N° 133, décembre 2016

Le tapis de Qom
n’est pas une tradition,
mais une innovation


Babak Ershadi


Située à 150 km au sud de Téhéran, Qom est la capitale d’une province éponyme (superficie : 11 240 km²) dans la plaine centrale de l’Iran. Dans les subdivisions administratives des provinces iraniennes, la province de Qom est une exception, car elle ne compte qu’un seul département dont la capitale est la métropole de Qom (1 074 036 habitants en 2011).

Qom est une région semi-désertique. Il y fait très chaud en été et très froid en hiver. Depuis longtemps, Qom est un pôle agricole (céréales, jardinage, élevage), mais aujourd’hui, il compte aussi un centre industriel (mines, pétrole, gaz naturel). Qom est également un centre très important de l’enseignement supérieur en Iran.

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La carte

En termes de population, Qom est la huitième métropole de l’Iran derrière Téhéran, Mashhad, Ispahan, Karaj, Tabriz, Shirâz et Ahvâz. 4,5% de la population de la province vivent dans des zones rurales (plus de 250 villages), et le reste est citadin (5 villes).

Qom est une ville sainte chiite qui s’est développée autour du mausolée de la vénérée Fâtemeh Ma’soumeh, sœur de l’Imâm Ali ibn Moussâ al-Rezâ (766-818), huitième Imâm des chiites duodécimains. La ville accueille de nombreuses écoles religieuses et est l’un des plus prestigieux centres théologiques chiites au monde avec Mashhad (Iran), Karbala et Nadjaf (Irak). L’histoire de Qom remonte, cependant, à l’époque préislamique. La région de Qom est habitée au moins depuis dix mille ans.

Compte tenu de sa proximité avec Téhéran, la ville de Qom se trouve sur les principaux axes routiers et ferroviaires de l’Iran reliant le nord au sud. Autrefois, la ville était une escale importante de la route de la Soie.

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Le sanctuaire de la vénérée Fâtemeh Ma’soumeh, sœur de l’Imâm Rezâ.

Comme dans la plupart des régions iraniennes, le tissage du tapis est pratiqué depuis longtemps dans les milieux ruraux de Qom. Pourtant, jusqu’à il y a cent ans, Qom n’était pas un foyer important de production de tapis persans. L’histoire du célèbre tapis de Qom - surtout du tapis de soie - ne remonte qu’à il y a 80-90 ans. C’est vers 1930 que quelques commerçants de tapis de la ville de Kâshân, située à 110 kilomètres au sud-est de Qom, y transportent des métiers de tissage pour y installer les premiers ateliers professionnels de tapis. À l’époque, il n’y a pas encore une grande tradition de tissage de tapis à Qom, et le travail se fera de manière limitée pendant près de vingt ans. Pourtant, les gens venus de Kâshân sont de très bons tisseurs, Kâshân est depuis longtemps l’un des pôles de production de tapis en Iran. Il leur faut vingt ans pour apprendre aux habitants l’art du tissage et conférer à cette activité un aspect industriel et commercial assez important. Peu à peu, l’industrie du tapis se propage à Qom et dans les villages avoisinants. Pourtant, il faut rappeler que cet art existe déjà parmi les Shâhsevan, nomades d’origine azérie, ayant eux-mêmes une longue tradition de tissage de tapis rural d’après des plans imaginaires, sans un dessin conçu d’avance.

Les premiers tapis produits dans les ateliers de Qom, vers le milieu du XXe siècle, sont des tapis de laine assez grossiers, sans grande qualité par rapport aux productions d’autres villes, le nombre des nœuds ne dépassant guère les 40 nœuds sur sept centimètres.

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Qom en 1840, tableau d’Eugène Flandin, peintre orientaliste français.

Le tapis persan n’est pas « tissé » à proprement parler, mais « noué ». C’est en grande partie la qualité et la finesse du nouage qui en fait sa qualité et son prix.

Un tapis de basse qualité comporte 500 nœuds au décimètre carré seulement. Un tapis de qualité moyenne compte environ 2 500 nœuds au décimètre carré, et un tapis d’excellente qualité peut compter jusqu’à 10 000 nœuds au décimètre carré. C’est exactement le chemin qu’a parcouru le tapis de Qom, pendant un demi-siècle, grâce au savoir-faire et à l’habilité des tisserands de la ville.

Les tapis en soie de Qom comptent aujourd’hui parmi les meilleurs chefs-d’œuvre de l’industrie du tapis persan. Ces tapis sont si fins et si délicatement noués qu’on les surnomme parfois « fleurs de soie ».

La technique de nouage est leur élément distinctif. Ce nouage est si régulier et tellement géométrique qu’il est souvent difficile à croire que le tapis n’a pas été noué par une machine de haute précision. Même quand nous comparons les tapis en soie de Qom avec les meilleurs tapis de très haute qualité tissés à Kashân, Kermân ou Téhéran, nous découvrons leur incroyable régularité. Afin de mieux saisir leur finesse, il faut examiner à la loupe le verso du tapis pour voir la finesse ou la grossièreté des fils de trame et de chaîne et la qualité du nouage. Incroyablement, l’irrégularité et la grossièreté de fabrication sont inexistantes dans les tapis en soie de grande qualité de Qom.

Quant aux tapis en laine, les nœuds sont faits avec des fils de laine de très haute qualité appelés « Sabzevâr ». Les nœuds extrêmement fins (en moyenne entre 4 000 et 7 000 dans chaque décimètre carré) sont des « fârsbâf ».

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Fârsbâf, nœud person
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Torkbâf, nœud turc

En effet, il existe, en général, deux types de nouage : le « fârsbâf » (nœud perse) et le « torkbâf » (nœud turc). Le second est courant en Anatolie et dans le Caucase, mais assez rare en Iran. Le premier est une caractéristique du tapis persan. Dans le torkbâf, le brin de laine est enroulé autour de deux fils de chaîne de façon à former un tour complet autour de chacun des deux fils de chaîne. Les extrémités du brin ressortent entre les deux fils. Dans le fârsbâf, le brin de laine ne forme un tour complet qu’autour d’un des deux fils de chaîne.

Le premier nœud permet au tisserand de gagner du temps en nouant les brins de laine sur deux fils de chaîne, mais cela au prix de la diminution de la qualité du tapis qui a une plus grande valeur avec des nœuds perses.

Les fils de chaîne et de trame sont très fins. Cette finesse est plus remarquable quand il s’agit des tapis de soie.

Le tapis de Qom est caractérisé par la finesse de son nouage. Actuellement, un tapis de Qom compte au moins 2 500 nœuds sur chaque décimètre carré. Certains tapis de basse qualité produits dans certains ateliers de Qom ou des villages de la province comportent quelque 100 000 nœuds au mètre carré. Pour les tapis en soie, le nombre des nœuds est plus important. Les nœuds sont des fârsbâf, cependant, dans certains cas, les artisans font des nœuds de type tokbâf.

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Tapis de Qom, 100% soie (1,5×1 m)

Par rapport aux tapis d’autres régions du pays, les fils des tapis en laine de la ville de Qom sont relativement plus rudimentaires. Cependant, quand il s’agit des tapis en soie, les fils sont sans doute les plus fins et les plus délicats de tout l’Iran. Les fils noués sont coupés court à Qom, et pour les tapis en soie, les tisserands les coupent très court.

Le tapis de Qom est doté d’une très grande qualité matérielle, technique et artistique. Il est souvent considéré comme un produit de luxe ayant une haute valeur décorative, et compte parmi les meilleurs exemples de l’art du tapis persan.

Le tapis de Qom est réputé pour la grande variété de ses couleurs, de ses plans et de ses motifs décoratifs. Les tapis plus anciens sont caractérisés par des plans traditionnels inspirés des styles de Kâshân et d’Ispahan, comme le latchak, le toranj, le moharramat, le mihrab, le boteh et les scènes de chasse. Mais les artistes de Qom réussirent vite à faire évoluer ces plans et motifs pour leur donner une empreinte locale originale. Aujourd’hui, le tapis de Qom est caractérisé par des plans et des motifs décoratifs qui lui sont propres. Il est connu pour ses plans originaux et l’harmonie exceptionnelle de ses couleurs.

Les Boteh que les artisans de Qom utilisent pour décorer leurs tapis sont les mêmes que les tisserands des villages turcophones de la province de Hamadan utilisent depuis longtemps.

Dans les villages persanophones de Qom, les artisans produisent des tapis décorés par des plans Khataï, Eslimi, Latchak et Toranj. Ils se servent aussi des plans d’arbre tel qu’il est utilisé dans les tapis traditionnels d’Ispahan.

Les motifs décoratifs du tapis d’Ispahan, motifs floraux ou animaux, scènes de chasse et célèbres motifs décoratifs Shâh Abbâssi, étaient une source d’inspiration très importante des artisans de Qom.

Cependant, les artistes de Qom ont réussi à innover ces plans et motifs de sorte que les tapis en soie de la province de Qom combinent parfois ces motifs traditionnels avec des éléments géométriques et semi-géométriques d’une manière très originale. Ces motifs géométriques, qui décorent le médaillon central du tapis de Qom, rappellent sans doute les tapis du Caucase ou les plans de Hérat.

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Tapis de Qom, 100% soie, épaisseur 3 mm, poids 7 kg (1,3×2 m), densité de nouage : 1 000 000 /m², prix approximatif en Europe : 12 000 €

Les artisans de Qom n’ont jamais hésité à reprendre les meilleurs éléments des plans et des motifs décoratifs d’autres foyers importants de la production de tapis en Iran. Ils y ont introduit ensuite quelques modifications sans se soucier apparemment que leurs produits ressemblent aux tapis d’autres villes, notamment Kâshân.

Cependant, la couleur reste un élément distinctif du tapis de Qom. Les connaisseurs du tapis persan reconnaissent facilement les tapis de Qom quand ils ont des couleurs de fond claires comme le beige, le jaune ou l’ivoire. Pour donner plus d’éclat à ces fonds clairs, ces parties du tapis restent dépourvues de tout élément décoratif. Pour ce qui est des éléments traditionnels du tapis persan, il arrive parfois que les artisans de Qom préfèrent donner un aspect instable à ces motifs anciens en essayant de suggérer dans un seul élément décoratif deux motifs traditionnels. L’un de ces éléments est un cyprès stylisé dont la forme rappelle le Boteh. Cet élément décoratif est propre au tapis de Qom, bien qu’il soit parfois confondu avec un élément décoratif de la ville de Kâshmar (province du Khorâssân Razavi).

L’autre motif souvent utilisé pour décorer le tapis de Qom est appelé Zel-e Soltan. Il s’agit d’un vase rempli de fleurs avec des petits oiseaux autour. Très rarement, les artisans de Qom produisent des séries de cyprès parmi des motifs d’arbres et de fleurs.

Au début, les tapis de Qom avaient une variété de couleurs relativement pauvre avec quatre ou six couleurs maximum. Au fur et à mesure, ils sont devenus plus colorés. Actuellement, le tapis de Qom est connu avec au moins quinze couleurs de base : rouge clair, rouge foncé, noir clair, noir foncé, beige clair, beige foncé, jaune, brun clair, brun foncé, bleu clair, bleu foncé, kaki, doré, cuivre, blanc.

Dans les produits de haute qualité des artisans de Qom, la variété des couleurs est plus importante, et une quarantaine de couleurs viennent compléter la palette principale.

Comme dans les autres régions iraniennes, le tapis de Qom dépendait pour sa palette de colorants naturels présents à proximité ou importés d’autres régions. Autrefois, les colorants naturels étaient préparés et traités sur place dans les ateliers des teinturiers locaux. Les matières premières (végétales, animales ou minérales) étaient soit extraites des plantes locales, soit importées des régions voisines.

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Tapis de Qom, 100% soie, épaisseur 3 mm, poids 9,7 kg (1,6×2,4 m), densité de nouage : 1 000 000 /m², prix approximatif en Europe : 21 000 €

L’indigo (extrait de l’indigotier), la garance ou le coccus (extrait d’un insecte du même nom) étaient importés d’autres régions.

Dans la province de Qom, il existe pourtant d’autres matières premières utilisées pour colorer la laine ou la soie :

- L’écorce de grenade en poudre est utilisée pour produire du colorant jaune foncé et le beige.

- Le brou de noix est utilisé en tant que matière première pour obtenir du colorant brun. En le mélangeant avec de l’alun noir, on peut produire du colorant noir.

- Les feuilles de vigne servent à produire une variété de colorants jaunes.

- La paille est utilisée pour obtenir du colorant jaune et beige.

- Le sumac, mélangé avec du sulfate du cuivre, est la matière première des colorants violets et bruns.

- Les feuilles de l’indigotier sont utilisées pour produire une variété de bleus.

- L’écorce du chêne est la matière première des colorants bruns.

- Les racines de la garance sont les matières premières d’une grande variété de rouges.

- Le réséda est la matière première d’un colorant jaune qui, mélangé à l’indigo, permet d’obtenir des variations de vert.

- Le coccus est un insecte utilisé pour obtenir des variétés de rouge.

Outre les matières colorantes naturelles, les ateliers de teinturiers se servent de plus en plus de colorants chimiques dont la qualité est de mieux en mieux assurée par les nouvelles technologies.

 

Deuxième ville sainte de l’Iran après Mashhad, la ville de Qom est une ville de pèlerinage. C’est pourquoi les ateliers de tissage produisent un nombre important de tapis de prière d’une dimension de 1,5×2,2 m que les pèlerins achètent souvent comme souvenir de Qom. Les tapis plus grands de Qom sont de tailles variées : 2×3 m, 2,5×3,5 ou 3×4 m. Ces tapis servent à couvrir des pièces et des salles de moyenne et de grande superficie. Pour couvrir les couloirs ou les escaliers, les tisserands de Qom produisent des tapis longs et étroits dont la largeur varie entre 50 et 100 centimètres, et la longueur de 2 à 6 mètres.

Actuellement, plus de 3000 ateliers de tissage de tapis sont actifs dans la province de Qom. La plupart de ces ateliers sont installés dans la capitale de la province. Entre un et trois tisserands travaillent dans chaque atelier, mais les grands ateliers peuvent engager un nombre plus important d’ouvriers. Le nombre des ateliers familiaux est également important.


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