N° 138, mai 2017

La Muraille de Gorgân


Babak Ershadi


La huitième saison de fouilles du grand projet archéologique de la Muraille de Gorgân a commencé début octobre 2016. Le projet est mené conjointement par l’Institut iranien d’archéologie, l’Organisation nationale du Patrimoine culturel, et l’Université d’Edimbourg. Dans ce projet international, des chercheurs et des archéologues iraniens collaborent avec leurs confrères britanniques, allemands, français, irlandais et géorgiens.

Il est plus long que le Mur d’Hadrien et le Mur d’Antonin [1] pris ensemble. Il est d’un millénaire plus âgé que la Grande Muraille de Chine. Il est d’une construction plus solide que ses anciens homologues chinois. Il est le plus grand monument de son genre entre l’Europe centrale et la Chine, et il est sans doute le plus long mur de briques jamais construit dans le monde antique. Et pourtant, très peu de personnes ont entendu parler de lui. Ce mur est connu comme « la Muraille de Gorgân » ou « le Serpent Rouge ». Une équipe internationale d’archéologues travaille depuis plus de dix ans sur le monument serpentin. Nous rapportons ici leurs découvertes.

Photos : Muraille de Gorgân

Située dans la province du Golestân, dans le nord-est iranien, la Muraille de Gorgân (ou le Serpent Rouge) doit ses noms tantôt au nom historique de la région et de la ville de Gorgân, tantôt à la couleur rouge de ses briques. La muraille a une longueur de 198 kilomètres. Un canal de 5 mètres de profondeur ou plus conduisait l’eau le long de la majeure partie du Mur. La construction de ce canal, conçu pour assurer un écoulement régulier de l’eau, témoigne des compétences des arpenteurs-géomètres chargés de baliser l’itinéraire du Mur. Plus de trente forteresses s’alignaient le long de cette structure massive. Pourtant, ces forteresses étaient petites par rapport aux fortifications plus récentes de l’arrière-pays, dont certaines sont parfois dix fois plus grandes que les plus grandes forteresses du Mur. Le « Serpent Rouge » est un monument exceptionnel à bien des égards et une grande énigme pour les archéologues : qui a construit cette barrière défensive d’une ampleur et d’une sophistication impressionnantes ? Quand et pour quelle raison ?

Même sa longueur n’est pas connue avec certitude. À l’ouest, l’extrémité occidentale du Mur a été inondée par les eaux montantes de la mer Caspienne, tandis qu’à l’est, la muraille de Gorgân se jette dans un paysage inexploré des montagnes Alborz. Une équipe d’archéologues iraniens, sous la direction de du Dr Jebrael Nokandeh [2], explore le Mur depuis 1999. Six ans plus tard, le projet archéologique du Serpent Rouge est devenu un projet international avec la participation de l’Université d’Edimbourg à partir de 2005. Objectif : répondre aux questions fondamentales de savoir quand, qui et pourquoi.

 

Comment dater l’énigme

 

Quand le Mur fut-il construit ? Certains experts ont pensé qu’il a été érigé sous le roi macédonien Alexandre, qui conquit la région en 330 av. J.-C. mais mourut sept ans plus tard. Cela expliquerait pourquoi le Mur est également appelé « Barrière d’Alexandre ». D’autres archéologues ont suggéré qu’il aurait été construit beaucoup plus tard, au VIe siècle, sous le règne du roi sassanide Khosro Ier Anouchirvan (531-579 de notre ère). Par ailleurs, Mohammad Youssef Kiâni, archéologue et historien iranien, qui avait travaillé sur le terrain dans les années 1970 et de nombreux érudits par la suite, ont soutenu l’idée selon laquelle la Muraille de Gorgân aurait été construite au Ier millénaire av. J.-C. ou même au IIe millénaire avant notre ère. Mais qui a raison ?

Heureusement pour les archéologues, les ingénieurs du Mur avaient utilisé des techniques de construction éminemment adaptées aux techniques modernes de datation. La région où se trouve le Mur est dominée par des paysages principalement faits de lœss [3], soufflés par le vent. L’autre paysage habituel de la région est fait, en partie, de steppes sans arbres où il n’y avait pas assez de pierres ou de bois pour la construction. Cependant, les archéologues nous apprennent que le lœss était néanmoins un matériau idéal pour fabriquer des centaines de milliers ou de millions de briques cuites qui ont pu servir à construire la Muraille de Gorgân. Chaque brique a été fabriquée d’après un plan tout à fait standardisé. Les briques ont une forme carrée et une taille fixe : 37×37 cm à l’ouest du Mur, 40×40 cm à l’est, avec une épaisseur qui varie entre 8 et 11 cm. Ces grosses briques ont été produites à l’échelle industrielle. Les fouilles faites par les archéologues indiquent que de nombreux fours à briques avaient été mis en service le long d’une grande partie du Mur. Dans certaines zones, ils ont découvert des fours à briques avec moins de 40 m d’intervalle entre eux ; dans d’autres zones à des intervalles de près de 100 m. D’après ces recherches, il est possible d’imaginer que dans l’ensemble, il y avait probablement plusieurs milliers de fours à briques construits dans le seul but de créer la plus grande muraille défensive de l’Asie du Sud-Ouest et de l’Asie centrale.

Les savants ont imaginé que les fours pourraient fournir les preuves dont ils avaient besoin pour dater le monument. En effet, si les bâtisseurs avaient utilisé du bois, ils auraient laissé du charbon, un matériau approprié pour la datation par radiocarbone. Les tests ont été effectués sur un four situé près de l’extrémité orientale du Mur dans les contreforts des monts Alborz. Le four choisi semblait particulièrement convenir aux tests de datation, car il se trouvait à seulement 20 m du Mur. Les archéologues pouvaient donc être certains que le four avait été construit spécifiquement pour cuire des briques du Mur ; en outre, la situation générale de la zone choisie leur permettait de penser qu’il était peu probable que quelqu’un ait réutilisé le four à une date ultérieure. En outre, le four avait des dimensions pratiquement identiques aux autres fours découverts à côté du Mur, ce qui indiquait clairement qu’ils avaient été construits spécifiquement par les bâtisseurs d’après un plan standardisé. Autrement dit, c’étaient tous des répliques d’un prototype unique.

Finalement, les chercheurs ont découvert une couche sombre de charbon de bois au fond de ce four. Les échantillonnages et les tests de datation par radiocarbone ont été effectués par le professeur Mortezâ Fattâhi de l’Université de Téhéran et le professeur Jean-Luc Schwenninger de l’Université d’Oxford. Ils ont établi de manière concluante que le Mur avait été construit au Ve siècle apr. J.-C, sous l’Empire des Sassanides.

 

Les Huns blancs

 

Avec la datation de la construction du Mur, il est devenu facile, pour les experts, de savoir pourquoi la Muraille de Gorgân avait été construite. Le Mur se trouvait près des frontières nord de l’un des empires les plus puissants de l’Antiquité, c’est-à-dire l’Empire des Perses sassanides. Le centre de l’empire se situait en Iran moderne, mais il comprenait aussi la Mésopotamie (le territoire de l’Irak actuel) et s’étendait dans les montagnes du Caucase au nord-ouest et en Asie centrale et l’ouest du sous-continent indien.

Les rois sassanides avaient envahi les territoires orientaux de l’Empire byzantin. Ils avaient également fait face à des ennemis dangereux à leurs frontières nordiques. Les cols de montagne dans le Caucase et la route côtière le long de la mer Caspienne furent donc fermés par des murs, très probablement pour empêcher les Huns blancs de s’infiltrer dans les territoires perses. Le mur construit à l’est de la mer Caspienne a été construit, en réalité, contre une possible invasion des Hephtaliens ou les Huns blancs.

Les auteurs anciens, notamment Procope de Césarée
 [4], fournissent des descriptions assez détaillées des guerres que la Perse sassanide a menées aux Ve et VIe siècles contre ses ennemis du nord. Ainsi, nous savons que l’empereur Pirouz Ier (459-484), lors d’une campagne contre les Huns blancs, passa plusieurs fois par la ville ancienne de Gorgân (aujourd’hui, à côté de la ville moderne de Gonbad-e Kavous) juste au sud du Mur. C’est donc Pirouz Ier ou l’un de ses successeurs qui eut probablement l’idée de faire protéger la plaine riche et fertile de Gorgân de la menace des Huns blancs par la construction d’une barrière défensive.

 

Découverte de grands bâtiments

 

Des questions importantes restaient encore sans réponse : le mur était-il une frontière fortement défendue pendant des siècles ou un ambitieux projet d’ingénierie, peut-être abandonné après un usage plus ou moins éphémère ? La Forteresse n° 4, d’une superficie de 5,5 hectares, a été sélectionnée par les archéologues pour réaliser une étude de magnétométrie en 2006. À la grande surprise des savants, les équipements très sensibles ont révélé l’existence, sous la terre, de trois bâtiments de 2228 mètres de long. La carte dessinée grâce aux études de magnétométrie a permis aux experts de comprendre qu’il existait sous la terre des parcelles où il y avait des chambres individuelles. La disposition très régulière des chambres suggérait qu’il s’agissait de blocs de caserne. Après cette découverte, les archéologues n’avaient qu’à fouiller.

Là où les recherches magnétométriques avaient repéré une série de pièces, les archéologues ont trouvé un très grand mur de briques, large de 1,20 m et haut de 3,30 m. Les savants croient qu’à l’origine, les bâtiments devaient être beaucoup plus élevés, étant donné la forme des restes effondrés. Les images satellites montrent que la forteresse n° 4 n’était pas un cas isolé, mais que de nombreuses autres forteresses construites le long du Mur (et peut-être toutes, à l’origine) contiennent des blocs de bâtiments qui sont sans doute les restes des casernes effondrées. Lors des fouilles effectuées dans la forteresse n° 4 pendant les années 2006-2007, les archéologues ont découvert une remarquable quantité de poteries et d’ossements ainsi que des objets de verre et de métal. La datation par le radiocarbone (carbone 14) a indiqué que la Forteresse n°4 avait été occupée au moins jusqu’à la première moitié du VIIe siècle. Cependant, les archéologues ne peuvent pas encore déterminer si la Muraille de Gorgân a été définitivement abandonnée à cette date, qui coïncide plus ou moins avec le début de l’invasion arabe contre l’Empire des Sassanides. En tout état de cause, il est évident maintenant que le Mur a servi de barrière défensive pendant au moins un ou deux siècles.

    Notes

    [1Le Mur d’Hadrien et le Mur d’Antonin sont deux murs défensifs construits par les Romains en Angleterre.

    [2Archéologue iranien, et actuellement président de l’Organisation nationale du Patrimoine culturel, du Tourisme et de l’Artisanat.

    [3Dépôts pulvérulents d’origine éolienne, formés de quartz, d’argile et de calcaire, appelé aussi « limon des plateaux ».

    [4Procope de Césarée (500-565), avocat et historien byzantin.


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    1 Message

    • La Muraille de Gorgân 28 juin 12:38, par forshew.annick@gmail.com

      Pur bonheur que d’ouvrir cette fenêtre là sur l’Iran qui appelle, appelle, appelle puissamment ; destination mentale encore inconnue, travers de l’âme à venir : merci Revue de Téhéran !

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