N° 119, octobre 2015

« L’Inca et le Conquistador »
Exposition au musée du Quai Branly,
Paris 23 juin-20 septembre 2015


Jean-Pierre Brigaudiot


Le musée du quai Branly est dédié aux civilisations, principalement disparues, par exemple celles de l’Afrique et de l’Océanie, mais il accueille également, parmi ses activités multiples, un certain nombre d’événements culturels contemporains émanant d’autres civilisations vivantes. Son principal intérêt réside dans cette ouverture à l’autre, notamment à celui qui, dans le contexte d’une pensée coloniale, fut longtemps considéré et traité comme étant inférieur. Depuis le temps des colonies, le regard sur l’autre a changé, il est peu à peu devenu un regard critique sur ce que fut la colonisation, succédant ainsi au regard béat et aveugle, sur les « bienfaits » de celle-ci. L’exposition L’Inca et le Conquistador relève d’un parti-pris, celui de la commissaire, Paz Nunez-Regueiro, parti-pris qui centre le propos autour de la rencontre de deux civilisations à travers les deux acteurs majeurs de celle-ci, l’Inca Atahualpa et l’Espagnol Pizarro. Ce dernier débarque en 1531 et meurt, assassiné, en 1541. Cette rencontre, comme le fut celle de Cortès avec le Mexique, va être déterminante dans la conquête des Amériques, principalement par les Espagnols et les Portugais, comme elle le sera pour le devenir du peuple inca. Dans ce contexte, la conquête doit être comprise comme étant motivée par, avant tout, l’appât du gain, les Espagnols ayant eu connaissance des fabuleuses mais hypothétiques richesses du Pérou. Le parti-pris affiché par cette exposition focalise ainsi sur un moment relativement bref de la conquête, et, de ce fait, il lui manque peut-être un avant et un après ce moment au cours duquel se règle la question du pouvoir sur ces terres situées autour du Pérou actuel ; un avant pour esquisser la situation, la culture, le régime dominant avant l’arrivée des Espagnols, et un après pour décrire sommairement comment s’est transformée la société péruvienne une fois hispanisée. Toutefois, l’exposition est globalement assez riche quant à ce qu’elle donne à voir et à comprendre dans le cadre de la question traitée.

Affiche de l’exposition

La découverte des Amériques :
des peuples, des cultures

Les Amériques étaient habitées depuis fort longtemps lorsqu’arrivèrent ceux qu’on appellera les Conquistadors espagnols et portugais, habitées de l’extrême nord du Canada à l’extrême sud, par différents peuples aux langues et coutumes hétérogènes. Il semble qu’aujourd’hui encore, persiste une certaine ignorance quant à ce que furent les Amériques depuis la préhistoire jusqu’à la colonisation espagnole, anglaise et française. Aux Etats-Unis, il y a cependant ce Musée des Indiens d’Amérique, installé à New-York et à Washington, où l’on peut découvrir les peuples amérindiens, tant à travers des traces archéologiques qu’à partir d’une riche documentation, notamment photographique, témoignage essentiel de ce que furent ceux-ci à partir de la moitié du dix-neuvième siècle, documentation qui témoigne d’une autre histoire que celle généralement colportée par les conquérants européens, puis par le cinéma et plus précisément le western. Pour le Pérou et ses environs, les traces archéologiques de sociétés humaines remontent à 19 000 ans av. J.-C. ; il s’agissait de populations nomades de chasseurs, cueilleurs, vivant fréquemment dans des grottes. L’expansion inca se fit sous Pachacutec vers 1438. Bien évidemment, avec la colonisation espagnole, dont il est question dans l’exposition du musée du Quai Branly, la documentation la plus fournie provient des Espagnols eux-mêmes parmi lesquels les religieux qui accompagnèrent cette colonisation avec pour mission de convertir les Amérindiens ; cependant, certains documents produits par les Incas apportent un complément visuel et informatif extrêmement intéressant, même étant rédigés en espagnol.

La capture d’Atahualpa (vers 1920-1927), par Juan Lepiani

L’exposition centrée sur l’action conduite par Pizarro au Pérou révèle un état des lieux lors de l’arrivée de celui-ci sur l’empire où régnait alors Atahualpa, l’Inca, monarque absolu d’un vaste empire et de ses occupants, une mosaïque de peuples. L’exposition suit une chronologie qui commence vers 1520, un peu avant le débarquement de Pizarro, et se termine à sa mort, en 1541, assassiné par l’Espagnol Almagro, dans un contexte d’intrigues et de rivalités pour accéder tant au pouvoir qu’aux immenses richesses. Pour situer les événements dont il est question, il faut se rappeler que Christophe Colomb avait « découvert » l’Amérique en 1492, c’est-à-dire fort peu de temps avant l’arrivée de Pizarro, ceci compte tenu d’un temps de déplacement bien différent de celui que nous vivons, temps de la navigation à voile qui se fait avec des outils relativement archaïques, des nefs peu aptes à traverser les océans et à affronter les conditions climatiques difficiles, ceci avec des cartes très approximatives, ou en l’absence de cartes pour ce qui est des Amériques, territoires alors inconnus des Européens.

Armure maximilienne utilisée par les Conquistadors, à gauche. A droite, un rare exemplaire de tunique militaire inca, à motif en échiquier.

L’exposition se concentre donc sur une période et un territoire très limités mais pour autant, elle témoigne clairement de ce que fut la colonisation des Amériques : rencontre des peuples indigènes, installation de la domination de ceux-ci, spoliations, pillages et extrême violence alternant avec une collaboration forcée ou volontaire des indigènes. Cependant que le clergé du pays colonisateur s’affaire à christianiser (catholiciser) ceux-ci de gré ou de force et pour ce faire détruit autant que faire se peut les objets et bâtiments des cultes locaux. Certes, au cours de l’exposition, on découvre de manière occasionnelle que la colonisation ne fut pas seulement constituée d’actes terrifiants et que certains de ses acteurs ont sincèrement cherché à établir, par intérêt ou par humanité, des relations respectueuses avec les indigènes ; cependant, il s’est avant tout agi d’actes brutaux, et la société péruvienne d’aujourd’hui reste clairement dominée par les descendants des colons. L’exposition revêt un caractère documentaire marqué, la documentation, cartels ou publications de l’époque concernée étant accompagnée et en partie constituée d’un certain nombre d’objets usuels, rituels et de peintures, livres et gravures, témoignant de l’événement que fut la venue de Pizarro, comme de la vie quotidienne des uns et des autres à cette époque, les Incas et les Espagnols.

Objets incas

Les Incas au quinzième siècle, l’Inca

Lors de l’arrivée des Espagnols avec Francisco Pizarro à leur tête, l’Empire inca, originaire des alentours du lac Titicaca date, en tant que tel, du treizième siècle et sa capitale est Cuzco. Il ne s’est pourtant affirmé comme tel que depuis peu, vers 1450, en soumettant par la force d’autres peuples indigènes. Cuzco devient alors « la capitale du monde » ; c’était un très vaste site fortifié dans lequel se situait le fameux temple du soleil, regorgeant d’or et d’objets précieux. La rumeur de cette immense richesse s’était alors répandue et avait ainsi attiré la convoitise des aventuriers espagnols. Pour situer les dimensions et la puissance de l’Empire inca, on le compare à celui d’Alexandre le Grand. Il va alors de l’Equateur actuel, ou de la Colombie, au Chili, s’étendant sur plus de 4000 kilomètres. La société inca était de type féodal, sous la coupe de l’Inca, doté d’un pouvoir absolu et quasiment divin. De nombreuses castes étaient liées plus ou moins directement à celui-ci, dans un jeu complexe de servitudes, de mariages, d’alliances et de rivalités sans fin, donc d’intrigues et de conflits armés. Le territoire inca, compte tenu de sa géographie, tout en long, parallèlement à l’océan Pacifique, était administrativement très organisé, irrigué, et doté de nombreux moyens et voies de communication parallèles à la mer. La diversité linguistique est alors immense, comportant plusieurs centaines de dialectes ; dominée par deux langues, l’aymara et le quetchua. L’Inca, quant à lui, est un personnage sacré, un dieu en quelque sorte, jouissant d’une magnificence inégalée de par le monde. Ceux que rencontrèrent les Espagnols n’étaient donc point des « sauvages », tels que certains récits les décrivirent, les Incas géraient une société complexe, très hiérarchisée, ingénieuse, active, aux croyances fortement établies en des divinités certes autres que le Dieu chrétien. Pour autant, quels que soient le prestige et la puissance de l’Inca, lorsque Pizarro arrive, l’empire se fissure et l’Espagnol saura habilement jouer de ces divisions. C’est cependant l’Inca que Pizarro voulut connaître avant d’arriver à le soumettre au nom de l’Espagne. Les peintures et autres images présentées dans l’exposition permettent d’imaginer ce à quoi ressemblait le personnage et de quel apparat il s’entourait. Un certain nombre d’objets, céramiques, vêtements, armes et statues sont là, en « chair et en os » ajoutant un complément de réalité immédiate aux divers documents iconiques soumis aux règles de la représentation.

La forteresse de Sacsayhuaman, près de Cuzco

Pizarro (1478-1541)

L’aventure de cet homme est fabuleuse, il fut d’une audace inouïe. Issu de la petite noblesse un peu pauvre d’Estramadure, c’était un hobereau ; cependant, il osera et saura dialoguer directement avec ces deux puissants que furent Charles Quint et l’Inca, obtenant les plus grands pouvoirs du premier, pour conquérir le Pérou, et s’emparant des biens et terres du second avant de le mettre à mort. Son esprit d’aventure et son audace, sa témérité, sa ruse, sa terrifiante cruauté, comme ses capacités de négociateur avisé, à quoi il faut ajouter le moment très propice à la colonisation où son aventure se déroule, c’est-à-dire la fragilisation de l’Empire inca, tout cela permit à Pizarro cette extraordinaire et imprévisible réussite. Néanmoins, tout ne lui fut point facile et c’est après plusieurs échecs qu’il débarquera à Tumbes avec une poignée de moins de deux cents hommes, plus ou moins démotivés et malades, peu convaincus du profit qu’ils pourraient tirer de l’aventure. Autant dire que l’équipe, le groupe de Pizarro, n’était en réalité rien face aux puissantes armées incas, dans un contexte historique où les guerres se menaient quasiment au corps à corps. Le rapport des deux camps, en nombre de soldats, était de l’ordre de un contre mille en faveur des Incas, très aguerris, alors que les hommes de Pizarro n’étaient pas vraiment des guerriers. Pizarro l’audacieux et le rusé, eut en face de lui l’Inca qui, selon ce qui est conté dans l’exposition, se montra trop curieux, voire naïf, imprudent, imbu de son pouvoir et de sa force. Cette improbable victoire de Pizarro fut probablement aidée par les maladies qui décimèrent les Amérindiens au contact des conquérants.

Expéditions de Pizarro au Pérou

Le trésor d’Atahualpa

L’appât du gain autant que le goût de l’aventure et l’idéologie expansionniste des rois européens ont en grande partie déterminé la conquête des Amériques, mais les choses sont sans doute plus complexes car il y eut également cet esprit de découverte du monde qui anima les esprits les plus curieux. A l’aventure commune de Pizarro et de l’Inca se mêle le mystère du trésor, du fabuleux trésor de ce dernier, celui qu’il devait livrer à Pizarro pour racheter sa liberté. Il semble que l’assassinat de l’Inca interrompit la livraison de tonnes d’or et d’objets précieux et que le trésor en question fut perdu… ou bien fut caché, peut-être à jamais. Cependant, les richesses du Pérou ont largement profité, à la fois aux Conquistadors et à leurs rois.

Et l’école de Cuzco

Il y eut un genre de peinture locale et spécifique à la ville coloniale de Cuzco. Aujourd’hui, des copies sont vendues aux touristes et même ici et là dans le monde, dans les collections des musées, on peut voir les originaux ou des copies. A l’origine de la colonisation, ce furent les Jésuites qui poussèrent les peintres espagnols à témoigner de la magnificence des anges, des monarques et de certains événements, mais aussi à enseigner la peinture à l’huile aux Indiens, ceci dans un but didactique et de conversion au catholicisme. Cette peinture dite de l’Ecole de Cuzco se déploie principalement entre les seizième et dix-huitième siècles. Peu à peu, elle se répand au niveau régional, notamment en Bolivie et en Equateur. Après la séparation des maîtres espagnols et des peintres péruviens en 1688, ces derniers diversifièrent les sujets qui au début, étaient essentiellement des monarques espagnols, pour peindre également des figures et des scènes incas. Le mode de représentation des figures, anges arquebusiers, monarques ou princes locaux est très particulier : style hyper maniériste, goût du détail, personnages vus frontalement, sans profondeur illusionniste, ils sont un peu comme des papillons épinglés, déployant leurs vêtements comme des ailes, affublés de costumes d’apparat invraisemblables et intensément bariolés. D’autres sujets sont également traités, figurant des saints de la chrétienté, des mariages, par exemple, ce que montre également l’exposition du Musée du quai Branly. Selon la région d’origine, dans les Andes, cette peinture peut différer de manière notable, plus chatoyante ou plus sombre.

Peinture de l’école de Cuzco

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