N° 133, décembre 2016

Les différents centres de tissage
des tapis en Iran


Shahâb Vahdati


Nous avons tous entendu durant notre enfance le récit magique d’un tapis volant. Avec la lecture des contes iraniens des Mille et Une Nuits, nous avons volé sur ces merveilleux tapis, accompagnés des héros de contes de fées. Puis on a grandi, les récits magiques et les tapis volants ont disparu, mais les tapis eux-mêmes restent toujours aussi magiques et étonnants. Bien qu’on tisse des tapis dans le monde entier, le cœur de ce métier bat depuis longtemps en Perse et continue à vivre dans l’Iran contemporain. Le tapis persan constitue une sorte de norme de beauté, de maîtrise et de qualité pour le tapis partout dans le monde.

Les Perses tissent des tapis depuis au moins plus de 2500 ans, soit l’âge exact du tapis découvert en 1929 dans les montagnes Altaï près de la frontière de la Mongolie au Kazakhstan, lors de la fouille du tumulus Pazyryk par les archéologues soviétiques. Le tapis avait été préservé, presque intact, dans le sol gelé. L’étude de ce tapis a poussé les chercheurs à conclure que les techniques de tissage n’ont pas sensiblement changé durant ces millénaires.

Tapis Pazyryk, detail

De nombreux historiens affirment que les nomades d’Asie centrale furent les premiers à tisser des tapis. Pour un nomade, le tapis était indispensable, le protégeant contre le froid, et servant de couverture de sol ou de porte à l’intérieur de la tente. Au départ, les nomades tissaient des tapis pour leur usage personnel ou pour les offrir en cadeau. Mais peu à peu, le tissage de tapis est devenu un art transmis de génération en génération et considéré comme une valeur familiale. D’après les documents, c’est seulement trois siècles avant notre ère que l’on commence à faire commerce du tapis en Iran. Durant la période pré-islamique, le tapis le plus célèbre et probablement le plus cher est « le tapis du printemps », tissé au VIe siècle et offert au roi sassanide Khosrô Ier en l’honneur de sa victoire sur les Romains. C’était un tapis géant, même selon les normes actuelles : 122×30 mètres. Il y avait un jardin en fleurs dépeint au centre du tapis, l’image de la terre brodée avec des fils d’or, celle de l’eau avec des fils d’argent et celle de la flore avec des fils de couleurs. D’après les témoignages, quand on étalait ce tapis, un parfum printanier envahissait toute la salle. Il n’est donc pas surprenant de savoir que le roi aimait à marcher sur les chemins brodés de ce jardin. Malheureusement, au VIIe siècle, durant l’invasion arabe, ce tapis disparaît.

Tapis Pazyryk

 

En 641, la Perse est conquise par les Arabes musulmans, dont l’interprétation religieuse limite l’image d’animaux et d’oiseaux. Désormais, les tapis seront ornés par des motifs abstraits, telle une expression tissée du Coran. En 1038, la Perse tombe, pour un siècle et demi, sous l’influence de tribus turcophones. Ces tribus possèdent leur propre culture du tissage du tapis et cette période est marquée par un échange de techniques entre les Iraniens et ces tribus. Au XIIe siècle, l’invasion mongole mène à l’installation progressive de tribus d’Asie centrale en Iran jusqu’au milieu du XVe siècle. L’impact de cette terrible conquête se reflète dans les tapis de cette période, marqués par la simplicité primitive des nomades d’Asie centrale et privés de leur splendeur passée, comportant des motifs simples, souvent géométriques.

C’est avec l’ère safavide que le tapis persan retrouve sa splendeur et entame un nouvel âge d’or. Selon le chercheur iranien Turaj Jouleh, c’est « la protection offerte par les rois safavides et leur passion pour les œuvres de ce métier » qui explique que le tapis, d’un simple produit artisanal rural qu’il était devenu après l’invasion mongole, devienne une œuvre artistique reconnue comme telle.

La capitale des Safavides est la ville d’Ispahan où sera ouvert en 1499 le premier atelier de tapis royal. Dans le même temps, ces rois lèveront l’interdiction de représenter des images d’animaux et d’oiseaux. Dans de nombreuses villes, des ateliers de tissage publics sont ouverts où l’on produit de véritables chefs-d’œuvre.

Au XVIe siècle, la renommée et la fièvre des tapis persans atteignent l’Europe. A titre d’exemple, la France dépense de grosses sommes d’argent pour l’achat de tapis, ce qui sape d’ailleurs son économie. Pour enrayer ce problème, Henri IV fonde un atelier de production de tapis.

Les guerres successives contre l’Afghanistan, l’empire Ottoman et la Russie mènent à un important déclin du tapis persan dont la production incombe de nouveau à ses maîtres originels, les nomades et les villageois. L’Iran connaîtra un nouvel essor au XIXe siècle, avec le boom généralisé des tapis persans en Europe.

La simple mention de l’origine persane garantira le succès des tapis dont l’exportation devient une composante importante du revenu iranien, et ce jusqu’à nos jours. L’un des plus célèbres d’entre eux est un tapis tissé pour le casino de la station balnéaire de Mar del Plata en Argentine, avec une superficie de 6000 m2. Un autre tapis connu est un tapis safavide du XVIe siècle vendu en 1928 à Londres pour 111 555 dollars. Aujourd’hui, l’Iran produit plus de tapis que tout autre pays.

 

Tapis safavide

Les centres de tissage et les identités techniques des tapis persans

 

Les grands centres de la fabrication des tapis sont Ispahan, Qom, Nâïn et Tabriz. Chacun de ces centres possède ses propres traditions et techniques, et ses secrets spécifiques de fabrication. Cependant, tous ces tapis ont un point commun : leur excellente qualité. On peut distinguer le lieu de production des tapis en tenant compte des motifs, des couleurs, de la densité, du type de laine utilisée, du type de nœuds... Il y a également plusieurs centres de tissage de gabbeh, un tapis rustique, tissé avec des cordes en laine teintes de façon inégale, avec un grand motif simple et bilatéral et de kilim, dont le traitement dépasse le cadre de cet article.

Le motif des tapis d’Ispahan est composé d’un médaillon au centre d’un dessin de plante sur le champ principal. Les marges sont chargées de nombreux motifs complexes et d’images « réalistes » de fleurs et d’oiseaux. Les tapis actuels d’Ispahan suivent majoritairement le schéma basique des tapis safavides.

Les tapis de Qom offrent une combinaison inhabituelle de beige, marron, vert clair et une touche de turquoise. Des trames en soie s’ajoutent à la laine pour donner plus d’éclat au tapis et pour connecter les éléments individuels du motif. Les meilleurs tapis, minces et souples, sont entièrement faits de fils en soie. Les tisseurs ne limitent pas leur imagination à des motifs consacrés, de sorte qu’à Qom, il n’existe pas de modèle-types traditionnels. Sur ces tapis, on peut voir les motifs classiques de l’est, de la flore et de la faune, des peintures décrivant des scènes de chasse et des images de palais.

A Nâïn, la fabrication professionnelle du tapis est récente et commence au début du XXe siècle, mais aujourd’hui, les tapis de cette région sont parmi les meilleurs au monde. Ils se distinguent par un fond clair et une combinaison caractéristique de tons bleutés et d’ivoire. La matière de base est le coton pour ces tapis très minces et dont les motifs sont essentiellement constitués de brindilles entrelacées et de petites fleurs. Bien que les motifs ornementaux de ce tapis se retrouvent dans d’autres régions, leur arrangement leur donne un style propre et original.

Le tapis de Tabriz se distingue par ses couleurs fortes et saturées, notamment le rouge et le bleu foncé et, en arrière-plan, l’ivoire. Ces superbes tapis en laine ont souvent des motifs tissés en soie et de couleurs variées et éventuellement contrastant avec les couleurs de fond. Le plan peut être assez varié, avec des modèles classiques, des images de palais, de mosquées, de champs de batailles et de scènes de chasse. Parfois, les motifs ont été empruntés aux œuvres des grands poètes, et parfois le maître tapissier reproduit les thèmes ornant les livres anciens, peints à la main. Les maîtres contemporains de Tabriz tissent des tapis extrêmement fins et solides, d’une superficie de 1,5 m2, avec un million de nœuds et huit cents couleurs et nuances.

 

Les tapis faits main sont tissés dans tout l’Iran selon des techniques qui n’ont guère évolué au fil des siècles. Aujourd’hui encore, ce mode de tissage manuel permet des prouesses impossibles à réaliser par des machines à l’heure actuelle. Notamment en ce qui concerne la densité du tapis. Par exemple, un tapis industriel chinois en laine possède 200 000 à 600 000 nœuds par mètre carré, alors qu’il est possible pour un tapis persan fait main de dépasser le million de nœuds par mètre carré.

Pour les Iraniens, la qualité du produit fini n’est pas le seul critère permettant de juger la valeur du tapis. Traditionnellement, l’état d’esprit du maître tisserand vis-à-vis de son œuvre est également pris en compte, puisqu’il est après tout le créateur du tapis au sens artistique du terme. L’importance accordée non seulement au sens du tapis, mais aussi à son créateur peut se lire ou s’entendre au détour de nombre de poèmes ou de contes, ou plus simplement de proverbes. Certains contes font aussi du tapis leur thème principal. En voici un : la plus jeune fille d’une famille décide de tisser un beau tapis, mais elle n’a que des fils gris et bien qu’elle tisse soigneusement, les motifs de pâturages, de troupeaux et de soleil qu’elle crée sont invisibles sur le fond uni et monochrome. Le tapis paraît se plaindre de son sort amer. Alors, la jeune tisserande donne aux agneaux le noir de ses cheveux, à la prairie le vert de ses yeux et au soleil, le rouge doux de ses joues. Le tapis reçoit des couleurs exceptionnellement riches, apportant honneur et richesse à sa famille, mais la jeune fille en perd sa beauté et devient incolore.

En dépit des différences apparentes des tapis de chaque région, les techniques de production sont très similaires. A commencer par la laine, matériau de base du tapis. La qualité de la laine dépend de l’animal, et on compte jusqu’à dix types de laine chez un même mouton. En fonction de la couleur de la robe du mouton, la laine peut être blanche, jaune, beige, brune ou grise. Outre ces couleurs naturelles, certains types de laines seront encore teints avec des colorants naturels, issus d’arbres (racines, écorces, feuilles), d’herbes et de légumes. On utilise également des couleurs minérales mélangées à de la soude caustique ou à de l’acide citrique. La soude et l’acide sont nécessaires pour consolider la peinture et pour empêcher la lixiviation et l’effacement.

Tapis de Tabriz

Les dessins des tapis persans ne sont pas accidentels. Derrière le choix et l’agencement des éléments du motif il y a une tradition séculaire, le talent et le design de l’auteur. L’artiste dessine un quart du motif sur une feuille de papier, puis il le superpose deux fois de façon symétrique pour avoir le motif entier. Ayant peint le croquis, on le transfère sur un papier millimétré mis à la disposition des tisserands, qui se réfèrent à ce document pour tisser.

On installe la base du tapis sur un cadre en bois et les trames sont tissées à la main. Chaque fil est attaché par un nœud spécial. Un tisserand professionnel travaille un nœud en environ deux secondes, ce qui lui permet de faire plus de dix mille nœuds par journée de travail. La vitesse de tissage dépend de la complexité du motif. La qualité du tapis dépend quant à elle du nombre de nœuds par mètre carré. Les nœuds doivent être égaux et arrangés dans un certain ordre, et coupés tous les 7-10 millimètres. Peu à peu, à partir de la masse chaotique des fils en couleur, le motif émerge. Le tapis est prêt et le maître le nettoie au moyen d’un papier émeri spécial.

 

Faire un tapis à la main demande plusieurs mois à plusieurs années de travail. Sur l’envers du tapis fait à la main, le motif et les couleurs apparaissent clairement. C’est la principale différence entre un tapis fait à la main et un tapis fait à la machine.

Les anciens maîtres disaient : Tout comme le jus de raisin fermenté n’est pas encore du vin, un tapis tissé n’est pas encore un tapis. Ainsi, lorsque le tissage du tapis est achevé, on l’étale dans la rue pour qu’il y reste pendant quelques mois. Piétiné plusieurs semaines voire plusieurs mois par les passants, le tapis est lavé et devient enfin souple et doux, digne du nom de tapis. Un bon tapis ne perd pas ses couleurs ou ses trames lors de ce traitement. Aujourd’hui, les tapis sont « piétinés » au moyen d’une machine spéciale qui les assouplit en quelques heures.

Enfin, le tapis est mis en vente. Chaque bazar de chaque ville iranienne a son carré des marchands de tapis. Le choix est énorme, parce que les tapis à vendre ne sont pas seulement locaux, mais aussi importés d’autres villes. Le prix d’un tapis varie de quelques dizaines à plusieurs milliers d’euros.

 

Lors de l’achat d’un tapis, gardez à l’esprit ce proverbe iranien « La maison est là où le tapis est étalé. » Autrement dit, le tapis fait l’habitat. Alors, choisissez non seulement un beau, mais aussi un bon tapis, car un bon tapis vieillit bien et s’ennoblit avec l’âge.

 

On installe la base du tapis sur un cadre en bois et les trames sont tissées à la main.

Les tapis manuels bénéficient d’une qualité exceptionnelle, comme s’ils avaient été exécutés par des machines à usage unique. Aucune machine ne peut rivaliser avec les mains pour tisser les nœuds, et chaque élément du motif est une porte vers l’âme du tisserand. Les dessins des tapis classiques iraniens peuvent être très variés. Les maîtres de tapis iraniens tissent à partir de la soie et de la laine de mouton, et le motif est appliqué avec des couleurs naturelles sans additifs synthétiques.

Durant l’Antiquité perse, les secrets du tissage étaient jalousement gardés dans la famille et transmis de génération en génération. L’âge des plus anciens tapis persans, conservés jusqu’à nos jours, est estimé remonter à 2500 ans environ. Les techniques de tissage de tapis n’ont pas fondamentalement changé en Iran depuis les origines, ceci bien que chaque centre de tissage ait son style distinct, à l’origine du tapis-œuvre d’art. Les tapis iraniens modernes et contemporains ne sont pas inférieurs aux tapis du passé et avec les mêmes matériaux, ceux de nos jours présentent un tissage unique avec la même quantité de nœuds, la même densité, les couleurs vives et un dessin sans pareil. Au tapis iranien sont toujours associés la félicité, le bien-être et un goût raffiné.

 

La mesure internationale de la qualité d’un tapis est le nombre de nœuds par mètre carré, tandis qu’en Iran, les nœuds sont comptés sur une unité de longueur, le raj, qui mesure 7 cm. Sur le tapis iranien de haute densité, il peut y avoir plusieurs milliers de nœuds par raj. Le tissage d’un bon tapis dure normalement plus d’un an.

Une autre question concerne les matériaux utilisés : tous les tapis persans sont fabriqués uniquement à partir de matériaux naturels, ou des combinaisons de ceux-ci. Chaque artiste crée manuellement le tapis à partir d’un fil à tisser qu’il a préalablement sélectionné. Tout en restant unique et sans répétition de modèles, le motif de chaque tapis iranien est créé sur la base de traditions séculaires, puisant elle-même leurs racines dans la culture persane. Les motifs des tapis persans sont considérés depuis très longtemps comme un symbole de richesse et de prospérité pour leurs possesseurs. Aujourd’hui, le tapis s’intègre à la décoration intérieure des maisons iraniennes comme porteur par excellence des anciennes valeurs.

De la technique du tissage, des matériaux utilisés et de la fabrication elles-mêmes dépend la qualité du tapis dont témoignent plusieurs composants : la précision du tissage, les motifs, les bords méticuleusement traités et de haute qualité, le nombre des nœuds donnant la souplesse au produit, la variété et le mélange des couleurs. Généralement, les couleurs sont composées de tons chauds, propres et doux, où les couleurs riches s’entrelacent.

Bibliographie :


- Jouleh, Turaj, Tahghighi darbâreh-ye farshe irâni (Recherche sur le tapis persan), éd. Yasavoli, 2002.

 in History, éd. Mercury, London, 1990.


- Nourizâdeh Shahâb, Persian Carpet, the beautiful picture of art in History, éd. Mercury, London, 1990.


- Rubenko Sergeï Ivanovich, Po sledam drevnikh kultur (Sur la trace des cultures anciennes), éd. Moskva, 1951.-Yârshâter Ehsân, Târikh-e honar-e farshbâfi dar irân (L’histoire et l’art du tissage du tapis en Iran), éd. Niloufar, 2002.


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