N° 114, mai 2015

Les derniers Sassanides en Chine


Maryam Nonahâl


L’époque sassanide (224-651) fut marquée par la mise en place de relations étroites entre certains souverains iraniens et chinois, notamment à la suite de l’apparition de l’islam et de la conquête arabe de l’Iran. Des informations sur les Sassanides ayant refusé de se soumettre aux Arabes et ayant vécu en Asie centrale ou à la cour des Tang [1] figurent dans les œuvres d’auteurs musulmans ainsi que dans les sources chinoises. Selon Mas’oudi, le roi sassanide Yazdgard a deux fils, Vahram et Péroz, ainsi que trois filles, Adrag, Shahrbânou et Mardâvand. Comme Balâdori [2] le rapporte, Péroz s’installe chez les Turcs du Tokharistân [3] et épouse une noble femme turque. D’autres informations peuvent être déduites des sources chinoises, en particulier de Jiu Tangshu (Vieux livre des Tang) et de Xin Tangshu (Nouveau livre des Tang) qui contiennent de nombreuses ressemblances. Selon Jiu Tangshu, Péroz est capturé par le prince du Tokharistân alors qu’il échappe aux Arabes. Plus tard, il réussit également à échapper à ses gardiens turcs et envoie un délégué auprès de Gaozong, l’empereur de Tang, pour lui demander de l’aide militaire contre les Arabes. A la suite de la défaite des Turcs de l’ouest [4] face à l’empereur de Chine entre 657 et 659, les Chinois établissent leur protectorat sur les territoires conquis. La cour des Tang crée donc le gouvernorat de Perse à Zarandj [5] et Péroz est reconnu comme son gouverneur.

Péroz envoie plusieurs ambassadeurs en Chine et au cours des années 670-74, il se rend personnellement à la cour des Tang. Gaozong le reçoit chaleureusement et lui accorde le titre de « Général martial et garde du flanc droit ». En 678, il ordonne à Pei Xingjian, le ministre du personnel de la cour des Tang, de ramener Péroz en Perse sous l’escorte d’un contingent militaire. Cependant, en arrivant à Suiye [6], Pei Xingjian abandonne Péroz, et ce dernier est obligé de passer vingt ans dans le Tokharistân, en luttant contre les Arabes avec un groupe réduit d’Iraniens qui l’accompagnaient. En 708-709, Péroz retourne dans la capitale des Tang, et le titre de « Général et garde du flanc gauche » lui est cette fois-ci attribué. On rapporte qu’il mourut d’une maladie. Même après la fin de son règne, plusieurs chroniques chinoises signalent la venue d’ambassadeurs persans à la cour pendant un certain temps.

Les statues acéphales des ambassadeurs étrangers à l’entrée du mausolée de l’empereur Gaozong à Qianling

Les informations de Xin Tangshu semblent être encore plus fiables. Selon cette source, Péroz trouve refuge dans le Tokharistân mais ne reçoit aucune aide de Gaozong. En profitant du ralentissement temporaire de l’avancée arabe, Péroz s’installe dans le Sistân grâce à l’aide de chefs du Tokharistân. Pendant les années 661-664, Péroz envoie plusieurs ambassadeurs à la cour chinoise et demande aux Tang d’intervenir militairement contre les Arabes, mais sa demande est refusée. Il arrive seulement à être nommé à la tête d’un « Commandement de la Région Persane [7] » (bosi dudufu) dont la capitale est Zarandj. En 662, Gaozong lui accorde le titre de « Roi de Perse » (Bosi Wang en chinois). C’est pour cette raison qu’il est considéré comme étant Péroz III, puisque Péroz II monte sur le trône sassanide pendant une courte période après Khosrô II (591-628). Plus tard, vers 663, les Arabes réussissent à vaincre Péroz III. Il se rend donc à la capitale chinoise, Chang’an entre les années 673 et 674 puis en 675, et est chaque fois chaleureusement reçu par Gaozong. Il obtient également le titre de « Général et garde du flanc droit ». En outre, on rapporte qu’en 677, Péroz demanda la permission à Gaozong de construire un temple persan (bosi si) devant être considéré comme une église chrétienne. Les chrétiens syro-orientaux étaient en effet particulièrement nombreux dans le territoire de l’Empire sassanide avant sa chute en 651, et il est intéressant à noter que le service funèbre de Yazdgard III aurait été accompli par l’évêque de Merv en personne. [8] En outre, selon une autre chronique plus récente, sa femme aurait été chrétienne. Il y a également lieu de mentionner que c’est Aluoben ou Abraham, homme originaire de Perse, qui aurait introduit le christianisme en Chine et construit la première église à Chang’an. Une inscription sur la stèle chrétienne de Xi’an montre également qu’un persan nommé Li Su mort en 817 est un pasteur et un membre de la famille sassanide. Les sources historiques rapportent qu’il existe de façon générale des liens très forts entre les derniers souverains sassanides et les chrétiens. Péroz meurt probablement vers l’an 679. Sa statue acéphale ainsi que celle d’un noble persan inconnu figurent encore aujourd’hui parmi les statues figurant à l’entrée du mausolée de l’empereur Gaozong et de sa femme l’impératrice Wu Zetian [9], à Qianling, près de Xi’an. Bien que la statue soit acéphale, Péroz est identifiable grâce à l’inscription chinoise sur son piédestal. On dit que la statue du noble inconnu est celle de Nanmei, l’un des grands chefs de Perse ; on ne sait néanmoins rien de précis à son propos. Il est également probable qu’il fût l’un des aristocrates ayant accompagné Péroz en Chine et eut un poste important dans sa cour, d’où la possibilité de son appartenance à la famille sassanide.

La même chronique chinoise donne également des informations sur le fils de Péroz, Narse, qui est aussi présent à la cour des Tang. On rapporte que Narse est accompagné par le général chinois Pei Xingjian afin de défendre la Perse contre l’invasion des Arabes vers 679. Cependant, lors de leur passage sur le territoire de la Turquie de l’époque - qui correspond au Kirghizstan actuel -, le général chinois conquiert la ville de Suiye en attaquant les Turcs et leurs alliés tibétains par surprise. Pei Xingjian, dont la mission première a été accomplie, abandonne Narse pour qu’il reconquière seul le trône de Ctésiphon. Les recherches archéologiques récentes réalisées à Suiye confirment également certaines des informations présentes dans les sources chinoises. On suppute néanmoins que le comportement du général chinois correspond à un plan précis organisé préalablement par la cour des Tang, et ce parce que les Chinois ont également effectué des échanges diplomatiques avec les Arabes depuis au moins l’an 651. Narse ne réussit jamais à atteindre la Perse et lutte près de vingt ans contre les Arabes en étant soutenu, comme son père, par les Turcs de Tokhâristân. Un document chinois découvert au début du XXe siècle à Astana près de Tourfan, fait allusion à l’armée perse qui a traversé le territoire de Turkestan chinois entre les années 677 et 681. Il est possible que cet évènement puisse correspondre au passage de Narse pour rétablir la dynastie sassanide.

Donneurs tokhariens représentés sur une fresque du VIe siècle dans les caves bouddhistes qizils dans le Xinjiang, en Chine. La tenue des Sassanides, et notamment de Péroz, fils de Yazdgerd III, ressemblait sans doute fortement à celle des nobles représentés sur cette fresque.

Après l’échec ayant suivi sa tentative de conquête de la Perse, Narse retourne en Chine vers 707-709 et y passe le restant de ses jours en tant que membre respecté de la cour des Tang. L’empereur des Tang lui accorde le titre de « Général et garde du flanc gauche ». Dans Jiu Tangshu (Vieux livre des Tang), il existe une confusion entre les personnages de Péroz et de Narse tandis que dans Xin Tangshu (Nouveau livre des Tang), il est clairement indiqué que c’est Narse qui lutte contre les Arabes dans le Tokharistân, après 679.

Les sources chinoises font également allusion à d’autres Perses, militaires ou civils, qui ont été chaleureusement reçus à la cour chinoise ; cependant, l’appartenance de ces personnes à la famille sassanide n’a pas encore été prouvée. On y lit également que certains hommes du Tokhâristân arrivés au Japon entre les années 654 et 660 auraient pu être membres de la famille sassanide, mais c’est uniquement une hypothèse.

En outre, une stèle funéraire ayant été retrouvée près de Luoyang, non loin de Xi’an, fournit des informations importantes concernant la carrière d’Aluohan, un homme de Perse contemporain de Péroz et très estimé par l’empereur Gaozong, qui est même envoyé à Byzance en tant qu’émissaire chinois. Il meurt en Chine en l’an 710, alors âgé de 94 ans. On dit qu’il serait peut être le frère de Péroz, Vahram, selon les arguments provenant de sources chinoises ainsi que de textes apocalyptiques mazdéens où il est tenu en honneur dans un court poème intitulé « La venue de Vahram le miraculeux ». Son fils s’appelait Ju Luo selon la prononciation chinoise de l’époque Tang ; ce qui pourrait correspondre à Khosrow en persan. Pour cette raison, il a été associé à un certain Khosrow, descendant de Yazdgard III, qui tenta, selon les sources chinoises et musulmanes, de reconquérir l’empire sassanide avec l’aide des contingents turcs dans les années 728-729.

Beaucoup de Perses vécurent une existence paisible en Chine grâce à l’attitude bienveillante des premiers empereurs Tang ; mais la situation changea à la suite de la révolte d’An Lushan [10] dans les années 755-756, et surtout avec les décrets émis par le ministre Li Mi [11] (722-789) qui était taoïste et visait à mettre fin au soutien financier accordé aux nobles étrangers qui vivaient à Chang’an.

Bibliographie :
- Compareti, Matteo, ”The last Sassanians in China”, 2009, http://www.iranicaonline.org/articles/china-xv-the-last-sasanians-in-china
- Rezâ’i Bâghbidi, Hassan, :New light on the middle persian-chinese bilingual inscription from Xi’an”, http://www.academia.edu/1078094/Middle_Persian-Chinese_Bilingual_Inscription_from_Xian
- Grenet, Frantz, "Religion du monde iranien ancien", asr.revues.org/614 ?file=1

Notes

[1Dynastie chinoise (618-907) fondée par la famille Li.

[2Historien du IXe siècle.

[3Région couvrant certaines provinces actuelles d’Afghanistan, du Tadjikistan et de l’Ouzbékistan. Elle est connue également sous le nom de Bactriane.

[4Les Turcs de l’ouest sont également connus sous le nom de Khagan turc de l’ouest. En fait, khagan est un titre équivalant à celui d’empereur dans les langues mongoles et turques. Les Turcs de l’ouest avaient envahi l’ensemble du Tokharistân qui était à l’époque gouverné par les Sassanides.

[5Cette ville est aujourd’hui la capitale de la province afghane de Nimrôz située près de la frontière iranienne.

[6Ancienne ville sur la route de la soie, située dans l’actuel Kirghizistan.

[7Partie qui était sous contrôle chinois et connu en chinois sous le nom de Bosi dudufu

[8Ville historique située au Turkménistan.

[9La seule impératrice de toute l’histoire de Chine. Dans le système impérial chinois, le titre d’empereur était réservé aux hommes.

[10Révolte qui s’est déroulée en Chine et fut menée par An Lushan, un général de l’armée Tang d’origine turque. Elle est connue comme l’une des plus grandes guerres civiles de l’histoire. An Lushan fut finalement assassiné par ses généraux.

[11Ministre qui conduisait le gouvernement Tang et qui reprit la main sur les opérations militaires à la suite de la révolte d’An Lushan.


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