N° 122, janvier 2016

Les maisons traditionnelles d’Ispahan


Hamideh Haghighatmanesh


La province d’Ispahan, située au centre de l’Iran, est en grande partie relativement aride du fait de la faiblesse des précipitations et des températures élevées dans la région, en particulier à l’est et au nord-est de la province. Cependant, certaines parties de cette zone offrent des conditions plus clémentes : la latitude, l’altitude et les facteurs secondaires tels que la végétation et l’agriculture créent ainsi une certaine variété climatique dans la province. De façon générale, les précipitations annuelles diminuent en passant de l’ouest à l’est et du sud au nord. Finalement, le climat de la province peut être classé selon une triple division : 1. Le climat continental aux hivers froids, qui caractérise les régions montagneuses de l’ouest et du sud-ouest dont les villes de Golpâyegân, Khânsâr ou encore Fereydoun-Shahr. 2. Le climat semi-aride aux hivers légèrement moins rigoureux qu’en montagne, qui caractérise le centre plat, et la zone désertique au nord, où sont situées les villes d’Ispahan, Nadjaf-Abâd, Shahrezâ, etc. 3. Le climat semi-aride aux étés chauds, qui caractérise les régions désertiques du nord-est et de l’est, comme les villes d’Arân o Bidgol, Kâshân, et Nâïn.

Maison des Ghazvini

Il va de soi que les conditions climatiques et géographiques font partie des éléments fondamentaux qui sont pris en compte et influent sur l’architecture régionale. A ces éléments s’ajoutent d’autres tels que les questionnements religieux, culturels, artistiques, etc. En outre, l’existence de vastes espaces ouvre la voie à des expérimentations où se mêlent arts, architecture et tradition. Au vu des limitations techniques de l’architecture traditionnelle historique, il semble que les maisons traditionnelles d’Ispahan présentent des caractéristiques qui, tout en s’alignant sur les principes de l’architecture traditionnelle, révèlent, au travers de la façon dont elles ont été construites, d’un côté un respect pour les conditions environnementales dans le plan autant que dans les matériaux, et de l’autre, l’adaptation aux nécessités et aux particularités de la vie sociale et des types de sociabilité privée ou publique de leur temps.

Parmi les maisons traditionnelles d’Ispahan, on peut faire allusion aux maisons de Dâvid, de Ghodsi, de Martha Peters, d’A’lam, de Haghighi, de Hâdj Mansour Maleki, de Yadollâhi, de Petros, de Sartipi, de Sheikh-ol-Eslâm, des Hâdj Rasouli, des Ghazvini, des Boroudjerdi, ainsi qu’aux maisons traditionnelles de Djolfâ, chacune faisant partie du patrimoine historique et touristique de la province. Parmi ces maisons, celles ayant appartenu à des personnalités importantes, attachés gouvernementaux et grands commerçants ont une architecture généralement marquée par un style technique ou artistique particulier.

Maison de Dâvid

L’architecture des maisons historiques situées dans les quartiers populaires est quant à elle marquée d’un côté par le classicisme régional, et de l’autre par l’importance accordée à la solidité alliée à la simplicité, ainsi que par l’adaptation aux conditions climatiques autant que sociales. L’état de la fortune des propriétaires conditionnait bien entendu la taille de la maison, le nombre de pièces et les ornements architecturaux. Cependant, les maisons traditionnelles de la province partagent souvent des caractéristiques communes.

L’une des caractéristiques des maisons traditionnelles d’Ispahan et de tout le pays est leur grande superficie. Les maisons traditionnelles d’une bonne partie de l’Iran étaient historiquement divisées en deux parties consacrées par l’architecture, l’andarouni (intérieur) et le birouni (extérieur) ; le corps de bâtiment « intérieur » étant la partie « privée » de la maison, partie réservée aux membres féminins de la famille et interdite d’accès à tout homme extérieur à la famille ; la partie « extérieure » étant en quelque sorte la partie « publique » de la maison. En effet, l’architecture traditionnelle iranienne accordait beaucoup d’importance à l’organisation hiérarchique de la demeure autour du noyau familial et privé.

Maison de Ghodsi

Les maisons traditionnelles sont formées de bâtiments indépendants entourés par un mur protégeant l’intimité de la demeure. L’entrée de la maison n’offre aucune vue directe sur l’intérieur ; le corridor d’entrée (dâlân ou hashti), qui s’ouvre généralement sur plusieurs couloirs, est la voie principale d’accès à la maison, plus précisément au birouni. La liaison des divers corps de bâtiment se fait par la cour, qui joue un rôle central dans l’architecture traditionnelle iranienne. En effet, la cour est l’espace central de la maison, espace autour duquel les bâtiments sont construits. En son centre, elle comprend le bassin d’eau entouré de jardins. Les salles de séjour sont construites en suivant l’axe de la cour et les iwâns jouent le rôle d’espaces ouverts et complémentaires des salles de séjour. Les espaces de service sont situés derrière les pièces principales qui, avec la salle de réception, sont les plus grandes de la maison. Selon la superficie totale de la demeure, en plus de la cour centrale, d’autres cours parsèment harmonieusement l’espace de l’andarouni et du birouni. Encore selon la superficie de la maison, le nombre de pièces de séjour peut varier, ainsi que le nombre d’entrées vers ces pièces. Il y a ainsi par exemple des pièces seh-dari (à trois entrées) ou des panj-dari (à cinq entrées). Les chambres à coucher sont quant à elles habitées selon les saisons. Il existe ainsi des chambres où l’on dort quand il fait chaud et des chambres où l’on dort quand il fait froid. Citons en la matière l’exemple le bahâr-khâb, littéralement « sommeil de printemps », également nommé mahtâbi (salle lunaire), chambre à coucher en forme d’iwân, ouverte sur plusieurs côtés, utilisée quand il fait encore frais mais que la chaleur estivale s’annonce.

Maison de Ghodsi

Les maisons traditionnelles d’Ispahan, constituées de bâtiments indépendants mais reliés les uns aux autres, comprennent donc des éléments aux fonctions spécifiques. Parmi ces éléments aux fonctions spécifiques, citons le sakkou (plate-forme), l’entrée, le hashti, les corridors, les iwâns, la cour et les chambres l’entourant symétriquement, le howz (les bassins des cours), les sous-sols, les cuisines, etc. Le sakkou est une plate-forme s’étendant des deux côtés de la porte d’entrée, qui est utilisée pour le repos au moment de l’attente ou de la conversation avec les voisins. En haut de la porte d’entrée, un croissant décoratif, généralement carrelé, orne l’entrée tout en agissant comme auvent contre le soleil, la pluie ou la neige. Ce croissant est presque toujours orné de versets coraniques calligraphiés. Ces versets sont lus par ceux qui passent la porte et remplissent une certaine fonction de bénédiction et de protection de la maison.

Quant aux portes d’entrée, elles ont généralement deux heurtoirs aux formes et aux sonorités différentes, utilisées selon les sexes. Ainsi, les femmes utilisaient le heurtoir zir (littéralement « haut » ou « aigu ») en forme d’anneau et au son haut, et les hommes le heurtoir bam (littéralement « grave ») en forme de petit marteau.

Maison de Martha Peters

Après avoir dépassé l’entrée, le visiteur arrive au sein du hashti, espace normalement octogonal au plafond bas surmonté d’un dôme troué pour permettre à la lumière d’entrer. Comme nous l’avons évoqué, au bas des murs du hashti, des sakkou permettent aux visiteurs de s’asseoir en attendant d’être reçus. Le hashti, qui s’ouvre sur plusieurs corridors, relie l’entrée aux différentes parties de la maison, mais aussi dans les grandes maisons qui possèdent plusieurs hashti, les divers corps de bâtiments, ainsi que les pièces de séjour des domestiques. Le corridor le plus petit et le plus tortueux du hashti mène à la cour centrale. Ce corridor est spécialement conçu de façon étroite et tortueuse pour mieux protéger l’intimité de la maison en empêchant notamment les étrangers de voir directement la cour.

Sofrekhâneh de la maison d’A’lam

Dans les maisons traditionnelles, la cour constitue le centre et le cœur de la demeure, non pas seulement et forcément sur le plan architectural, mais également sur le plan social et familial, notamment au vu de toutes les activités qui y ont lieu, ainsi que de son rôle de mise en relation des diverses parties de la demeure. La cour centrale possède notamment des iwâns dans chaque direction, ces iwâns étant des éléments architecturaux iraniens préislamiques et très anciens. C’est dans la cour qu’ont lieu les cérémonies et les rassemblements familiaux ou privés. Généralement rectangulaire, la taille de la cour dépend du nombre de pièces et du type d’utilisation de l’espace qui l’entoure. Les jardins et le bassin (howz) en constituent les éléments essentiels.

La salle de réception principale, réservée aux invités d’honneur ou aux grandes fêtes, contraste, avec ses ornements en stuc, en miroirs et en muqarnas ainsi que ses peintures sur stuc et bois, avec les pièces privées, plutôt simples en la matière. L’espace devant la cour de la salle de réception est relié à la cour principale par un pandj-dari ou un haft-dari (chambres ayant respectivement cinq et sept portes). La salle de réception secondaire, moins fastueuse et plus intimiste que la salle de réception principale, mais plus ornementée que les autres pièces, est le neshiman, où l’on reçoit les proches et où l’on se rassemble en famille.

Sakkou permettant aux visiteurs de s’asseoir en attendant d’être reçus

Les espaces fonctionnels de la maison comme le matbakh (la cuisine), l’anbâr (le débarras), les salles d’eau, etc. ne sont pas reliés à la cour principale. La cuisine est généralement construite près du puits ou plutôt de l’âb-anbâr (le réservoir traditionnel d’eau). Elle comporte des fours construits sur place et des niches et surfaces de travail également intégrées à la pièce. Les abrizgâh (salles d’eau et hammam) sont généralement en sous-sol, d’un côté pour faciliter le transport de l’eau et de l’autre pour préserver la chaleur. Le hammam se divise en deux parties : le sarbineh où l’on se change ou passe des moments conviviaux à discuter, et le garm-khâneh où l’on se lave. Les maisons traditionnelles étant construites selon le rayonnement solaire et la direction de la qibla, chaque face de la maison convient à une saison. Ainsi, l’axe principal du bâtiment étant généralement aligné du nord au sud, les pièces principales sont au nord et au sud du bâtiment, pour bénéficier au mieux de la luminosité. Les autres pièces sont quant à elles, celles de l’est et de l’ouest du bâtiment.

Maison de Yadollâhi
Maison d’A’lam

En plus de ces parties, certaines maisons grandes et traditionnelles ou situées dans des régions particulières comportent d’autres éléments spécifiques tels que le hayât-e nârendjestân (littéralement « la cour des bigaradiers »), qui est une petite cour située dans l’andarouni. Outre son rôle dans le fait de fournir beaucoup de lumière aux pièces construites autour d’elle, elle permet aussi d’entretenir comme dans une serre des plantes sensibles aux températures extrêmes du climat aride de la région. Cette cour, normalement construite en briques, est aménagée dans des endroits manquant de lumière ou d’espace.

Dans l’architecture de l’Iran, le toit fait partie de l’espace de vie, puisqu’il est considéré comme une cour. Jusqu’à il y a deux décennies, les Iraniens dormaient l’été sur le toit. Dans les maisons traditionnelles, le toit était entouré d’un mur d’une hauteur d’un mètre et demi pour protéger le sommeil des habitants de tout risque d’intrusion. On peut voir un exemple de ce type de mur dans la maison Abbâssiân à Kâshân.

Maison de Yadollâhi

Avant de désigner une partie déterminée de la maison, l’expression de zemestân-neshin (littéralement « habitat d’hiver ») désigne l’ensemble des constructions bâties au nord de la cour afin de pouvoir profiter du soleil hivernal, qui illumine obliquement l’intérieur de ces constructions. Ainsi, généralement, le complexe du zemestân-neshin comprend plusieurs pièces en seh-dari (trois portes), pandj-dari (cinq portes), etc., situées sur l’axe principal, et les deux espaces liant ces parties sont le corridor et le goushvâreh, constitués d’un seh-dari, d’un ou plusieurs do-dari (deux portes : pièces relativement petites) et d’une grande pièce dite orossi. Les fenêtres de la partie principale du zemestân-neshin sont de grandes orossi (fenêtres réticulaires aux vitraux multicolores) permettant de mieux illuminer la pièce. Ces pièces, fermées, sont généralement décorées d’ornements assez complexes en muqarnas et miroirs.

L’otâgh-e korsi fait également partie des pièces du complexe du zemestân-neshin. Cette pièce est généralement aménagée dans une partie périphérique du complexe. Elle est plus petite et fermée que les autres pièces, avec moins de fenêtres et des entrées plus étroites, pour être plus facilement chauffée en hiver. Au centre de la pièce, on dispose le korsi [1] autour duquel les habitants de la maison se rassemblent, s’appuyant aux murs de la chambre. Dans la maison Pirniâ à Nâïn, cette chambre située sur l’axe principal est dotée d’ornements très fins en stuc.

Carte de la maison des Boroudjerdi

Le tâbestân-neshin (littéralement « habitat d’été ») désigne, comme le zemestân-neshin, une partie de la demeure bâtie en prenant en compte la saison, qui est ici l’été. Les bâtiments du tâbestan-neshin sont érigés au sud de la cour, pour être protégés contre le soleil chaud et direct de l’été et sur leur axe principal, un espace semi-ouvert avec salle est aménagé. Cette salle (tâlâr) ou hall est, avec les iwâns, la partie la plus importante de la maison durant l’année, sauf en hiver. L’ornementation des pièces du tâbestân-neshin est modeste, car elles sont généralement ouvertes sur la cour et doivent être souvent nettoyées, et on se contente normalement de décorations en stuc et en briques. Un superbe exemple de tâbestân-neshin est celui de la Maison des Boroudjerdi.

Le bahâr-khâb est une chambre à coucher sans plafond, avoisinant la cour, dans les étages supérieurs de la maison. On y dort en été, mais aussi et surtout au printemps ou en automne, saisons relativement fraîches. Le concept de bahâr-khâb a été appliqué aux mosquées à partir de l’ère qâdjâre. On peut notamment en voir un bel exemple dans la mosquée Seyyed d’Ispahan.

Le pâyâb est l’endroit de l’accès à l’eau du qanât (ghanât) dans la cour de la maison. Au centre du pâyâb, un howz (bassin d’eau) est construit sur le trajet du qanât. Cette partie de la maison étant très fraîche du fait de l’existence de l’eau souterraine, elle était traditionnellement utilisée pour le stockage et la conservation des denrées alimentaires.

Pour conclure, il convient de souligner une autre fois que l’architecture traditionnelle iranienne, comme toutes les architectures en harmonie avec la nature, considère toujours le climat comme un élément fondamental. A Ispahan et à ses alentours, les matériaux utilisés dans la construction, les couleurs des ornements, et la disposition de la demeure respectueuse du climat chaud et sec, constituent un exemple saillant de l’existence d’un rapport étroit et harmonieux entre architecture et climat dans la construction de ces maisons.

Maison de Sheikh-ol-Eslâm

Notes

[1Le korsi est un dispositif de chauffage comprenant une table basse recouverte d’un tapis, d’un kilim ou d’un édredon et chauffé par dessous. On s’installe autour de la table en glissant les jambes sous le tapis ou l’édredon qui la recouvre. Très similaire au kotatsu japonais.


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