N° 119, octobre 2015

Survol historique de la province du Golestân


Afsaneh Pourmazaheri


La province du Golestân fut, durant les premières décennies ayant suivi l’arrivée de l’islam en Iran et même avant cette époque, la région la plus fertile et la plus prospère des contrées nordiques de l’Iran. Connue sous le nom de « province de Gorgân », ce n’est qu’au début du XIIIe siècle qu’elle a changé de nom pour devenir Estarâbâd. Elle garda cette appellation jusqu’au XXe siècle. En 1937, elle changea officiellement de nom et pour devenir, et ce jusqu’à aujourd’hui, la « province du Golestân ».

Selon les fouilles archéologiques, cette province iranienne a une histoire vieille de six mille ans. En sa qualité de province la plus ancienne de la région, elle fut le berceau de la civilisation indo-iranienne de la partie nord du pays. A cette époque, sa superficie équivalait, à elle seule, à celle des deux provinces du Mâzandârân et de Guilân, et ce en tenant compte des villes de Sa’deh et Kharezm. D’après certaines sources, Gorguine, fils de Milâd, fut le fondateur de cette province. C’est sous la plume de Abolfadâi que l’on apprend que ce nom est tiré de celui d’un personnage appelé « Estar » tandis que d’après d’autres sources, il fut plutôt attribué à la femme du prince Kay Khosro [1] appelée « Estareh ». Dans son ouvrage phare Mer’ât-ol-Boldân, E’temâd-ol-Saltaneh écrit : « Le nom de cette ville ancienne est composé des deux vocables « Estar » et « Abâd ». Le premier est la forme brève d’une lexie plus ancienne qui signifiait « étoile », et le deuxième est un appellatif pour le mot « bâtiment » symbolisant le bonheur et la grandeur notamment dans la culture zoroastrienne. » Dans les écrits des historiens anciens, on ne trouve que deux territoires nordiques au sud-est de la mer Caspienne, à savoir le territoire parthe et le Gorgân dont les frontières restent imprécises. On savait pourtant que le Gorgân occupait la façade nord-ouest et le territoire parthe, la façade sud-est.

Ancien palais d’Ardeshir Babakân dans le Fârs

L’un des clans aryens qui occupèrent les territoires nordiques de l’Iran fut, à en croire Hérodote, celui des Mèdes, qui se composait à son tour de six tribus dont les Boums, les Partak-Na, les Sheroukhâns, les Ary-Sânt, les Boudi et les Mogh. Chaque clan vivait dans un village séparé sous le gouvernement d’un chef commun, Déjocès. Ce dernier parvint à réunir toutes les peuplades nordiques et à régner en tant que roi dans sa capitale Hegmataneh ou Ecbatane. Après celui-ci, son fils Foroutich prit le pouvoir. Durant ses 22 ans de règne, le pays entier (y compris les régions nordiques) fut constamment en guerre contre les Assyriens ; il perdit la vie lors de l’une de ces batailles et par conséquent, le pouvoir revint à son fils Cyaxare.

Un autre groupe d’Aryens, les Pârs, s’installèrent dans un lieu actuellement nommé la province de Fârs. Il se composait de six tribus sédentaires et de quatre tribus nomades comprenant les Raheh, les Mard et les Dourbiks. Les premières de ces tribus, les sédentaires, demeuraient au nord du Gorgân, d’où leur proximité culturelle avec ces derniers. A cette époque, le Gorgân faisait partie du territoire parthe et les guerriers de cette région comptaient parmi les meilleurs du pays. A ce titre, ils s’occupaient personnellement de la protection du roi et de la famille royale. A la suite de l’invasion d’Alexandre le Macédonien et de la conquête de l’Iran, le conquérant dirigea sa troupe vers Gorgân ; il y installa son trône de manière provisoire et il libéra les 1500 Grecs qui s’étaient ralliés aux Iraniens et qui lui avaient tenu tête.

Pièce à l’effigie d’Ardeshir Babakân

A l’époque arsacide, notamment sous Séleucos, la tendance était à une volonté d’hellénisation de l’Iran. Mais chacune des tentatives d’hellénisation du pays fut vouée à l’échec en raison de l’opposition de la population. Cette tension fit que, plus tard, Arashk, le chef des Parthes, souleva le peuple contre Séleucos. Pour ce faire, il réunit la tribu des Perni et des Hirkani afin de vaincre ce dernier et d’assiéger le Gorgân. Mais les habitants du Gorgân ripostèrent par des émeutes fréquentes montrant ainsi leur insatisfaction, notamment sous Mehrdâd. Celui-ci effectua dans la région une expédition militaire dans le but de les réprimer et d’y fonder une base militaire. C’est ainsi que jusqu’à la fin de son règne, le Gorgân resta sous l’influence des Parthes.

Cependant, en l’an 227, Ardeshir Babakân, le représentant des peuples du Fârs, soutenu par les mages zoroastriens, entra en guerre contre Ardavân, le Vème du nom et dernier roi des Parthes. Ce fut au cours de l’une de ses batailles que ce dernier fut tué et qu’Ardeshir fils de Sassân fonda la dynastie des Sassanides. Il se dirigea ensuite vers le Gorgân et le Sistân afin d’accomplir sa conquête. Après ce dernier, son fils Shâpour Ier réprima de nouveau les habitants de Gorgân et fit de son fils Bahrâm le gouverneur des contrées littorales de la mer Caspienne, notamment celle du Gorgân. Après avoir conquis le trône en 412, Bahram V (plus connu dans l’histoire sous le nom de Bahrâm-e Gour), commença à persécuter les chrétiens. Le roi décida de se rendre personnellement aux frontières nordiques du pays dans l’espoir de mater les protestations qui étaient apparues. Il traversa ainsi le Khorâssân et le Gorgân et parvint à vaincre le gouverneur de l’une des tribus Huns appelée « Tchul » dans le nord du Gorgân. A la suite de cette expédition, il y demeura jusqu’en 443.

Après l’avènement de l’islam en Iran, les villes iraniennes furent l’une après l’autre assiégée. Le Gorgân, quant à lui, fut occupé après la conquête de Nahâvand sous la gouvernance d’Omar Ebn-e Khattâb. Bien que le gouverneur du Gorgân ait eu recours à plusieurs stratégies entre 733 et 746 pour ralentir leur avancement, il dut finalement capituler à cause de l’ampleur des dégâts et de la dévastation du Tabarestân et du Gorgân. C’est la raison principale pour laquelle cette dernière devint le centre principal du regroupement des insurgés et des opposants au nouveau gouvernement islamique. A l’époque d’Othmân, les régions nordiques se rebellèrent mais après que Saïd ebn-e As et Ebn-e Amer y furent dépêchés pour réprimander les rebelles, le gouverneur du Gorgân, pour éviter toute perte humaine et matérielle, les convainquit de faire la paix. Cet acte encouragea les habitants de cette région et les incita quelques années plus tard à s’unir contre l’obligation de payer l’impôt. Ils furent presque continuellement en guerre avec le califat arabe puis les dynasties régnantes successives, et ce jusqu’à l’installation de la dynastie des Seldjoukides au sein de laquelle ils purent acquérir assez d’influence. En effet, sous les Seldjoukides les groupes tribaux jouissaient de plus de liberté face au gouvernement central. Durant le gouvernement de Soltân Sandjar, les Turcomans du Gorgân possédaient leurs propres pâturages et étant donné qu’un grand nombre de Seldjoukides étaient Turcomans, cette région avait une influence considérable dans les décisions étatiques.

Mausolée de Soltân Sandjar

A la suite de l’invasion mongole en Iran, certaines provinces furent terriblement touchées, dont le Gorgân. Les batailles incessantes et les répercussions qu’elles eurent sur l’agriculture, l’élevage et la vie quotidienne des gens furent dramatiques. Au cours de la deuxième conquête mongole, en 1247, Hulagu Khân fonda la dynastie des Ilkhanides en Iran. Intéressé par la province du Gorgân, il la choisit comme son lieu de résidence estivale ainsi que celui du régent, son fils Abaghâ. En l’an 1364, Taghâ Teymour, le gouverneur ilkhanide du Gorgân, engagea le combat contre les Sarbedârâns [2]. Vaincu, il perdit aussi son frère dans la bataille. A la suite de cette tentative, les Sarbedârâns ripostèrent et attaquèrent le Gorgân dans l’espoir de le conquérir. Vaincu à la bataille, Taghâ Teymour fut obligé de quitter la province et de se réfugier à Roudbâr. Ce ne fut qu’après la mort de Taghâ Teymour qu’Amir Vali entra en guerre avec les Sarbedârâns et reconquit de nouveau la province. La chute de la dynastie Timouride et l’avènement de la dynastie safavide entrainèrent de nouveau le chaos dans les provinces iraniennes, surtout dans les régions fertiles et frontalières comme le Golestân qui intéressaient particulièrement les conquérants de par leur situation stratégique et l’enjeu qu’elles représentaient pour les affaires du pays. Lorsqu’en 1537 les troupes de Shâh Esmâïl Safavide s’emparèrent du Gorgân, il désigna Fereydoun Mirzâ en tant que gouverneur. Au sein même de la dynastie des Seldjoukides, la province du Golestân changea à plusieurs reprises de gouverneur en raison de l’instabilité de la situation politique et de l’inaptitude des gouverneurs nommés, jusqu’à ce que Shâh Abbâs Ier soit couronné en 1578. Célèbre en sa qualité de roi le plus réformateur et comme fin stratège parmi les Safavides, il cessa finalement cette série d’invasions et de conquêtes incessantes.

Bahrâm Gour chassant

Lorsqu’en l’an 1591, les troupes Ouzbèques attaquèrent le Khorâssân et avancèrent jusqu’au Gorgân, pillant sur leur chemin les tribus Gerayeli, Shâh Abbâs les neutralisa et choisit un gouverneur digne de confiance, Ali Yâr Khân, pour veiller à la sécurité de la région. A peine dix ans plus tard, les Turcomans remirent de nouveau en cause la stabilité de la région. Cette fois, le roi iranien s’y rendit en personne et pour "donner l’exemple", il mutila un grand nombre de rebelles en leur arrachant les yeux, provoquant la terreur partout dans le pays. C’est ainsi que la région s’engagea, paradoxalement et après de longues années, dans une période de calme et de stabilité qui resta malgré tout passagère.

Sous Shâh Tahmâsb Safavide, l’Iran vécut une période d’instabilité et de conflits intérieurs et extérieurs. En 1722, les Ottomans déclarèrent la guerre à l’Iran, ce qui amena le pays à faire appel à la Russie, lui demandant aide et assistance. Ils signèrent donc l’accord de Saint-Pétersbourg d’après lequel la Russie s’engageait à protéger l’Iran en échange de l’acquisition de ses régions nordiques, notamment la ville de Bakou et les provinces du Mâzandârân et du Gorgân. Ce fut sous le règne du même roi que Fath’Ali Khân Qâdjâr (à l’époque l’un des chefs de bataillons du roi) assura la gestion du Golestân et fut tué à la suite d’un attentat organisé par Nâder Afshâr (le futur roi iranien). Celui-ci n’hésita pas même un instant et se précipita vers les régions gouvernées par Fath’Ali Khân, surtout vers les contrées stratégiquement importantes comme le Mâzandarân, le Gorgân et Kermân. Il les reconquit ainsi à son nom. Il continua ses conquêtes jusqu’à parvenir à chasser le roi du trône et mettre Shâh Abbâs III à la tête du pays. Quant à lui, il garda le contrôle du pays tout en surveillant le roi de près, pour finalement choisir le titre de roi Nâder en 1769. Il mit ainsi fin à la grande dynastie safavide. A son époque, les territoires iraniens n’avaient plus ni la liberté ni le courage de se rebeller, car le roi réagissait à chaque manifestation d’insatisfaction avec une violence extrême. Ce ne fut qu’après sa mort que son petit-fils Shâhrokh reprit le pouvoir et se retrouva devant des insurgés qui aspiraient tous au trône, notamment Karim Khân Zand, qui parvint plus tard à fonder la dynastie zand.

Miniature représentant Soltân Sandjar à cheval

Le Gorgân, l’actuelle province du Golestân, est considéré comme le berceau de la famille qâdjâre car cette dernière possédait depuis très longtemps de vastes territoires dans cette région. Mohammad Aghâ Khân y vécut pendant de longues années après la mort de son père. Ayant entendu la nouvelle de la mort de Karim Khân, Aghâ Mohammad Khân, accompagné d’une troupe de guerriers et après avoir vaincu ses ennemis, décida d’allier les tribus de la province de Gorgân pour enfin conquérir l’ensemble du pays. Sous Fath’Ali Shâh, le successeur d’Aghâ Mohammad Khân, de nombreux territoires nordiques iraniens furent cédés aux Russes lors des traités de Golestân et de Torkamântchây. La situation stratégique de la province de Gorgân (nommée à l’époque Estarâbâd), située entre les territoires russes et iraniens, lui conféra une importance stratégique particulière. En 1845, le ministre des Affaires étrangères de la Russie annonça que cette province était également concernée par le traité de Torkamântchây et que l’Iran ne devait réclamer aucun droit sur ce territoire. Elle resta donc jusqu’en 1920 en possession des Russes, date après laquelle elle fut restituée à l’Iran et reconnue comme province iranienne. Entre les années 1844 et 1885, les Turcomans fomentèrent des rébellions, notamment dans cette région, et ce à plusieurs reprises, qui furent à chaque fois réprimées par le gouvernement central. En 1892 à la suite d’une pandémie, de nombreuses personnes décédèrent, parmi lesquelles le gouverneur d’Estarâbad, Heshmat Doleh. Après la mort brutale de Nâssereddin Shâh, roi emblématique de la dynastie qâdjâre, son fils Mozaffereddin Shâh prit le pouvoir en 1895. Pendant son règne, il accorda une importance considérable à la province de l’Estarâbâd.

Aujourd’hui, elle fait partie des 31 provinces de l’Iran et sa capitale est la ville de Gorgân. Elle a été séparée de la province du Mâzandârân en 1997 et en 2011, elle comptait environ 1,7 million d’habitants. Elle comprend 12 comtés à savoir Aliâbâd, Aqqalâ, Azâdshahr, Bandar-e Gâz, Gonbad-e Qâbus, Gorgân, Kalâleh, Kordkuy, Marâveh Tappeh, Minoudasht, Râmiân et Torkaman.

Bibliographie :
- Rika Gyselen, "La géographie administrative de l’Empire Sassanide : les témoignages sigillographiques", Res Orientales 1, Paris, 1989.
- Vâezi Mansour, Ostân-e Golestân (La province du Golestân), éd. Mo’assesseh Enteshârât-e Ketâb-e Nashr, Téhéran, 2009.
- Yossouf Kiâni, Mohammad, "Excavations on the Defensive Wall of the Gorgan Plain : A Preliminary Report", Iran 20, 1982, pp. 73-79.
- Yossouf Kiâni, Mohammad, "Parthian Sites in Hyrcania : The Gurgan Plain", Archنologische Mitteilungen aus Iran, Ergنnzungband 9, Berlin, 1982.

Notes

[1Kay Khosro, roi mythologique mentionné dans le Livre épique persan de Ferdowsi intitulé Shâhnâmeh (Le Livre des rois), comme adversaire du roi-héros Afrasiâb.

[2Les Sarbadârs sont l’une des dynasties locales ne reconnaissant pas la monarchie héréditaire, apparue après la chute des Ilkhanides, et dont le foyer de contestation était au début la ville de Dâmghân.


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