dieu comme le détenteur unique de l’ensemble des perfections. Dans le monde créé, la connaissance, la force, la vie, la sagesse… n’appartiennent qu’à Dieu : "Dieu ! Point de divinité à part Lui, le Vivant (al-Hayy)" (2:255). Ce verset pose Dieu comme la seule divinité. Or, nous pouvons constater que les gens adorent des divinités diverses : une idole, le soleil, une vache, leur argent, leurs propres passions… Dans ce sens, "point de divinité à part Dieu" ne doit pas être compris comme signifiant que seul Dieu mérite et se doit d’être

adoré, mais que dans les faits, l’ensemble des choses et êtres susceptibles d’être pris par l’homme comme objet d’adoration – l’idole, le pouvoir… - sont en réalité une adoration d’un aspect des perfections divines. "Point de divinité à part Dieu" signifie qu’il est concrètement et ontologiquement impossible d’adorer un autre que Lui. L’associationisme ne consiste donc pas à adorer un autre que Dieu – c’est impossible étant donné que rien n’est en dehors de Lui – mais de le restreindre à l’une de Ses manifestations et de confondre un aspect limité des perfections divines avec Dieu lui-même, alors que l’homme est invité à L’adorer dans l’intégralité de Sa vérité.

Dans la même logique, le nom le Vivant (al-Hayy) cité dans le verset précédent n’est pas un adjectif qualifiant Dieu, mais un sujet distinct signifiant que Dieu est le vivant, le seul. L’ensemble des créatures vivantes est en réalité une manifestation du nom le Vivant. Dire "Je suis vivant" est seulement vrai au sens figuré, chaque être étant dans sa réalité profonde un degré d’apparition du nom le Vivant. De même pour les autres attributs de Dieu : "c’est Lui l’Omniscient, le Sage" (66:2) ; "c’est Lui l’Audient, le Clairvoyant" (42:11), c’est-à-dire le seul ; les autres créatures étant dotées de savoir, de sagesse, de vision… par Dieu et en Dieu.

Tout ce qui existe est donc une manifestation des noms et attributs divins de façon plus ou moins intense, et constitue autant de modalités de la rencontre de Dieu. Il suffit à tout croyant, dans ce monde même, d’ouvrir son regard, pour ne plus voir que le divin dans la multiplicité de Ses apparitions.

L’ensemble des expressions au sujet de Dieu peuvent être interprétées selon la même logique : "la louange est à Dieu" (al-hamdu lil-Lah, 29:63) ne signifie pas que Dieu est un être digne de louange parmi les êtres, mais que toute louange d’une chose, de la beauté d’un être… est en réalité une louange à Dieu, car tout ce qui existe constitue l’une de Ses manifestations. "Et si tu leur demandes : "Qui fait tomber l’eau du ciel pour revivifier la terre après sa mort ?", ils répondront sûrement : "C’est Dieu !" Dis : Louange à Dieu !" Mais la plupart d’entre eux ne raisonnent pas" (29:63). Toute louange adressée aux êtres est en réalité une louange à Dieu car les êtres sont constitués des perfections mêmes de leur Principe ; mais ceux qui ne réfléchissent pas attribuent ces perfections aux êtres mêmes, qu’ils considèrent comme des entités indépendantes, et ne voient pas Dieu comme lumière apparente embrassant tout ce qui existe. A l’inverse, le Coran évoque les paroles qu’échangeront les gens du Paradis : "Là, leur invocation sera "Gloire à Toi, ô Dieu", et leur salutation : "Paix !" et la fin de leur invocation : "La louange est à Dieu, Seigneur de l’Univers"." (10:10). Leur regard s’étant ouvert à la réalité profonde du monde comme manifestation de Dieu, ils verront alors ce monde et l’Au-delà, les prophètes, les grâces du Paradis, et tout ce qui les entoure comme autant de manifestations de Dieu, révélant

leur Créateur comme le seul digne de louange : "La louange est à Dieu, Seigneur de l’Univers".

Le second aspect précisant le sens de la rencontre avec Dieu réside dans le fait que le Coran qualifie l’ensemble des êtres de signes de Dieu (âyât Allah). La notion de signe exprime l’idée de montrer quelque chose. Un signe, comme par exemple une pancarte, a deux aspects : un aspect indépendant (le fait d’être en bois ou en fer, de comporter telles couleurs, lettres, symboles…), et un aspect significatif, montrant ce qui est autre que lui-même, c’est-à-dire le message même véhiculé par ce panneau : l’entrée dans une ville, l’obligation de s’arrêter, la présence d’un virage, etc. Le panneau ne contient pas en lui-même la ville ou le virage, mais nous le signifie, nous l’indique. De même pour une paire de lunettes : elle comporte un aspect indépendant - des verres et une monture – et montre ce qui est autre qu’elle. Si l’on porte attention uniquement à l’aspect indépendant et propre d’un signe – le fait que le panneau soit en bois, rouge, etc. – on ne voit plus qu’un amas de matières et de couleurs, et non plus ce qu’il veut nous dire. A l’inverse, plus on fera abstraction de son caractère propre et indépendant, plus on verra ce qu’il signifie, ce qu’il nous montre au-delà de lui-même. Et plus l’aspect propre et indépendant d’un signe est faible, plus il sera significatif et montrera ce qui est autre que lui de façon juste : une eau pure et claire reflètera parfaitement le paysage qui l’entoure. Si au contraire elle se charge de caractéristiques particulières, de vagues, de pollutions… plus rien ne pourra s’y refléter. De même, plus un miroir est poli et propre, plus il reflètera la personne qui s’y regarde au point qu’on en oublie le miroir. S’il est au contraire cabossé et tâché, il perdra sa capacité de réflexion et ne sera plus qu’un objet indépendant ne montrant plus rien, ou

tout au plus une image déformée et enlaidie de la réalité. Par conséquent, le meilleur signe est celui qui est purement significatif et n’a aucun aspect indépendant.

Présenter les créatures comme signes de Dieu signifie donc qu’elles sont autant de miroirs de Dieu. Cet aspect vient compléter et éclairer l’idée selon laquelle Dieu est le seul et unique Vivant, Sage, Miséricordieux… : Ses créatures ne montrent rien d’autre que Ses attributs ; elles sont de purs signes et manifestations n’ayant aucun aspect propre et détaché de Dieu. Le Coran cite par exemple Jésus et Marie comme étant des signes divins : "Nous fîmes du fils de Marie, ainsi que de sa mère, un signe (aya) ; et Nous donnâmes à tous deux asile sur une colline bien stable et dotée d’une source" (23:50). Que signifie le fait que Jésus et Marie soient qualifiés de "signes" ? Tout simplement qu’ils n’ont aucun aspect égoïste en eux, et que l’ensemble de leur être a atteint un tel niveau de perfection qu’il est devenu un miroir poli montrant Dieu. Regarder Jésus ou Marie ne signifie pas voir une personne particulière, ayant telles caractéristiques personnelles, mais de contempler une manifestation de Dieu.

Début du verset de la lumière, par Mohsen Ebrâhimi

De même, l’ensemble des créatures du monde sont, chacune à un certain degré, un signe de Dieu révélant Ses attributs : "Un signe pour eux est la terre morte à laquelle Nous redonnons la vie et d’où Nous faisons sortir des grains dont ils mangent" (36:33). La terre morte qui revit montre Dieu comme Celui qui crée et qui donne la vie, et Celui qui fait revivre après la mort. "Certes la création des cieux et de la terre, dans l’alternance de la nuit et du jour, dans le navire qui vogue en mer chargé de choses profitables aux gens, dans l’eau que Dieu fait descendre du ciel, par laquelle Il rend la vie à la terre une fois morte et y répand des bêtes de toute espèce, dans la variation des vents, et dans les nuages soumis entre le ciel et la terre, en tout cela il y a des signes, pour un peuple qui raisonne" (2:164). Ces versets invitent le croyant à ne pas voir les prophètes, les fruits de la terre, la pluie, le mouvement du bateau sur l’eau… comme autant de phénomènes indépendants, mais d’y voir Dieu. [9] La spécificité des signes divins est néanmoins que, contrairement au panneau ou à l’eau, ils sont de purs signes et n’ont aucun aspect séparé et distinct de ce qu’ils montrent - Dieu -, leur réalité même étant une manifestation divine. Ainsi, la manière même dont tombe la pluie, goutte par goutte et non d’un seul coup, est une manifestation de la miséricorde et de la sagesse divines, mais aussi de sa générosité, de la vie qu’Il donne par elle, etc. Voir ces réalités en apparence distinctes comme des signes montrant une même réalité implique cependant de réfléchir, de se détacher de l’apparence matérielle des phénomènes : "pour un peuple qui raisonne". Le croyant peut dès lors être défini comme quelqu’un qui non seulement croit en Dieu, mais voit et rencontre également Dieu à chaque instant et en toute chose. La différence

entre la croyance et l’incroyance est avant tout une question de regard, qui s’enracine elle-même dans le cœur : "Ce ne sont pas les yeux qui s’aveuglent, mais, ce sont les cœurs dans les poitrines qui s’aveuglent" (22:46).

Ces signes ne se restreignent pas aux personnes et aux phénomènes naturels, mais comprennent aussi les sentiments, dont l’amour existant entre un mari et sa femme : "Parmi Ses signes Il a créé de vous, pour vous, des épouses pour que vous viviez en tranquillité avec elles et Il a mis entre vous de l’affection et de la bonté. Il y a en cela des signes pour des gens qui réfléchissent" (30:21). Comme les autres signes, cet amour ne doit pas être regardé comme une réalité issue de deux personnes, mais une manifestation de l’amour divin. De même, le Coran évoque que l’une des joies du Paradis consiste à s’asseoir les uns en face des autres et à se regarder mutuellement (37:44). Cette joie est issue du fait que les gens du Paradis, dont le regard s’est ouvert dans ce monde, ne voient plus les êtres comme des réalités indépendantes mais autant de manifestations sublimes de Dieu. C’est dans ce sens que l’on peut comprendre le plaisir issu de l’ensemble des grâces du Paradis – une rencontre permanente, sans voiles.

Toute personne qui atteint ce regard réalisera que depuis qu’elle existe, elle n’a rencontré que Lui ; elle ne peut voir et n’aimer que Lui : "la louange est à Dieu". Cette réalité est résumée dans ce verset : "Nous leur montrerons Nos signes dans l’univers et en eux-mêmes, jusqu’à ce qu’il leur devienne évident qu’Il [Dieu] est la Vérité (al-Haqq). Ne suffit-il pas que ton Seigneur soit témoin de toute-chose ? Ils sont dans le doute, n’est-ce pas, au sujet de la rencontre de leur Seigneur ? C’est Lui certes qui embrasse toute chose" (41:53-54). Non seulement l’univers, mais l’ensemble de nos états intérieurs sont une manifestation de Dieu ; tout est un miroir nous révélant Sa bonté et Sa miséricorde. Notre amour de la beauté, notre capacité à pardonner, à aimer… nous montre Dieu au plus profond de nous-mêmes. Tout ce qui existe autour de nous constitue des milliers de miroirs, et nous sommes nous-mêmes un grand miroir… chacun constituant une forme de rencontre avec Dieu. Le Coran invite ainsi à voir toutes choses comme autant de lieux de

manifestations, à ne plus regarder le miroir comme une entité distincte et indépendante mais à ne voir que ce qu’il montre, jusqu’à oublier le miroir lui-même. Et à ne plus parler de "choses" mais de "manifestations de Dieu", pour voir Dieu comme le seul Vivant, le seul Puissant, le seul Existant. "C’est Lui certes qui embrasse toute chose" (41:54).

La voie de la rencontre

Le message des prophètes n’est qu’une invitation à cette rencontre, ou plus précisément une invitation à se rendre capable de vivre et de voir cette rencontre déjà actualisée autour de nous : "Voilà bien là un signe ! Et la plupart d’entre eux ne croient pas" (26:8). La foi est dès lors indissociable de l’acquisition d’un regard spéculaire sur les choses, l’incroyance étant à l’inverse indissociable d’une vision du monde considérée non pas comme manifestation de Dieu, mais une réalité indépendante : "Et il ne leur vient aucun des signes d’entre les signes de leur Seigneur, sans qu’ils ne s’en détournent" (6:4 et 36:46) ; "Que de signes évidents dans les Cieux et sur la Terre devant lesquels les hommes passent et dont ils se détournent !" (12:105). La voie des prophètes vise ainsi à introduire un changement de regard, et à nettoyer son miroir intérieur pour se rendre capable de voir l’ensemble du monde comme autant de miroirs. Elle vise à dépasser la tendance naturelle de l’homme à absolutiser ses perceptions sensibles qui posent comme seule vérité la diversité des choses matérielles perçues comme autant d’entités indépendantes, et le privent d’une rencontre perpétuelle avec son Créateur.

Cette voie est fondée sur l’existence en l’homme d’une faculté que l’on appelle parfois cœur, conscience, sirr… ; le lieu d’une conscience intime de l’existence d’un lien avec Dieu, et de la possibilité de Le rencontrer. Cette réalité et capacité existe dans chaque homme, mais du fait de l’attention qu’il accorde aux réalités matérielles, à son égo, à ses désirs… elle a été peu à peu recouverte de différents voiles qui ont affaibli sa capacité de réception et de réflexion. C’est la raison pour laquelle Dieu est lumière reste caché pour la plupart des gens et que, par extension, autant de théories distinctes ont été élaborées à son sujet.

Chaque prophète envoyé par Dieu a invité les gens à se rappeler de cette réalité et à suivre ses commandements en vue de se purifier, de nettoyer son miroir

intérieur par la prière, le jeûne, le don, la patience face aux difficultés… : "C’est Lui qui a envoyé à des gens sans Livre un Messager des leurs qui leur récite Ses signes, les purifie et leur enseigne le Livre et la Sagesse" (62:2) [10] ; cet effort permettant à ces voiles de disparaître et de voir l’ensemble des réalités du monde non plus comme des réalités indépendantes, mais comme autant de miroirs divins. Si au contraire en faisant preuve d’auto-suffisance et de fierté, l’homme ne cesse de rayer son miroir et laisse la poussière le recouvrir, il perdra la capacité de contempler les choses telles qu’elles sont et verra tout de façon déformée et laide. Plus il portera de considération à son égo, moins il verra Dieu. [11] Si la rencontre est atteinte par la foi et les actes, la réflexion rationnelle et philosophique a également un rôle important en ce qu’elle permet d’approfondir sa connaissance de Dieu, et donc la modalité de la rencontre qui n’est autre que connaître concrètement Dieu tel qu’Il est. [12]

Mosquée Nasir-ol-Molk, Shirâz. Photo : Rowan Castle

Les étapes de la rencontre

Dieu est lumière. Pour se rendre capable de saisir cette Réalité qui embrasse tout, l’homme doit d’abord commencer par se déprendre (takhliya) de l’ensemble de ses défauts, de tout ce qui est susceptible de l’éloigner de Dieu et de déformer son miroir intérieur. Commence ensuite l’étape de l’embellissement (tahliya) de l’être, du polissage du miroir : au travers de ses actes, ses prières, ses dons… l’homme se pare peu à peu des attributs de perfection. Il se rend ainsi capable de devenir lui-même le lieu d’apparition (majlâ) et de manifestation des attributs divins. Enfin, lorsque les Noms divins se manifestent en l’homme au plus haut degré de leur perfection, la dernière étape de la Rencontre divine est celle du fanâ’, de l’extinction en Dieu : la personne réalise au plus profond de son être que l’ensemble des perfections dont elle est parée ainsi que celles du monde qui l’entoure sont à Dieu, par Dieu et en Dieu. [13] Elle ne voit plus le soleil, la terre, l’amour, ni même sa propre personne, mais uniquement son Créateur présent en tout lieu : "Nous sommes plus près de lui que sa veine jugulaire" (50:16) ; "Dieu s’interpose entre l’homme et son cœur" (8:24). A ce degré, le miroir et sa forme même disparaissent aux yeux du croyant, qui devient lui-même le signe le plus éminent capable de voir l’ensemble des réalités comme autant d’autres signes. C’est dans ce sens que nous pouvons comprendre la parole de l’Imâm Sâdeq :

"ما رأیت شیئاً إلا و رأیت الله قبله و معه و بعده."

"Je n’ai vu aucune chose sans avoir vu Dieu avant elle, avec elle et après elle" [14] - l’ensemble des êtres étant une même Lumière qui existe par Lui et en manifeste un aspect. [15] La conception coranique de la rencontre avec Dieu se pose contre tout panthéisme et invalide l’idée d’une rencontre sur la base d’une

incarnation de l’essence divine s’incarnant (hulûl) au sein des créatures - l’essence divine est illimitée et ne peut pénétrer au sein de créatures limitées. Une telle conception présuppose également une dualité entre l’Essence divine effusée et un réceptacle la recevant, ce qui est contraire à l’idée que les créatures ne sont elles-mêmes pas des réalités séparées de Dieu mais autant de manifestations de Ses propres noms. [16]

Le Coran invite à mettre de côté toutes les adorations limitées en vue de se préparer à une rencontre avec l’Illimité, rencontre vécue de façon spécifique par chacun des prophètes : Moïse est celui à qui Dieu a parlé (kalîm Allah), Jésus est l’ "esprit de Dieu" (rûh Allah), Ibrâhîm l’ami intime de Dieu (khalîl Allah)… S’il est susceptible d’être purifié, le miroir du cœur peut également être agrandi : un petit miroir montrera une partie de la réalité, tandis qu’un grand miroir pourra révéler l’ensemble du réel. Le Coran souligne qu’à l’issue de l’ascension céleste du Prophète (mi’râj), Dieu "lui fit voir le très grand signe" (79:20) [17], c’est-à-dire Sa propre existence au travers de Sa première et plus grande manifestation. Or, le prophète Mohammad est lui-même qualifié par le Coran d’ "excellent modèle pour celui qui espère en Dieu" (33:21) : sur cette base, tout homme est invité à la rencontre suprême, qui constitue le but même de sa création, en se rendant capable de voir le monde comme une invitation constante à la rencontre de Dieu, puis de réaliser cette rencontre perpétuelle, permanente, non seulement dans l’Au-delà, mais ici et maintenant, dans ce monde même.

(à suivre)

* Hazrat-e ’Allâmeh Ayatollah Hâjj Seyyed Mohammad Hossein Hosseini Tehrâni, Tafsir Ayeh-ye Nour, Maktab-e Vahi, 1390 (2011).

Notes

[1Nous utilisons ici la traduction de Charles-Henri de Fouchécour, Hâfez de Chiraz – Le Divân, Verdier, 2006, p. 994.

[2Voir le numéro précédent de La Revue de Téhéran.

[3Ce courant de pensée est souvent qualifié de transcendentaliste (ahl al-tanzîh).

[4Non seulement de Son essence, mais également de Ses attributs, de Ses actes…

[5Dans le prolongement de cette idée, certains ont argué que les bonnes actions et les prières que l’homme effectue pour se rapprocher de Dieu n’ont aucun sens et ne peuvent l’atteindre. Une telle conception aboutit à invalider l’idée même de religion et réduit les actes des prophètes à de simples mises en scène n’ayant aucun effet réel. D’un point de vue pratique, la frontière entre un Dieu absent de Sa création et l’athéisme est ténue : pourquoi se tourner vers une dimension spirituelle si le Principe de la Création reste absent aux créatures, et qu’Il ne les atteint pas, pas plus qu’elles ne l’atteignent ?

[6En outre, dans la tradition chiite, de nombreux sermons de l’Imâm ’Ali, invocations de l’Imâm Sajjâd, ainsi qu’un grand nombre d’invocations chiites évoquent clairement la possibilité d’une telle rencontre au sens propre.

[7Concernant la réfutation de l’interprétation de ces versets selon un sens figuré, voir la première partie de ce commentaire.

[8Si ces façons de penser sont parfois attribuées à un penseur ou à un courant idéologique particulier, elles constituent différentes façons d’aborder ce rapport et réapparaissent sous des noms différents selon les époques. De même, de nombreux croyants

pensent inconsciemment le rapport entre Dieu et le monde de l’une de ces façons.

[9Il est bien entendu à chaque fois question d’une manifestation de Dieu, et non pas de l’ensemble de l’Essence de Dieu lui-même qui est illimitée et ne peut être montrée ou apparaître dans le cadre d’une créature limitée. Il n’est pas possible de citer l’ensemble des versets évoquant les différents signes divins dans le cadre de cet article. Nous nous contenterons d’évoquer également le vent (30:46), la nuit et le jour, ainsi que le soleil et la lune (41:37), le sommeil (30:23)… comme autant de Ses signes. Nous devons ici comprendre que tout est signe de Dieu. Nous nous contenterons de citer également ce verset : "Parmi Ses signes la création des cieux et de la terre et la variété de vos idiomes et de vos couleurs. Il y a en cela des preuves pour les savants" (30:22). La différence entre les êtres humains est aussi considérée comme un signe divin : parmi tous les êtres humains qui existent et qui ont existé depuis la création et jusqu’à la fin des temps, on ne pourra trouver deux êtres humains se ressemblant de façon exacte. Les différences de visages, de voix, etc. même entre des personnes issues de mêmes parents est un véritable signe dans le sens où Dieu est unique et que Ses manifestations sont toutes uniques : il ne peut exister de répétition dans la manifestation. Chaque créature montre Dieu d’une façon particulière.

[10Un verset décrit l’état des croyants ayant ce regard spéculaire : "lorsque les signes du Miséricordieux leur sont récités, ils se prosternaient face au sol en pleurant" (19:58). Ces pleurs sont dus à ce changement de regard qui ne voit plus des choses, mais la grandeur divine en chacune d’elle.

[11Atteindre ce plus haut degré de la rencontre implique de mettre de côté toute trace d’égoïsme et de se fondre dans l’Aimé, tout ce qui est autre que Lui constituant un voile empêchant une union réelle. Le même principe régit l’amour entre les êtres humains : tant que la moindre trace d’égoïsme subsiste, tant que l’on continue à s’aimer soi-même au détriment de l’autre, l’aimé ne pourra réellement s’offrir à celui qui aime…

[12La philosophie peut permettre d’acquérir une connaissance précise de Dieu : qu’Il contient l’ensemble des perfections, qu’Il est illimité, qu’Il est le créateur de tout ce qui est, que "rien ne Lui échappe fût-il du poids d’un atome dans les cieux, comme sur la terre" (34:3)… Certains philosophes comme Avicenne, Mollâ Sadrâ… ont ainsi permis de façonner une représentation de Dieu en accord avec le principe de l’unicité divine (tawhid). Elle est également une démarche reconnue par le Coran, qui invite à discuter et à argumenter avec les gens de la meilleure façon (16:125), comme l’ont fait les Imâms avec leurs opposants, les incroyants, etc. Le recours à l’argumentation philosophique est donc nécessaire pour répondre et invalider certaines pensées. En outre, on ne peut demander à un incroyant de croire car nous ressentons en nous que Dieu existe : ce sentiment et cette croyance ne vaut que pour nous, et n’est pas imposable à quiconque. La démonstration rationnelle reste donc la seule démarche pour discuter et convaincre, ou pour réfuter la fausseté de certains courants de pensée.

[13L’essence de Dieu ne peut donc être perçue, mais arrivée à l’extinction en Dieu, la personne n’est plus pour pouvoir ou ne pas pouvoir saisir Dieu : il n’y a ici plus rien d’autre que Dieu, qui se connaît Lui-même de la façon la plus parfaite. Il n’y a plus d’ "autre" pour que cet autre puisse ou ne puisse pas le connaître. Le plus haut degré de connaissance consiste donc en une sortie de soi pour aller vers Dieu et en Dieu.

[14Hadith de l’Imâm Sâdeq rapporté par Hâj Mirzâ Jawâd Aghâye Tabrizi dans l’ouvrage Liqâ’ Allah (La rencontre de Dieu). Selon une vision mo’tazilite interprétant la rencontre de Dieu au sens figuré comme signifiant une rencontre avec Ses grâces, Son paradis, etc., ce genre de hadîth devrait être lu ainsi "je n’ai vu aucune chose sans avoir vu les grâces de Dieu, le paradis, les anges, les fruits paradisiaques… avant elle, avec elle et après elle"… L’absurdité d’un tel raisonnement apparaît clairement ici.

[15La même idée est exprimée par le verset "Certes nous sommes à Dieu, et c’est à Lui que nous retournerons" (2:156) : si nous sommes à Dieu, c’est que nous venons de Lui, et un retour vers Lui signifie qu’Il est après nous. D’autres versets, comme "Nous sommes plus près de lui que sa veine jugulaire" (50:16) ou "Dieu s’interpose entre l’homme et son cœur" (8:24) soulignent que Dieu est également avec nous.

[16Selon une autre théorie, Dieu ne pénètre pas au sein des créatures mais s’unit à certaines d’entre elles (ittihâd) pour devenir une seule et même chose : l’homme devient un avec Dieu. Cette pensée doit également être rejetée car elle suppose d’abord de prouver une dualité et l’existence de deux choses distinctes, pour ensuite pouvoir affirmer que l’une s’unit avec l’autre ; or, il n’existe pas de dualité dans le monde. Il existe un Dieu unique, Créateur de l’ensemble des êtres qui sont autant de manifestations et de lieux d’apparition de Ses attributs. La condition de l’union, c’est-à-dire une dualité préalable, n’existe pas dès le départ.

[17Dans certains versets, le mot "signe", désigné par le terme arabe aya, a parfois été traduit par des termes comme "enseignement" ou "miracle", comme c’est le cas du verset 79:20, traduction de Hamidullah : "Il lui fit voir le très grand miracle". Ce genre de traduction dénature totalement le sens du verset, efface totalement l’idée fondamentale de choses comme "montrant Dieu" et n’ayant aucune réalité propre.


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