N° 114, mai 2015

Sur un tapis d’Ispahan (I)


Kathy Dauthuille


Exergue

« Le rossignol est venu au jardin, les corbeaux se sont enfuis ;
Allons au jardin ensemble, ô flambeau de mes yeux.
Comme le lys et la rose, épanouissons-nous dans l’extase ;
Comme l’eau qui court, courons de jardin en jardin. »

« Aux jardins il y a mille belles aux visages lunaires,
Il y a des roses, des violettes qui sentent le musc,
Et cette eau qui tombe goutte à goutte dans le ruisseau,
Tout est prétexte à méditation… il n’y a que Lui… que Lui. »

Rumi

Introduction

Sur le sable gris, Rostam,

récitateur perse,

conte l’histoire du tapis

ou l’histoire du jardin de Khesti.

L’homme évoque ici

l’élaboration de l’œuvre

de soie et de laine

destinée à un sanctuaire.

Lors de cette péripétie,

Rostam porte un Sceau-cylindre

qu’il devra remettre au Vizir.

***

II

Les marges

ou

Les bases du tapis

Tenant d’une main souple

la longe de l’onagre gris

et de l’autre, plus fermement,

le cylindre de métal étincelant,

Rostam s’oriente dans le vent.

Tout en ne quittant pas

les tours du caravansérail,

il trace le contour du tapis,

ayant en pensée la cité d’Arrata

et dans le cœur la rose d’ Ispahan.

Dans ses yeux noirs,

tournent des volutes d’or

tandis qu’il commence

la lente déambulation ;

il va dessinant les marges,

et tire un long fil violet

qu’il attache aux quatre angles,

délimitant un vaste rectangle.

Sur la vaste terre sèche,

il pose les témoins,

les pieux et les ancrages

qui se déplaceront

avec la tribu nomade.

– Là sont mes rêves, dit-il.

– Là sont mes souhaits.

– Là sont mes pensées.

– Maintenant je vais les ordonner.

C’est ainsi qu’au milieu

de l’étendue de pierraille,

Rostam choisit le lieu

et trouve la marque cachée

enviée comme un corail.

Ici, le cavalier aigreté

laisse enfin choir

les brides dorées

de l’onagre argenté.

En ces jours d’été,

le ciel est céruléen ;

un souple voilage

glisse sur l’horizon.

Aussi « Les Anges-de-la-lumière »

lancent des énergies de chaleur ;

les djinns de l’air et de la terre

agitent leurs fines ailes.

Les dives farouches

qui habitent les ombres

saluent le bienvenu

et les multiples péris

qui sont de pures beautés

viennent l’effleurer.

Le créateur fait alors grimper

les hauts et rouges pampres

sur les bordures délimitées

et pose les pierres

l’une après l’autre

pour tracer les parterres.

Rostam prend un soin farouche

à consacrer un espace

dans sa création de soie et de laine

pour les futures gazelles ;

il dédie alors trois cartouches

au nom d’Homâyoun.

Dans le vaste fleurage,

diverses calligraphies,

mandorles et rinceaux

prennent place.

Dragons et phénix joueront

en se cachant habilement

dans les motifs floraux.

De là, part un long chemin

bordé de cèdres bleus pleureurs

que Rostam compte un à un

au nombre précis de dix.

Ceux-ci s’étirent et se gonflent

pour approcher la densité du ciel.

De leur haut panache cendré,

sortent des gerbes vert-de-gris.

L’homme descend de sa monture,

tout en gardant précieusement

le cylindre dans la main.

C’est alors qu’il se présente

à l’entrée du premier carré.

Retentit soudain le son lancé

de l’intérieur sombre

de la Tour de l’horloge solaire,

annonçant sa venue.

Au sommet aveuglé,

vingt-quatre branches

dessinent à partir du pourtour

une gigantesque étoile.

Le son émis de l’intérieur

monte et se diffuse

dans un écho sourd ;

la terre gronde et se secoue.


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