N° 133, décembre 2016

Bernard Buffet
Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris
14 octobre 2016-26 février 2017


Jean-Pierre Brigaudiot


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Bernard Buffet. Paysage aux ombrelles

Paradoxe institutionnel

 

La vie et l’œuvre de Bernard Buffet témoignent indéniablement d’un paradoxe qui a pris place dans le monde de l’art moderne et contemporain en France. Artiste à la carrière fulgurante, reconnu très tôt par le monde de l’art en France, comme dans beaucoup d’autres pays, il se vit très vite mis à l’écart par les institutions mêmes de l’art. Avec le recul de plusieurs décennies et en connaissance des modalités de fonctionnement des institutions artistiques, on peut comprendre que son œuvre ait été mise à l’écart par celles-ci, ignorée, peu ou pas acquise pour entrer dans les collections des musées d’art moderne et contemporain. Certes les institutions artistiques ou les grands mécènes ont de tout temps commis des erreurs d’évaluation de l’art de leur époque, le cas Mondrian est typique, alors que durant vingt années de séjour à Paris, il avait produit des œuvres majeures ayant contribué à écrire l’histoire des avant-gardes artistiques de la première moitié du vingtième siècle. Peut-être est-ce justement cette écriture de l’art par les avant-gardes ou à travers les avant-gardes qui explique ou n’explique pas ces ratages à l’égard de Mondrian et Buffet. Pour Mondrian, cela se jouait alors que les institutions décisionnaires en matière d’acquisitions d’œuvres étaient encore pour partie sous l’emprise d’un académisme certain où un savoir-faire était explicitement requis. Mais pour Bernard Buffet, on ne peut guère imputer son ignorance par les institutions qu’à un rejet dogmatique. Ce rejet serait dogmatique en ce sens que l’institution artistique de l’Etat entend définir plus ou moins clairement, plus ou moins implicitement, ce que peut et doit-être l’art. Car l’institution qui acquiert certaines œuvres parmi tant d’autres, et même si elle n’a pas à vraiment justifier ses choix, fonctionne selon des critères plus ou moins implicites de reconnaissance de ce qu’il est bon d’acquérir ou de ne pas acquérir. Les acquisitions massives d’art contemporain effectuées après la mise en place des FRAC par le ministère Lang ont ainsi donné lieu à des achats où l’art contemporain américain s’est taillé la part du lion, probablement sous l’influence de revues d’art elles-mêmes agissant selon le principe de la pensée unique, du moins jusqu’au milieu des années 80.

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L’Atelier, 1947, huile sur toile.

Spécificités de l’art de Bernard Buffet :

à contre-courant ?

 

Compte-tenu de ces quelques hypothèses, il faut prendre en considération les spécificités de l’œuvre de Bernard Buffet pour essayer de mieux comprendre les raisons de la mise à l’écart de celle-ci par les institutions muséales françaises, cependant que le Japon édifiait un musée à ce même artiste ! L’exposition présentée par le musée d’Art Moderne de la Ville de Paris offre une approche exhaustive de l’œuvre du peintre, globalement depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale où il commence à exposer, jusqu’à sa mort en 1999, soit un demi-siècle de travail continu. L’œuvre de Bernard Buffet se développe à une époque où se succèdent les avant-gardes, celles de l’après-guerre, dominées par les abstractions lyrique, informelle, tachiste, gestuelle, selon les auteurs et les groupes désignés par la critique ou bien par les abstractions géométriques issues, quant à elles, de l’esprit Bauhaus. Après les années soixante, les formes de l’art, y compris de celui des avant-gardes, sont remises en question par d’autres avant-gardes pour lesquelles les formes doivent être remplacées par des postures, par un rapprochement de l’art et de la vie, par l’apparition de l’installation et de la performance, puis de l’art vidéo, par un esprit marqué par Duchamp et son œuvre. L’art défendu par les institutions, au cours des décennies 70 à 90, est un art dit conceptuel où le savoir-faire traditionnel n’a guère sa place : l’idée, le concept dominent.

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Paquebots et voiliers à Saint-Malo
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Le poulpe géant

Cependant, Buffet persiste à peindre des figures humaines ou des paysages urbains (le plus souvent) stylisés. Figures et représentations étirées, émaciées, d’aspect un peu maladif, ceci accentué par l’usage de camaïeux, cernées définitivement de traits noirs assez sèchement tracés. Un monde plutôt pessimiste où semble régner la solitude ; et même les figures des clowns ne sont pas joyeuses !

Pourtant, et c’est ce que montre l’exposition, à l’encontre des œuvres infiniment surmédiatisées, Buffet est loin d’être un « petit peintre », ceci en ce sens qu’il produit en quantité des œuvres géantes aux dimensions muséales, polyptiques thématiques, autant que des petits et moyens formats. Ce n’est pas que la seule grande dimension suffirait à définir la qualité de bon artiste ; ici les thèmes témoignent d’une inscription de l’œuvre au regard de l’histoire de l’art, de la grande histoire de l’art, celle que le peintre a fréquentée avec assiduité au Louvre lors de ses années de formation.

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Pierre Bergé

Crucifixions, désastres des guerres, scènes balnéaires… Un auteur contemporain de Buffet, Françoise Sagan, avait publié un ouvrage dont le titre colle parfaitement à l’œuvre de Buffet : « Bonjour Tristesse ». Et en une décennie, du milieu des années cinquante au milieu des années soixante, Buffet va connaître une carrière fulgurante, soutenu par de grands marchands, collectionneurs et mécènes, adulé par la critique, présent dans les médias, jusqu’à être membre du jury du Festival de Cannes, en cinéma ! Il vit dans le luxe et n’hésite pas à le montrer. Et pourtant, les institutions artistiques le boudent, l’ignorent, le tiennent à l’écart. Rien de scandaleux dans son œuvre figurative, beaucoup moins en tout cas que dans l’œuvre de Picasso. C’est sans doute que Buffet ne s’inscrit pas dans l’une ou l’autre des avant-gardes, n’est pas dans l’une ou l’autre des abstractions picturales, ne sera pas des mouvements qui remettent l’art en question et prônent de nouvelles définitions de celui-ci, au-delà du savoir-faire traditionnel. Il reste finalement un peintre bien classique, puisant ses thématiques séries dans la littérature : L’enfer de Dante, Vingt mille lieues sous les mers. L’autoportrait accompagne son œuvre d’un bout à l’autre, comme la nature morte. Ainsi peut-on comprendre qu’il n’est pas de ceux des artistes qui réinventent l’art tant dans ses formes que dans ses aspects et définitions plus théorisés.

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Autoportrait sur fond noir

Et puis, l’œuvre de Buffet est extrêmement homogène et lorsque va se répandre la notion de créativité, dans la foulée de 1968, cela va certes lui porter préjudice ; la créativité, ce sont l’invention et la remise en question permanentes. L’art de Buffet est simple objet… d’art, il reste en rupture avec le monde réel, destiné au collectionneur et non au plus large des publics, ceci lorsque la démocratisation de l’art s’est mise en route.

 

Le coût d’une absence d’adhésion aux mouvements dominants

 

Alors comment qualifier cet artiste décalé ? Un artiste indépendant et libre de ses attaches (trop ?), un artiste qui vit sa peinture au regard de son environnement immédiat et de sa propre culture ? Sans nul doute que sa non-appartenance à l’un des mouvements dominants, même de manière éphémère lui a coûté cher en matière de reconnaissance institutionnelle… Or un certain nombre de voix s’élèvent, ici en France, pour dénoncer l’emprise des fonctionnaires de l’art sur celui-ci, fonctionnaires dont la compétence peut quelquefois se discuter et qui constituent d’une certaine manière un groupe décideur à pensée conforme. Le monde de l’art, le marché de l’art ont longtemps existé sans cette emprise d’Etat qu’exerce le ministère de la Culture. Bernard Buffet a conduit sa carrière de manière brillante et autonome, beaucoup soutenu par tout ce qui en matière d’art échappe à l’emprise de la culture officielle.

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La gare. Lithographie
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Les toits de Saint-Tropez. Lithographie

 

Le courage du Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris

 

Cette exposition du Musée d’Art Moderne de la ville de Paris intervient comme une réparation tardive à l’égard d’un artiste qui ne fait ni plus ni moins l’unanimité que bien d’autres que les institutions ont érigés en références absolues, et dont l’œuvre risque de susciter le moindre intérêt avant peu. Cette exposition témoigne d’une prise de risque de la part du musée et même sans apprécier l’univers quelque peu morbide créé par Buffet, on peut lui reconnaître d’avoir produit une œuvre authentique et décalée.

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Nature morte à la sole

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