N° 133, décembre 2016

Le Choix


Simine Dâneshvar*
Traduit par

Ebrahim Salimikouchi, Nikou Ghâssemi


Nous nous rendions aux funérailles du grand Khân, fondateur de notre lycée. Il avait lui-même acheté les pupitres, les bancs et les tableaux noirs et les avait dédiés à l’administration de l’instruction et de l’éducation. Il rémunérait aussi les enseignants, le surveillant et le directeur du lycée en leur donnant des étrennes. Depuis que le grand Khân s’était installé dans le jardin des figues, la vieillesse lui donnait le loisir de s’occuper des problèmes de la tribu et même des gens de la ville. Il avait ordonné de relier ensemble la salle de séjour, le couloir et aussi la salle à manger. On les avait tapissés puis on avait posé deux coussins dans le salon pour qu’on puisse s’y asseoir et s’y appuyer. Le salon était devenu multicolore. Il y avait une harmonie considérable entre la couleur des coussins et celle des tapis, comme si on avait transféré le jardin au salon. Le rouge était la couleur dominante de la plupart des coussins et des tapis et les autres couleurs, entrelacées, se prosternaient devant elle. Elles ne se prosternaient pas une à une mais ensemble. Bahman, le fils cadet du Khân et mon ami intime, m’avait plusieurs fois fait visiter le jardin des figues, festin de couleurs et moi, étonné de ce faste, j’avais eu peur de fouler les tapis. Je croyais marcher sur les mains et les yeux de leurs tapissiers et lorsque je m’asseyais sur les coussins, j’avais l’impression de m’assoir sur les petits-fils des tapis. Où se trouvaient leurs tapissiers maintenant ? Même s’ils étaient morts, leurs œuvres étaient restées.

Les tapis et les coussins, sur lesquels la lumière pénétrant par la fenêtre se reflétait, brillaient, et ceux qui étaient dans l’obscurité attendaient que la lumière se déplace. Outre les fenêtres, les lampes électriques émettaient aussi de la lumière. Ni les lampes, ni les fenêtres ne dominaient de leurs lumières le salon. Tous s’étaient alliés grâce au long voisinage. Ils souriaient et se jetaient des coups d’œil et maintenant, au moment du coucher du soleil du jour où s’étaient tenues les funérailles du grand Khân, par quoi les sourires et les clins d’œil avaient-ils été remplacés ? Peut-être les nœuds des tapis et des coussins se vantaient et se renfrognaient. Peut-être pleuraient-ils secrètement.

 

Nous entrâmes dans le jardin ; le directeur, le surveillant et les enseignants les premiers, et, leur emboîtant le pas, les camarades de Bahman et moi. Bahman nous accueillit puis nous conduisit au salon où les funérailles avaient lieu. Les hommes, avec leurs bonnets à deux bords [1] et leurs costumes de nomades, et les femmes, aux voiles noirs étaient là.

 

Bahman me fit asseoir à côté de lui sur un petit coussin noir. Le directeur, le surveillant et les enseignants s’installèrent autour de nous.

 

L’un des nomades se leva et chanta une élégie pour le grand Khân. Il avait le verbe haut pour que les arbres l’entendent par les fenêtres ouvertes, et ces derniers hochaient la tête pour participer à ce chagrin :

« Je ne touche plus le but de ma flèche,

Le ciel casse mes ailes et le temps brise mon cœur.

Comme un pigeon mon aile a été blessée par une arme,

Mettez-moi dans un bateau et laissez-moi gémir. » [2]

 

On avait posé les vêtements du Khân sur un tabouret. Un homme se leva et le deuil commença solennellement par sa voix.

 

Il enleva la chaussure du grand Khân et chanta : « Ô malheur ! C’était sa chaussure. » Les femmes et les hommes lui répondaient avec un grand soupir et se frappaient la poitrine. Les cris de regret retentissaient entre le ciel et la terre comme si tous les arbres, les jardins et les cours d’eau se lamentaient.

 

L’homme déposa la chaussure sur terre, prit la chaussette du grand Khân et chanta : « Ô hélas ! C’était sa chaussette. » La même scène se répéta jusqu’à ce qu’il arrive au caleçon du grand Khân et il chanta : « Ô hélas ! C’était son caleçon ».

 

En le voyant et l’entendant prononcer ces mots, je ne pus m’empêcher d’éclater de rire. Un silence de mort tomba dans le salon. Comme si ce silence me disait : « Tais-toi. » Non, c’était Bahman qui m’avait tiré par la main, m’avait fait lever et entraîné vers le jardin. Quelques enseignants, puis le surveillant et le directeur nous suivirent. Bahman se mit à me frapper. Il disait : « Bâtard, sans famille, enfant abandonné ! Si le grand Khân ne t’avait pas confié à tes parents adoptifs, tu serais encore à moisir à l’hôpital et tu n’aurais rien. »

 

Avec une voix rauque, je dis : « Qu’est-ce qui prouve ce que tu dis, pourquoi tu dis ça ? ».

 

Il a dit : « Quand ta mère t’a mis au monde, elle t’a laissé à l’hôpital pour partir. Tu y étais jusqu’à tes deux ans. »

 

- Comment le sais-tu ?

 

- Va regarder l’album familial de tes parents adoptifs. Il n’y a aucune de tes photos d’enfance, ni la photo de ta mère pendant sa grossesse. »

 

Je sanglotais. Bahman dit : « Malheureux garçon. C’est le grand Khân qui t’a confié à tes parents adoptifs, en devenant lui-même ton parrain. Tous les documents concernant ton adoption sont dans le coffre-fort du grand Khân ; les documents du tribunal, ceux signés par tes parents adoptifs… et toi, tu ris durant les funérailles d’un tel parrain, tandis que tout le monde pleure à chaudes larmes et l’appelle. L’homme à qui tu dois ta présente vie confortable. Dieu merci, on est en terminale et je ne te verrai plus, misérable Saïd. Maintenant, il faut que j’y retourne. » Et il s’en alla.

 

Monsieur Farahmand, mon enseignant préféré, lui dit : « Attends un peu, il y beaucoup de choses que je veux te dire. Bahman, écoute bien : un rire, même mal à propos, ne justifie pas tant de réprimandes et de secrets hâtivement dévoilés. »

 

Bahman s’écria : « Va-t’en, misérable Saïd. Disparais de ma vue. » Je partis, M. Farahmand me disant tout bas : « C’est son sang de nomade qui lui joue des tours ».

 

Le cœur ne me disait ni d’aller à la maison, ni de rester au lycée. J’avais seulement cinquante tomans dans ma poche, mon argent de poche. J’allai dans une mosquée construite par le Grand Khân pour la ville, dont je connaissais le concierge. Ce dernier me dit : « Cette nuit, dors derrière la chaire et fiche le camp avant la prière du matin. »

 

Je lui donnai mes cinquante tomans : « Laisse-moi dormir quelques nuits. »

 

- Seulement une nuit de plus.

Le matin, on mangea ensemble du pain, du fromage et du thé pour le petit-déjeuner. Puis on fit les prières du matin, du midi et du soir guidé par l’imâm ; moi qui ne savais même pas la direction de la qibla. Le troisième jour, je partis, chassé par le concierge, et j’allai au parc de la ville. Je dormis sur un banc en regardant les gens se promener. Une femme passa devant moi en me dévisageant, puis elle jeta par terre le pot de yaourt qu’elle tenait à la main. Quand elle partit, je me levai et, récupérant une partie du yaourt répandu par terre, je le mangeai avec avidité. La femme revint avec un policier et dit : « Voilà, c’est lui. La moitié de la récompense m’appartient. »

 

L’adjudant ouvrit le journal qu’il avait dans la main, j’y vis ma photo et lus : « Récompense offerte : celui qui retrouve cette personne disparue et nous la ramène, recevra une belle récompense. » Le policier me prit par la main et m’emmena vers une des fontaines du parc où il m’obligea à me laver les mains et le visage.

 

Je rentrai à la maison escorté par la femme et le policier. Ma mère adoptive ouvrit la porte et demanda : « Où étais-tu, mon chéri ? » Je dis : « Je ne vous appelle plus Mère. Vous n’êtes pas ma mère. » Elle pleura, et j’allai directement dans ma chambre. Quelle propreté ! Quel confort ! Je me déshabillai, mis mon pyjama, et me couchai dans mon lit. C’était comme si je n’avais pas dormi depuis cent ans. On frappa à la porte. J’entendis la voix de ma mère adoptive : « J’ai posé ton déjeuner derrière la porte. » Je l’avalai avec avidité, comme quelqu’un qui n’avait rien mangé depuis cent ans.

 

L’après-midi, les sanglots m’avaient étouffé de solitude et de nostalgie. Je sortis de ma chambre. Ma mère adoptive était assise devant le samovar. Elle me servit du thé. Je pris l’album familial et le feuilletai. Bahman avait raison : il n’y avait aucune photo de la grossesse de ma mère adoptive et de moi quand j’étais un nouveau-né.

Je dis à mon père adoptif, qui se tenait debout derrière moi, ses mains sur mes épaules : « Bon sang, pourquoi vous ne m’avez pas dit que j’étais un enfant abandonné ? »

 

Mes parents adoptifs s’assirent à côté de moi. Ma mère adoptive dit : « On t’a choisi. Le choix est important. »

 

- On ne pouvait pas avoir d’enfant. On est allé dans tous les orphelinats de Shirâz, de Djahrom et de Fasâ. Aucun enfant n’a attiré notre attention jusqu’à ce que le grand Khân te présente, toi qui étais resté à l’hôpital parce que les orphelinats n’avaient pas de place libre.

 

- Quand je suis me suis approchée de toi, je t’ai tendu mon doigt. Tu l’as pris, l’a mis dans ta bouché et l’a sucé ; comme si tu tétais de mon sein, et puis tu m’as souri. Et nous t’avons choisi parmi les centaines d’enfants que nous avions vus dans les orphelinats. Le choix est important.

 

- Il fallait me le dire plus tôt.

 

- On n’osait pas.

 

J’ai chuchoté : « Le choix est important ».

 

J’ai embrassé mes parents adoptifs et nos larmes se sont mêlées.

* Nouvelle tirée du recueil Entekhâb (Le choix), Téhéran, Ghatreh, 2008.

Notes

[1Les bonnets des nomades qashqâïs ont une forme spéciale avec deux bords.

[2Ce poème a été composé dans le dialecte lori.


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