N° 129, août 2016

Les pratiques actuelles issues des
religions de l’Iran ancient


Hamideh Haghighatmanesh


Les religions en Iran aujourd’hui

 

Selon les articles 13 et 14 de la Constitution iranienne, la religion d’Etat est l’islam chiite duodécimain, mais les autres religions dites "du Livre" sont reconnues, c’est-à-dire le christianisme, le judaïsme, le zoroastrisme et les Sabéens. Les adeptes de ces religions sont donc libres de pratiquer leur foi. En 2006, la population totale du pays était estimée à 70 500 000 personnes dont 70 097 741 de musulmans, 19 823 de zoroastriens, 109 415 de chrétiens, 9 252 de juifs et les autres, adeptes d’autres religions. Avant l’islam, le mithraïsme, le manichéisme, le mazdakisme, le zoroastrisme, le judaïsme et le christianisme étaient les religions les plus importantes en Iran, mais après l’arrivée de l’islam, seules les religions du Livre ont continué à exister.

 

Vue intérieure de Tchak tchak, l’un des sanctuaires les plus sacrés du zoroastrisme à Ardakân, Yazd

Le mithraïsme était à l’époque parthe la religion dominante, du moins d’après ce qui reste des documents royaux parthes, qui précisent que la famille impériale pratiquait cette foi. Cependant, durant l’ère sassanide, le mithraïsme a été supplanté par le zoroastrisme, religion du premier roi sassanide et désormais religion officielle de l’État. Le manichéisme est également une ancienne religion iranienne qui comporte des éléments du zoroastrisme, du bouddhisme et du christianisme. Après l’arrivée de l’islam, le manichéisme a disparu en Iran avec l’émigration de ses adeptes à l’étranger, en particulier en Chine occidentale et au Turkestân oriental. Autre religion ancienne iranienne, le mazdakisme se basait notamment sur le principe de partage de la souveraineté et la participation collective au pouvoir. Les musulmans ne reconnaissant pas cette doctrine comme religion du Livre, elle a également disparu durant les premiers siècles après l’hégire, d’autant plus qu’elle avait été violemment réprimée en tant qu’hérésie durant l’ère sassanide, notamment du fait de son proto-communisme.

 

Contrairement au manichéisme et au mazdakisme, le zoroastrisme a perduré jusqu’à aujourd’hui. De nos jours, les zoroastriens d’Iran se trouvent majoritairement dans le centre de l’Iran, notamment dans les villes de Yazd et de Kermân. Des communautés zoroastriennes vivent également à Shirâz, à Téhéran, Ahvâz et Ispahan, où elles sont actives dans l’organisation d’événements religieux et culturels. Les zoroastriens ont toujours participé aux côtés de leurs compatriotes musulmans au développement et à la prospérité de l’Iran, et leur communauté a offert plus d’un grand nom au pays. Ainsi, le premier banquier moderne, le fondateur de l’irrigation moderne et le père du développement urbain en Iran étaient zoroastriens, et ensemble, ils ont notamment développé les premiers réseaux d’électricité et de téléphonie en Iran. Les écoles zoroastriennes à Téhéran, Yazd et Kermân ont une réputation historique de qualité. Par rapport à leur population, les zoroastriens d’Iran ont également offert un nombre considérable de médecins, d’ingénieurs et de professeurs à leur patrie.

Portail du temple Adriân à Téhéran

 

Dans les zones où ils vivent nombreux, les zoroastriens ont fondé depuis longtemps des organisations qui ont pour objectif de diriger les affaires sociales, rituelles, culturelles, etc. des adeptes de cette religion. Le premier congrès de l’Association zoroastrienne de Téhéran s’est tenu en 1946. Une autre organisation zoroastrienne a été fondée dans les années 40 pour aborder les questions liées aux jeunes filles et aux femmes de la communauté zoroastrienne.

 

Parmi certaines fondations zoroastriennes, citons l’Association des zoroastriens d’Ispahan, celle de Kermân, le Club des jeunes zoroastriens de Yazd, l’Association caritative Abadiân, etc. Il est intéressant de noter qu’il existe un Congrès mondial des zoroastriens, dont les objectifs sont entre autres d’accroître la coopération entre les associations et les organisations zoroastriennes, de préserver le patrimoine culturel et religieux zoroastrien, d’améliorer les conditions de vie des zoroastriens et les aider partout dans le monde. Les zoroastriens du monde entier attachent une grande importance à ce Congrès, qui rassemble toujours des personnalités politiques, culturelles et religieuses. Les premier et sixième Congrès mondial des zoroastriens se sont tenus en Iran, et le secrétariat permanent de ce Congrès est basé à Téhéran.

 

Les zoroastriens ont 9 écoles privées à Téhéran et 8 écoles dans d’autres villes. La communauté zoroastrienne réalise également des activités de presse. Plus d’une dizaine de publications zoroastriennes sont spécifiquement orientées sur des thèmes religieux, sociaux et culturels zoroastriens. Il existe quatre âtashkadeh (temple de feu) et dix prêtres à Téhéran, et des âtashkadeh dans d’autres villes comme Kermân, Yazd, Shirâz, Ahvâz, Karaj, Yazd, ainsi que dans quelques villages du pays.

Fête de Sadeh, Yazd

 

Les zoroastriens ont également participé à la défense de l’Iran lors de la guerre contre l’Irak. Conformément à la Constitution, ils ont un représentant à l’Assemblée nationale et prennent part aux décisions de leur pays. Les zoroastriens, comme les pratiquants de toutes les autres religions de l’Iran, sont libres de pratiquer les rites et les coutumes de leur religion.

Parmi les rites pratiqués par les zoroastriens d’aujourd’hui, on peut faire allusion aux gahanbar, les festivals saisonniers, qui se tiennent six fois par an pour commémorer les six « créations primordiales » d’Ahourâ Mazdâ, chacun de ces festivals étant célébré sur une période de cinq jours, le cinquième jour, le plus important, étant nommé « grande fête ». Durant ces festivals, les prêtres zoroastriens lisent certaines parties de l’Avestâ, puis on dresse des tables chargées de mets. Les gahanbar sont des fêtes magnifiques et populaires zoroastriennes et visent à mettre en évidence le pardon, la générosité et la solidarité. Un autre rite zoroastrien est le nabor, sorte de jeûne durant lequel les zoroastriens s’abstiennent de consommer de la viande pendant quatre jours.

 

Les traditions actuelles influencées par les religions anciennes

 

Certaines fêtes nationales ont à leur source des rites religieux de l’Iran ancien. Le zoroastrisme est d’ailleurs parfois surnommé « la religion des fêtes ». Dans le zoroastrisme, le bonheur et la joie font partie de la foi et des rituels religieux, et par conséquent, les cérémonies festives et les festivals sont de l’ordre des rites religieux. Avant l’entrée de l’islam, à l’époque sassanide notamment où le zoroastrisme était religion officielle du pays, de très nombreuses fêtes se tenaient régulièrement. La majorité d’entre elles ont disparu au fil du temps ou ont subi des changements radicaux. Dans tous les cas, ces fêtes ont influencé les traditions actuelles des zoroastriens d’Iran, voire celles de tous les Iraniens. Nous évoquons ici quelques fêtes encore célébrées de nos jours.

 

Âtashkadeh (temple de feu), Kermân

L’antique fête de Mehregân

 

L’une des anciennes fêtes zoroastriennes toujours connues et pratiquées en particulier par les zoroastriens est celle de Mehregân. Durant les premiers siècles de l’hégire, dans l’Iran récemment converti, Mehregân était célébrée avec la même magnificence que Norouz. Il était alors de coutume pour le peuple d’envoyer ou de donner des cadeaux aux rois et aux grandes personnalités à cette occasion. Les gens riches offraient généralement de l’or et de l’argent, les héros et les guerriers des chevaux, tandis que le petit peuple offrait des cadeaux plus modestes. Parfois, un simple fruit était offert et accepté. Les riches de leur côté offraient également des cadeaux aux plus démunis. D’après les documents historiques, une seule rentrée d’argent de ce type à la cour pouvait parfois s’élever à plus de dix mille pièces d’or. Les rois donnaient aussi deux audiences par an : une audience à Norouz et une autre à Mehregân. Pendant les célébrations de Mehregân, le roi portait une robe de fourrure et donnait tous ses vêtements d’été.

 

Après l’invasion mongole de l’Iran, cette fête a perdu sa popularité. Depuis lors, seuls les zoroastriens ont continué à célébrer Mehregân pour honorer Mehr, divinité en charge notamment de l’amitié, de l’affection et de l’amour. Lors de cette célébration, les participants portent des vêtements neufs et décorent une table colorée. Les bords de la nappe sont décorés avec de l’origan séché. Une copie de la Khordeh Avestâ (Petit Avestâ), un miroir et un sormedân (boîte de khôl) sont placés sur la table ainsi que de l’eau de rose, des bonbons, des fleurs, des légumes et des fruits, en particulier des grenades et des pommes, des amandes et des pistaches. Quelques pièces d’argent et des graines de lotus sont placées dans un plat d’eau parfumée à l’extrait de marjolaine. Un brûleur fait également partie du décor de table pour brûler de l’oliban (kondor) et de la rue de Syrie (espand). A l’heure du déjeuner, quand la cérémonie commence, les membres de la famille se positionnent devant le miroir pour prier.

 

La fête de Sadeh

 

La fête de Sadeh, qui se tient cinquante jours avant Norouz, célèbre la création du feu. C’est une fête d’origine préislamique qui commémore l’importance de la lumière, du feu et de l’énergie. Cette fête est aussi ancienne que celles de Norouz et de Mehregân. Elle est également la plus grande fête de feu du monde persan. Selon la tradition, le soir du dixième jour du mois de Bahman (onzième mois du calendrier persan), la population célébrait Sadeh en allumant des feux sur les collines ou sur les toits, et priait pour le retour de la saison chaude, continuant de fêter tout au long de la nuit au travers de spectacles, de chants et de jeux. Apparue à l’antiquité, cette tradition est demeurée et Sadeh continue d’être célébrée aujourd’hui. Ferdowsi, grand poète iranien et compilateur de la mythologie iranienne, dit dans son Livre des Rois que cette fête a été initiée par Houshang, l’un des premiers rois iraniens, tandis que pour Omar Khayyâm et Abou Reyhân Birouni, elle date de l’époque de Fereydoun, grand roi de la mythologie iranienne. Selon les auteurs de l’Antiquité, Sadeh était une fête nationale dans le calendrier royal dès l’époque du roi Ardeshir Ier, fondateur de la dynastie sassanide. Aujourd’hui encore, les zoroastriens célèbrent majestueusement Sadeh. Ils commencent au coucher du soleil, en allumant le feu et les mages zoroastriens, des tulipes à la main, psalmodient l’Avestâ et lisent des prières.

 

Yaldâ chez les zoroastriens de Kermân

Tchahârshanbeh souri

 

Tchaharshanbeh souri, appelé aussi « fête du feu », est célébré le mardi soir à la veille du dernier mercredi de l’année par les Iraniens depuis la première période du zoroastrisme. Cela remonte à environ 1 700 ans avant Jésus-Christ. À l’occasion de cette fête, des luminaires et décorations sont installés dans les grandes villes iraniennes, et des feux sont allumés sur les places publiques. Les luminaires et le feu symbolisent l’espérance d’un bonheur radieux pour l’année à venir. Les gens réunissent des fagots qu’ils font brûler en sautant par-dessus les flammes et en récitant de très vieilles chansons relatives à la force du feu.

 

Yaldâ

 

L’un des passages de saison les plus appréciés en Iran est précisément la fête de Yaldâ, célébrée depuis au moins 10 000 ans dans le monde iranien. C’est la nuit du solstice d’hiver, la plus longue nuit de l’année, que les Iraniens célébraient comme la nuit de la naissance de Mithrâ. Selon Farhang Mehr et Hashem Râzi, auteurs d’ouvrages sur les calendriers antiques [1], en tant que solstice d’hiver, la journée de Yaldâ annonce des journées plus longues, un rayonnement solaire accru, la fin de l’automne et le début de l’hiver pur, et c’est pour cette raison que les Iraniens d’autrefois considéraient la nuit du solstice comme la nuit de la naissance de Mithrâ. Yaldâ est une célébration aryenne, fêtée depuis plusieurs millénaires. Parmi les traditions de Yaldâ figure la dégustation de fruits au cœur rouge, comme la grenade ou la pastèque, car le rouge rappelle le rougeoiement du feu, symbole du soleil. Une autre tradition de Yaldâ, qui est peut-être à l’origine du Noël chrétien, consiste en l’ornementation d’un « sapin aryen », arbre continuellement vert, symbole du renouvellement continuel du monde. Le haut de ce sapin était décoré d’une étoile, représentant la lumière, source de tous les pouvoirs. Ce sapin est même gravé sur les murailles de Persépolis, construit il y a plus de 25 siècles. La tradition de Yaldâ est toujours vivace dans le monde iranien, en particulier en Iran, et les Iraniens se rassemblement en famille pour fêter et passer ensemble cette longue nuit d’hiver.

Norouz chez les zoroastriens de Kermân. Photo : Hamid Sâdeghi

 

Norouz

 

Enfin, Norouz est la plus importante festivité de l’Iran ancien, toujours célébré de nos jours, qui s’étend du premier jour de l’an solaire, le 1er farvardin (21 mars) au 13 farvardin. Il est fêté actuellement par tout le monde iranien et parfois par les pays limitrophes. Sous le règne des rois sassanides, Norouz était le jour le plus important de l’année et célébré comme tel. La plupart des traditions étatiques de Norouz comme les audiences royales publiques et l’amnistie des prisonniers ont été établies pendant l’époque sassanide. Cette grande fête iranienne est célébrée depuis au moins

3 000 ans, et est profondément enracinée dans les rituels et les traditions du zoroastrisme. Norouz, de même que Sadeh, a continué à exister après l’introduction de l’islam dans le monde iranien. Le premier jour de l’année, les membres de la famille se rassemblent autour des haft sin traditionnels (sept objets particuliers dont le nom commence par la lettre S) disposés sur une nappe et attendent le moment exact du commencement de la nouvelle année. Ce moment est annoncé à la seconde près et marque le changement de l’année et le début des festivités.

 

Le jour du Nouvel An, les membres d’une famille rendent visite, dans l’ordre, aux personnes âgées de leur famille, puis au reste de la famille et enfin aux amis, et ce durant les 12 jours des vacances de Norouz. Le 13e jour, les familles quittent leur maison et vont pique-niquer à l’extérieur, pour célébrer la nature.

Sources :


- Vali, Vahhâb et Basiri, Mitrâ, Adyân-e jahân-e bâstân (Religions du monde ancien), tome III, Téhéran, éd. Pajouheshgâh-e oloum-e ensâni, 1379 (2000).


- Mehr, Farhang, Didi no az dini kohan (Nouvelle vision d’une ancienne religion), Téhéran, Djâmi, 1380 (2001).


- Ghorbâni, Abbâs, Târikh-e adyân va mazâheb dar Irân (Histoire des religions et des croyances en Iran), Téhéran, éd. Farhang-e maktoub, 1374 (1995).

 

Notes

[1Mehr, Fargang, Didi no az dini kohan (Nouvelle vision d’une ancienne religion), Téhéran, Djâmi, 1380 (2002) et Râzi, Hâshem, Gâhshomâri va jashnhâye Irân-e bâstân (Chronologie et célébrations de la Perse antique).


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