N° 122, janvier 2016

Une réflexion sur le concept de maison et son évolution en Iran et ailleurs


Babak Ershadi


La maison est un espace de repos, d’intimité et de sécurité pour les membres de la famille. La maison peut être, pour beaucoup, le lieu où ils passent plus de temps qu’ailleurs. Par rapport à cet « ailleurs », la maison constituerait, sur le plan mental, l’espace intérieur et intime en opposition avec le « dehors » et l’« extérieur ». En fonction de ses besoins et de ses objectifs, l’homme a la propriété de pouvoir changer son environnement spatial, mais il est évident qu’il subit également l’influence du milieu dans lequel il vit. Pour l’être humain qui considère la vie comme un chemin pour arriver à une sorte de perfection, l’espace de vie doit sans aucun doute correspondre à une série de caractéristiques et de concepts matériels et immatériels.

La maison est un concept complexe et large présent dans toutes les cultures et à toutes les époques, et il est difficile d’en présenter une définition complète. Ce concept est lié, à des degrés différents, à de nombreuses autres notions matérielles et mentales comme celles de logement, repos, confort, sécurité, famille, société, privé, toit, mur, propriété, architecture, voisinage, enfance, hospitalité, souvenir…

Selon une définition traditionnelle, la maison est un endroit où les habitants doivent ne pas se sentir ni gênés ni ennuyés. En outre, c’est l’endroit où les individus connaissent pour la première fois le sentiment d’appartenance à un espace. Les cinq sens participent à la formation de ce sentiment, le renforcent et s’y habituent. La maison est également l’endroit où les individus connaissent souvent les premières expériences du rapport direct et sans intermédiaire avec l’espace, rapport tantôt isolé, tantôt collectif.

L’introversion, l’un des principes du
concept de maison ancienne

Quelques principes du concept de maison ancienne

1- Introversion ou extraversion ?

L’élément fondamental du concept de « maison » est sans doute l’idée de la transformation de l’espace infini et éparpillé – donc incontrôlable - en un lieu limité, concentré et réuni en un point, donc maîtrisable et dominé au lieu d’être dominant. En construisant « sa maison » dans un passé immémorial, l’homme a réussi à créer non seulement son intérieur, mais aussi son extérieur en définissant son rapport avec l’espace.

Dans l’imaginaire des Iraniens, l’espace intérieur de la maison n’est pas séparable de la construction d’une maison. Autrement dit, l’élément fondamental de la maison est son intériorité. Mais cet espace intérieur ne prend sens qu’avec la présence de l’homme. Si la maison iranienne est introvertie, c’est parce qu’elle essaie manifestement de réduire le contact avec l’extérieur au minimum (une porte et un mur). Mais cette introversion prend un autre sens aussi avec une particularité qui saute aux yeux : l’effort de la reconstitution du « dehors » à l’intérieur au moins par deux mécanismes. Le premier est la division de l’espace intérieur de la maison en deux parties, l’une intime (andarouni), et l’autre réservée aux invités et aux « étrangers » (birouni). Le deuxième est le dialogue avec un « dehors » reconstitué et domestiqué, c’est-à-dire la cour ou le jardin et sa fenêtre ouverte non pas sur le voisinage, mais sur le ciel. Cet effort pour ramener un échantillon du « dehors » serait peut-être un élément constitutif de la culture et de la vision du monde des Iraniens.

2- Unité et pluralité ?

Existe-t-il une incompatibilité entre la pluralité et l’unité ? Tout au long de son histoire, l’architecture iranienne a tendu à prouver le contraire. L’architecture domestique - comme l’architecture publique - se caractérise par un effort pour créer un équilibre entre les concepts d’unité et de pluralité. Cela se traduit par un lien dynamique et dialectique à créer entre le tout et la partie. Dans ce sens, dans une maison iranienne, chaque forme ou chaque espace est compréhensible de manière isolée, mais aussi dans le rapport qu’il établit avec le tout.

3- Ordre ou anarchie ?

La maison iranienne est soumise à l’ordre, et cet ordre est géométrique. Le calcul mathématique et l’organisation géométrique semblent jouer un rôle déterminant dans l’organisation architecturale de l’espace intime. Dans les arts iraniens, les formes les plus complexes se créent sur la base de formes géométriques simples, par la composition et la répétition de ces dernières. Les règles, les principes et les techniques de l’architecture iranienne se transmettaient oralement d’une génération à l’autre. Le fait qu’elle soit fondée sur les principes de base de la géométrie facilitait sans doute sa transmission. En outre, l’ordre géométrique était l’élément principal de l’union entre le tout et la partie. L’imaginaire iranien voyait peut-être dans la géométrie euclidienne un caractère absolu et immuable, capable de rapprocher l’homme de la logique de la création, de la nature, du ciel, de l’astronomie… De ce point de vue, les formes géométriques n’avaient pas seulement une simple valeur quantitative et spatiale, mais aussi une valeur qualitative et mentale.

4- Diversité ou uniformité ?

Dans son ensemble, l’architecture iranienne est caractérisée par une grande diversité, mais il faut souligner que les instruments de l’expression de cette variété sont limités. Par conséquent, l’architecture - surtout celle des maisons -est marquée par une sorte d’uniformité et de ressemblance. Mais si l’on porte un regard plus précis, on découvrira que dans l’ensemble de l’architecture iranienne, ni la diversité, ni l’uniformité ne sont absolues. Ce qui existe, en réalité, est un équilibre esthétique entre les deux concepts.

Dans les maisons iraniennes anciennes, les fenêtres donnent sur la cour ou le jardin

5- Harmonie avec la nature

La maison iranienne est un lieu de vie en harmonie avec la nature. Cet accord se manifeste sous plusieurs formes : d’abord, par l’usage des matières premières facilement accessibles dans l’environnement naturel. Ensuite, par une adaptation avec les conditions climatiques (pente raide du toit dans une région pluvieuse, sous-sol et tour de vent dans les zones désertiques…). Cela se réalise également par la conservation d’une place centrale à la cour peuplée d’arbres et de plantes, avec un bassin d’eau et ouverte vers le ciel pour laisser la lumière du soleil éclairer les lieux et y créer un jeu de clairs-obscurs du lever au coucher du soleil.

6- Respect de l’intimité individuelle et familiale

L’architecture iranienne s’est développée dans le respect des croyances et des mœurs des habitants. Le plan des maisons dans un quartier est conçu de sorte qu’il est impossible que les habitants d’une maison puissent voir l’intérieur d’une maison voisine. Les espaces intérieurs ne se présentent pas non plus à la vue des passants dans la rue. L’entrée de la maison a une forme qui empêche qu’un arrivant puisse se trouver tout de suite dans les espaces intimes de la maison. Cela a été rendu possible par la création d’un espace intermédiaire appelé hashti (vestibule de forme octogonale). De coutume, l’étranger savait qu’il devait rester quelque temps au vestibule et faire durer son entrée, en disant « Yâ Allah ! » pour faire entendre sa voix masculine, afin de ne pas déranger les femmes de la maison par une entrée surprise. D’après les spécialistes, une juste proportion entre la taille humaine et la taille des éléments architecturaux est un autre élément permettant le respect de l’intimité des habitants, pour que les habitants de la maison ne vivent dans des pièces ni trop grandes ni trop exiguës, et qu’ils n’aient au-dessus de leur tête des plafonds ni trop bas ni trop hauts. En enfin, la disposition des pièces et les espaces intérieurs les uns par rapport aux autres est telle que selon les coutumes familiales, les parents puissent se réserver un lieu intime et interdire aux enfants et aux autres membres de la famille d’y entrer sans autorisation. Le toit, la cour et le sous-sol sont les lieux préférés pour les jeux d’enfants.

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Maison iranienne, un lieu de vie en
harmonie avec la nature

Evolution socioculturelle de la maison contemporaine

Au XIXe siècle, la révolution industrielle et le développement de l’urbanisation étaient des phénomènes occidentaux, mais aujourd’hui, au XXIe siècle, l’urbanisation du monde rural, la métropolisation du monde urbain et la mondialisation des métropoles sont des phénomènes qui sont à constater à la fois dans les pays développés et en voie de développement. Ces évolutions semblent modifier avec plus de force la vie socioculturelle des nations dans les pays comme la Chine que les pays de l’Europe occidentale.

Le processus de la « vie urbaine » et de la « vie en ville » connaît des changements rapides et profonds, ce qui entraîne naturellement une évolution importante dans le domaine du logement et de la construction des maisons. Le mode d’organisation de l’habitat, la qualité et les fonctions de la maison changent. Dans les pays en voie de développement, ces changements se font sentir avec plus de force en raison des changements socioculturels dont ils sont à la fois causes et effets, en raison d’une sorte de rencontre ou d’affrontement entre le système culturel d’« ici » et le système culturel d’« ailleurs » qui se veut mondial et de « partout ».

Aujourd’hui, de nombreuses familles iraniennes vivent dans des maisons où le concept traditionnel de « lieux intimes » et de « lieux extérieurs » (andarouni/birouni) s’estompe devant des éléments contemporains comme la cuisine ouverte à l’américaine (open). Les écarts socioculturels entre les milieux urbains et ruraux diminuent en faveur de l’urbanisation des villages dans de nombreux pays en voie de développement dont l’Iran, où des valeurs comme l’espace privé ou l’individualisme gagnent du terrain. Les sociétés contemporaines vivent une période marquée par le changement assez rapide des paramètres socioculturels, qui prépare lui-même le terrain au changement du mode de vie traditionnel ainsi qu’à l’apparition progressive des modes de vie contemporains.

Exemple d’une cuisine ouverte à l’américaine (open) dans une maison iranienne d’aujourd’hui

1- La maison se rationalise

La maison n’est plus construite uniquement avec des matériaux locaux et « naturels », mais avec des matériaux standardisés venus d’ailleurs. Alors que la maison ancienne prend une valeur de patrimoine historique et culturel, la maison contemporaine se rationalise : l’usage de plus en plus courant des fenêtres à double vitrage, le respect des règles du génie parasismique, etc.

La maison n’est plus l’héritage « généalogique » d’une grande famille où trois générations vivent ensemble, mais le logement moins permanent des familles nucléaires (couple + enfants). Ainsi, la maison fait moins partie de la mémoire familiale. Pendant l’ère de l’architecture moderniste du milieu du XXe siècle, plusieurs règles se sont imposées à la « maison » : elle doit être petite et simple, dépourvue de signes et de marques particuliers, et divisée en micro-espaces fonctionnels. « La maison est une machine à habiter », disait Le Corbusier (1887-1965). De ce point de vue, la famille nucléaire est à la fois la cause et l’effet de cette « machine à habiter » purement utilitaire et devenue un objet de consommation, car sur une plus vaste échelle, l’architecture moderne est devenue, comme la musique, la peinture et la littérature, un objet de consommation.

2- La maison s’urbanise

Aujourd’hui, les enfants se socialisent à l’école maternelle, dans les établissements scolaires, dans les terrains de jeux des parcs et autres espaces publics. Leur socialisation se complète à l’intérieur de la maison par les éléments « intrus » venus du dehors comme la télévision et Internet. A l’époque contemporaine, la maison semble ne plus être l’espace introverti replié sur lui-même, mais une institution qui se définit de plus en plus en rapport avec la « ville », car elle fait partie de cette dernière. Autrement dit, il apparaît que l’intérieur (matériel et mental) de la maison prend forme et s’identifie en fonction de l’extérieur. Cela est même valable pour les quartiers les plus traditionnels des villes comme Yazd ou ailleurs dans le monde, où la maison garde son apparence ancienne, mais se modernise de l’intérieur matériellement et mentalement.

L’urbanisation de la maison semble extrême dans la mesure où la plupart des fonctions historiques la quittent. Pour manger, se reposer, se détendre, se divertir, rencontrer, fêter, étudier, travailler… il faut de plus en plus sortir. La seule fonction qui reste peut-être à la maison est celle de « dortoir ». Les restaurants, les cafés, les parcs, les stades, les cinémas, les rues, les centres commerciaux, les salles de spectacles… remplissent les fonctions dont une partie revenait autrefois à la maison, qui est désormais de moins de moins un lieu de souvenir et de mémoire. De ce point de vue, le slogan de la mairie de Téhéran semble s’être réalisé depuis longtemps : « Notre ville est notre maison ».

Utilisation de matériaux exotiques dans les façades

3- La maison se mondialise :

De nos jours, rentrer chez soi, fermer la porte et tirer les rideaux ne signifie pas nécessairement qu’on quitte le « dehors ». Car le « dehors » s’infiltre déjà à l’intérieur, sur une échelle planétaire, avec le téléphone, le fax, la télévision, Internet, et tout ce qui marche avec Wi-Fi et Bluetooth. La technologie change notre mode de vie et notre mode de penser. Elle influe aussi sur nos appartenances. La signification de la « maison paternelle » - selon l’expression persane - n’est plus le moment dans un monde où une personne nait dans une ville (également valable pour un pays et un continent), étudie dans une autre, et finit par s’installer et travailler dans une troisième. En même temps, les modèles de l’architecture et de la construction des maisons se mondialisent aussi, ce qui signifie une sorte d’homogénéisation de la culture d’être chez soi au moins dans la partie urbanisée du monde.

4- La maison s’individualise

Sans vouloir réduire l’individualisme à l’égoïsme qui se définit comme une tendance à ne vivre que pour soi, il faut admettre ici que l’individu contemporain tend à privilégier ses droits, ses intérêts et ses valeurs par rapport à ceux du groupe (famille, clan, corporation, caste…). De ce point de vue, la maison s’individualise aussi : en Iran comme ailleurs, les couples préfèrent avoir leur propre maison, être autonome par rapport à leurs familles. Les enfants veulent avoir leurs propres chambres, leurs propres numéros de téléphones, leurs propres ordinateurs. Dans la maison, tout le monde tend à être dans une relation particulière avec les autres : c’est chacun pour soi. Tout le monde réclame son espace privé et exige le respect de son espace vital. Les décorations intérieures des maisons se diversifient pour répondre au goût personnel des habitants. Ces décorations changent aussi d’une chambre à l’autre. Alors qu’on peut se connecter à Internet pour apprendre ce qui se passe à l’autre bout du monde, les relations avec les voisins, même ceux du palier, peuvent se réduire au strict minimum.

5- La maison se démocratise

Dans un système ancien, la maison était soumise aux règles du patriarcat et de la puissance paternelle, comme à l’extérieur. L’homme rentrait à la maison pour se reposer, et les autres habitants travaillaient pour son confort. Aujourd’hui, en Iran aussi, on exige le partage des tâches ménagères, d’autant plus que les autres membres de la famille sortent aussi pendant la journée, et reviennent à la maison pour se reposer.

6- La maison se commercialise :

Depuis toujours, la maison était un bien de grande valeur et un capital. Mais à l’époque contemporaine, elle devient une « marchandise » parmi d’autres, soumise à la logique du marché de l’offre et de la demande. La spéculation immobilière joue avec injustice sur la « valeur ajoutée » d’un bâtiment, d’un quartier ou d’un possible projet d’urbanisme ou d’aménagement urbain à l’avenir. Et bien que cela puisse paraître au fond très immoral, les banques demandent la maison comme garantie pour le remboursement d’un prêt. La maison n’est donc plus un capital moral et mental, mais un objet de consommation d’une part, et un objet monétaire et monnayable de l’autre.

Avènement des motifs du logement extraverti dans l’architecture contemporaine

7- La maison se bureaucratise

Comme dit le vieil adage, « entre ses quatre murs, on est libre de faire ce qu’on veut ». Mais ce n’est plus le cas depuis la mise en place des normes de l’urbanisme contemporain et la législation de plus en plus restrictive imposée par l’Etat, la mairie et les organisations de la gestion urbaine : permis de construire, permis de rénovation, déclaration d’achèvement et de conformité des travaux, projets d’aménagement, expropriations, schémas directeurs, plans d’urbanisme, taxe d’habitation, taxe de rénovation…

***

Conclusion

Tandis que même dans les pays en voie de développement, la maison traditionnelle (bâtiments vieux de cent ans) entre dans le domaine du patrimoine historique et culturel, le concept de maison contemporaine fait l’objet d’études et de débats anthropologiques, sociologiques, culturels et politiques. La maison est un paramètre inséparable du mode de vie individuel et collectif. Bien que les maisons anciennes soient en voie de disparition ou en train de devenir des objets muséaux, les modes de vie traditionnels coexistent avec les modes de vie contemporains. Nous vivons une époque de transition et de coexistence de ces modes de vie multiples et complexes, ou rien n’empêche que des esprits modernes vivent dans les maisons anciennes, et les esprits traditionalistes vivent dans les maisons les plus modernes. Mais une chose semble s’affirmer avec plus de certitude : une vraie « maison » est plutôt faite de la mentalité de ses habitants que de l’architecture et des matériaux de construction.

Si autrefois, la maison obéissait à la logique de la production, elle se soumet aujourd’hui aux normes de la consommation. Si elle se concentrait autrefois autour de l’idée du travail, elle est aujourd’hui un idéal de confort et de bien-être. Si la vie des habitants de la maison s’organisait autour des valeurs collectives et paternelles, elle tend de plus en plus à s’organiser autour des droits individuels de chacun des habitants. Si la maison d’autrefois était habitée par un esprit de solidarité qui renforçait le capital social de chaque membre, ce capital social s’affaiblit aujourd’hui en raison de la méfiance résultant de l’individualisme et de ses conséquences sociales, culturelles et économiques. La culture de vivre en maison a changé par rapport au passé, et il est difficile d’imaginer que cette évolution s’arrête à son état actuel.


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