N° 142, septembre 2017

Toûs, le village éternel du Khorâssân


Babak Ershadi


Monument funéraire de Ferdowsi à Toûs.
Photos prises par Babak Ershadi, novembre 2016.

Toûs est un petit village peu peuplé qui se situe à 35 kilomètres au nord-ouest de la métropole de Mashhad, deuxième grande ville d’Iran après Téhéran avec plus de trois millions d’habitants. Jusqu’en 2012, Toûs était un village du département de Mashhad, mais à partir du 14 février 2013, son statut a changé dans les divisions administratives, et il est devenu un faubourg dépendant du 12e arrondissement de la métropole de Mashhad.

Dans l’histoire préislamique de l’Iran, le nom de Toûs n’a été mentionné que très rarement et de manière tardive. Les documents achéménides (550-330 av. J.-C.) ne mentionnent pas Toûs. Cependant, les historiens contemporains des Achéménides citent le nom de « Sussia », une ville de la satrapie parthe du nord-est de l’Empire achéménide, correspondant au Khorâssân actuel. Certains experts disent que « Sussia » aurait pu être Toûs.

Le mot « Toûs » désigne aussi le nom d’un personnage de la mythologie iranienne. Toûs était le fils du roi légendaire Nowzar, fils de Manoutchehr. Toûs ne devint pas roi après la mort de son père, mais c’était un grand général des armées iraniennes. Selon la légende, il fonda la ville de Sâri, qui est aujourd’hui le chef-lieu de la province septentrionale du Mâzandârân.

Certains experts de l’Avesta, livre sacré du zoroastrisme, disent que Toûs était l’une des seize régions sacrées de l’Iran zoroastrien dont les noms sont cités dans les textes anciens de l’Avesta.

Sous les Arsacides (250 av. J.-C.- 224 de notre ère), aucun document ne cite le nom de Toûs. Il faut donc attendre les Sassanides (224-651 apr. J.-C.) pour que le nom de Toûs apparaisse enfin dans les documents de la période préislamique.

 

Mausolée de Ferdowsi, pierre tombale

* * *

 

Bien qu’il ait été, pendant toute son histoire, un tout petit village, Toûs est connu par tous les Iraniens pour plusieurs raisons :

- Il prête son nom à une région assez vaste, comptant jusqu’à une centaine de petits villages dont la population actuelle dépasse les 150 000 habitants ;

- Son nom est souvent cité dans l’histoire de la vie du huitième Imâm des chiites, Ali ibn Moussâ al-Rezâ ;

- Il est le berceau du plus grand poète épique de la littérature iranienne, Ferdowsi (né dans un village voisin vers 940, et mort vers 1020 à Toûs).

 

Le nom de Toûs est également lié à l’histoire de la vie de plusieurs personnalités célèbres de l’Iran et de la civilisation musulmane au Moyen Âge, nées à Toûs ou dans les villages voisins :

- Nassireddine Toûsi (1201-1274), grand philosophe, mathématicien et astronome, qui fut également vizir de l’empereur mongol, Hulagu Khân.

- Nizâm al-Molk (1018-1092), grand politicien, vizir des sultans seldjoukides Alp Arsalan et Malik Shâh Ier, et fondateur des grandes écoles supérieures Nizamiyyah à Bagdad, Amol, Neyshâbor, Balkh, Hérat, Ispahan, …

- Mohammad al-Ghazali (1058-1111), philosophe, grand soufi et mystique musulman, connu sous le nom d’Algazel en Europe médiévale.

Statue de Ferdowsi, Toûs

Dans Le Livre des Rois (Shâhnâmeh), grand ouvrage épique de la littérature iranienne, Ferdowsi, originaire lui-même d’un petit village appelé Paj, cite plusieurs fois le nom de Toûs. Il relate que Sâm, grand-père de Rostam, le plus grand héros du Livre des Rois, se battit contre un dragon près de la rivière Kashafroud à Toûs, et le tua.

Selon la légende, ce fut à Toûs que le roi mythologique Key Kâvous cacha son trésor appelé Arous (jeune mariée). Plus tard, quand Key Khosro devint roi, il fit découvrir le trésor et le fit partager parmi les héros de ses armées.

Et enfin, Ferdowsi relate dans Le Livre des Rois que le roi sassanide, Yazdgerd Ier (roi de Perse de 339 à 420 de notre ère), surnommé « le pêcheur », fut tué à coup de pied de cheval près d’une source à Toûs.

Comme nous l’avons indiqué plus haut, le nom de Toûs est lié également à l’histoire de la vie de l’Imâm Rezâ, huitième imam des chiites duodécimains. Le calife abbasside Hâroun al-Rashid mourut en 809 à Toûs, alors qu’il s’était rendu dans le Khorâssân pour étouffer une insurrection locale. L’un de ses généraux, Humaïd ibn Qahtaba, avait un grand palais dans un village voisin qui s’appelait Sanâbâd. Après la mort du calife, ces deux fils Amin et Ma’moun entrèrent en lutte pour la succession au trône. Amin, de mère arabe, était soutenu par l’aristocratie arabe de Bagdad. Son demi-frère, Ma’moun, était lui de mère perse et il comptait sur le soutien des Perses, notamment des chiites. Ce dernier l’emporta sur son frère, et après la mort d’Amin, il devint calife. Il s’installa dans le Khorâssân, et pour obtenir la faveur des chiites, il fit venir l’Imâm Rezâ auprès de lui, en annonçant qu’il voulait faire de lui son successeur. L’Imâm Rezâ connaissait sa vraie intention, et il décida de rejeter l’offre de Ma’moun. « Si tu es vraiment calife, tu n’as pas le droit d’offrir à un autre le rang que Dieu t’a offert. Et si tu n’es pas un vrai calife, comment veux-tu m’offrir ce qui ne t’appartient pas ? », dit l’Imâm Rezâ à Ma’moun. Mais les objectifs de Ma’moun étaient multiples : en proposant la succession au pouvoir à l’Imâm Rezâ, il voulait empêcher une insurrection chiite contre le califat et conférer, en même temps, une sorte de légitimité à son pouvoir. En tout état de cause, le nouveau calife obligea l’Imâm Rezâ à se rendre dans le Khorâssân. La succession qu’il avait promise n’eut jamais lieu, car il fit empoisonner l’Imâm Rezâ en 818. Après le martyre de ce dernier, Ma’moun donna l’ordre qu’il soit inhumé à Sanâbâd, près de la tombe d’Hâroun al-Rachid.

Mausolée de Ferdowsi, des bas-reliefs représentant des scènes du « Livre des Rois »

Le village de Sanâbâd prit le nom de « Mashhad », ce qui signifie en arabe « lieu du martyre ». Sanâbâd, qui se situait à quelque 35 kilomètres au sud-est de Toûs, est ainsi devenu le lieu le plus sacré de l’Iran en raison de la présence en son sein du mausolée de l’Imâm Rezâ. Le village originel de Sanâbâd n’existe plus aujourd’hui, et il est devenu l’un des quartiers historiques du centre-ville de Mashhad.

Les armées de Gengis Khân attaquèrent le royaume de Khwarezm et le Khorâssân dès 1218. Toûs fut détruit par les troupes de Tolui (1190-1232), un fils de Gengis Khân. Plus tard, un autre fils de l’empereur mongol, Ögedeï Khân (1186-1241) fit reconstruire Toûs. Pendant un temps, Toûs devint un siège principal des Ilkhanides, les descendants de Gengis Khân, dans le Khorâssân.

En 1389, Mirân Shâh, le troisième fils du conquérant turco-mongol Tamerlan (1336-1405), attaqua Toûs pour étouffer l’insurrection des habitants. Selon les documents historiques, Mirân Shâh fit massacrer 10 000 habitants de Toûs.

La forteresse de Toûs fut construite vers 1405, juste après la mort de Tamerlan. Les descendants de Tamerlan fondèrent le grand empire des Timourides. Le quatrième fils de Tamerlan, Shâhrokh (1377-1447) transféra la capitale timouride de Samarkand (aujourd’hui en Ouzbékistan) à Hérat (Afghanistan). Ce fut à cette époque que Mashhad prit de plus en plus d’importance, jusqu’à devenir la capitale du Khorâssân. L’épouse de Shâhrokh Mirzâ, Goharshâd (1378-1457), était une femme de la noblesse persane. Elle joua un rôle politique de premier ordre dans l’histoire de l’empire des Timourides. C’est elle qui a convaincu son mari de transférer la capitale de Samarkand à Hérat où ses frères étaient au service de la cour locale des gouverneurs timourides.

Sous son influence, la langue et la culture persanes prirent une grande importance à la cour des Timourides turcophones. Ses efforts furent, en quelque sorte, un élément-clé de la renaissance de la culture et de la langue persanes après les invasions turco-mongoles. Elle encourageait Shâhrokh à accueillir dans sa cour les savants, les hommes de lettres, les artistes et les penseurs iraniens. Goharshâd fit construire, à Hérat et à Mashhad, deux grandes mosquées qui portent son nom. La Mosquée de Goharshâd de Mashhad se situe tout près du mausolée de l’Imâm Rezâ. Elle est un magnifique exemple de l’architecture iranienne de cette période.

 

Harouniyeh à Toûs, façade principale

* * *

 

Deux monuments importants de Toûs sont le Hârouniyeh et le mausolée de Ferdowsi. Le monument actuel de Harouniyeh est l’unique monument du Vieux Toûs. L’histoire de ce beau monument est un mystère. En effet, il n’existe aucun document au sujet de la construction de cet édifice de brique qui porte le nom d’Hâroun al-Rashid. On ne connaît pas non plus sa fonction dans le passé.

Certains experts disent que ce monument fut bâti au XIVe siècle en s’appuyant sur le style architectural de l’édifice originel. Mais pour certains, Hârouniyeh serait plus ancien et aurait été une prison créée par Hâroun al-Rashid sur les ruines d’un temple de feu zoroastrien.

Selon d’autres spécialistes, Harouniyeh aurait été une école ou un monument funéraire, peut-être celui du grand mystique Mohammad al-Ghazali, mais le tombeau de ce dernier a été récemment découvert dans un autre secteur de Toûs.

Le monument emblématique de Toûs est le tombeau de Ferdowsi, grand poète épique du Xe siècle. Le monument actuel du tombeau est l’œuvre de l’architecte contemporain Houshang Seyhoun (1920-2014) sur la base d’un plan de Karim Tâherzâdeh Behzâd (1888-1963). Le monument fut construit de 1930 à 1934 et inauguré à l’occasion des commémorations du millième anniversaire de Ferdowsi. Le bâtiment rappelle l’architecture de la période achéménide, notamment celle de Persépolis et du tombeau de Cyrus le Grand à Pasargades.

Harouniyeh à Toûs

Le nom de Toûs est lié éternellement à celui de Ferdowsi. Avec Le Livre des Rois, la plus grande œuvre épique de la littérature persane en plus de 60 000 distiques, Ferdowsi est considéré, à juste titre, comme le promoteur de la langue et de la culture persanes.

Voici quelques vers du Livre des Rois traduit en français par Jules Mohl (1800-1876) :

 

C’est le livre des rois des anciens temps,

Évoqués dans des poèmes bien éloquents.

Des héros braves, des rois renommés

Tous un par un, je les ai nommés.

Tous ont disparu au passage du temps

Je les fais revivre grâce au persan.

Tout monument se détruit souvent

À cause de l’averse, à cause du vent.

J’érige un palais au poème persan

Qui ne se détruira ni par averse ni par vent.

Je ne mourrai jamais, je serai vivant

J’ai semé partout le poème persan.

J’ai beaucoup souffert pendant trente ans

Pour faire revivre l’Iran grâce au persan.

 


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