N° 142, septembre 2017

L’histoire de la province de Kermânshâh


Afsaneh Pourmazaheri


La province de Kermânshâh est considérée comme faisant partie du Kurdistan iranien. Elle relie la Mésopotamie au plateau iranien. Les fouilles près des inscriptions de Bisotoun situé dans la région ont permis de mettre à jour un site vieux de 35 000 ans et la preuve de l’existence passée de Néanderthaliens. D’autres vestiges archéologiques situés dans la vallée de Kangavar et remontant à 5000 av. J.-C. peuvent aujourd’hui être admirés et sont comparables, par leur importance, aux sites archéologiques du Lorestân et de Nahâvand. Un site néolithique situé sur l’un des versants de la colline de Ganj Dareh et datant de 8450 avant notre ère est considéré comme l’une des premières zones agricoles connues de la plaine de Zagros.

Les origines exactes de la région de Kermânshâh actuel sont difficiles à déterminer. Elle aurait été une partie de la vaste région appelée la Médie. Le fait est que « Kermânshâh » était un nom connu à l’époque de Bahrâm IV, le frère ou fils de Shâpour III. Bahrâm adopta ce nom avant son accession à l’époque où il était gouverneur de Kermân, et il apparait sur tous les sceaux sassanides de cette époque. D’après Yaqout al Homavi (1179–1229), le nom arabe de Kermânshâh était Qermisin, tandis que Mostowfi Qazvini (1281–1349) considère le nom Qarmâsin (et ses variantes Qermâsin et Qarmisin) comme étant la forme archaïque de Kermânshâh. Cependant, les géographes médiévaux notamment Al Muqaddasi (945-991) préféraient le terme « Kermânshâhân ».

Vue de Dinevar

Durant la conquête musulmane, Kermânshâh s’est rendu aux forces arabes sous Jarir ibn Abdoullah Al Bajali. A cette époque, il faisait partie de la vaste province de Jebâl, et était connu comme l’une de ses quatre régions principales. Suite aux réformes fiscales du calife Muawiya (602-680), la province devint l’un des deux districts pourvoyeurs de revenus pour soutenir les troupes de Koufa. Les vestiges et les inscriptions achéménides et sassanides situés près de Kermânshâh à Bisotun et à Bâq-e Bostan ont fasciné les premiers auteurs musulmans, et ont été pour eux l’occasion de créer d’impressionnantes représentations (préislamiques donc) notamment de Khosrow II, Shirin et Farhad, et du cheval Shabdiz. Il est à noter que sous le règne du Ziyaride Mardâvij (927-935), les Deylamites ont détruit la région et ont asservi tous ses habitants ; cette même région qu’Ibn Hawqal décrivait au Xe siècle comme un endroit prospère et agréable, riche en végétation, fruits, pâturages, troupeaux et eau. Cette description est confirmée par son contemporain Al-Muqaddasi, qui ajoute que la région était aussi connue pour la belle mosquée de sa place du marché.

La politique de la période bouyide a rendu possible l’essor de quelques petites dynasties kurdes dans les régions autour de Kermânshâh et Dinevar. Sous les Seldjoukides, Kermânshâh était encore militairement et économiquement important en raison de son emplacement à l’intersection de la grande route reliant Bagdad au Khorâssân. Pour la même raison, la région est devenue un sujet de contestation dans les conflits régionaux qui ont ponctué l’histoire de l’Iran à partir du XIIe siècle. En 1197, l’émir khwarezmien Miânjoq a pillé Kermânshâh. Il était sur le chemin des troupes de Hulagu Khân (1217-1265) qui se rendaient de Hamedân vers Bagdad. En décembre 1257, son armée détruisit la ville et massacra ses habitants.

A partir de l’ère mongole, Kermânshâh gagna en importance en tant que frontière stratégique entre les empires safavide et ottoman. Il occupait donc un rôle particulièrement crucial pour la défense des activités politiques des Safavides en Irak et pour contrecarrer les menaces ottomanes sur l’Azerbaïdjan. Le contrôle de cette zone frontalière a changé de mains entre les Safavides et les Ottomans à plusieurs reprises, et la lutte de pouvoir a affecté les relations des deux empires avec les tribus kurdes de la région, ce qui a mis en péril l’équilibre des pouvoirs. Sous Shâh Tahmasp I (1514-1576), le deuxième roi safavide, les tribus kurdes d’Iran se sont positionnées à l’avant-garde du conflit ottomano-safavide. Pendant le règne des premiers safavides, les Kalhor étaient la tribu kurde la plus puissante de la province de Kermânshâh, mais à partir du milieu du XVIIe siècle, la famille Zangeneh affermit sa position, elle qui servait les Safavides depuis le XVIe siècle. En 1653, le Sheikh Ali Khân Zangeneh fut nommé khân de Kalhor, de Sonqor et de Kermânshâh, patrie de la famille Zangeneh. Shâh Soleyman Ier (1647-1694) promut le Sheikh Ali Khân Zangeneh au grand vizirat, poste qu’il occupa de 1669 à 1689. Pour le reste de la période safavide, la région de Kermânshâh est restée sous le contrôle de cette grande famille.

Profitant du chaos suite à l’invasion afghane et au renversement des Safavides, les Ottomans reprirent leurs efforts pour développer leur présence dans le nord-ouest de l’Iran. En octobre 1723, Hasan Pâchâ, le gouverneur ottoman de Bagdad, assiégea Kermânshâh en avançant vers Hamedân. Abd-al-Bâqi Khân Zangeneh, gouverneur de Kermânshâh, s’avoua vaincu et les Ottomans occupèrent la ville. Hasan Pâchâ mourut à Kermânshâh en février 1724 et fut remplacé par son fils, Ahmad Pâchâ, qui s’imposa ensuite à Hamedân. Durant l’automne 1724, les Ottomans se saisirent de la province de Kermânshâh, ainsi que d’Ardalân, Hamedân et du Lorestân. Ashraf Gilzay, le chef afghan et le prétendant au trône iranien, écrasa les Ottomans près de Hamedân en 1726, mais pour se faire reconnaître comme shâh, il accepta en 1727 un traité cédant de vastes étendues de ses provinces aux Ottomans. Selon les registres turcs, de nombreux villages de la province de Kermânshâh à cette époque furent dépeuplés.

Nâder-qoli Beg Afshâr (futur Nâder Shâh), après avoir mis le très jeune roi safavide Tahmâsp II sur le trône et vaincu les Afghans à la bataille de Mehmândoust, prit le contrôle de Kermânshâh et des autres territoires cédés par Ashraf Gilzay. Le gouverneur ottoman de Bagdad, Ahmad Pâchâ, contre-attaqua dès que Nâder revint dans le Khorâssân, et occupa Kermânshâh. La zone fut faiblement défendue par Tahmâsp qui perdit la bataille à Korejân en septembre 1731. Tahmâsp accepta ensuite un traité cédant le territoire au nord des Araxes aux Ottomans en échange de leur évacuation des territoires récemment occupés (les Ottomans se retirèrent de Hamedân mais restèrent à Kermânshâh). Nâder utilisa cet événement comme alibi pour destituer Tahmâsp et agir comme régent au bénéfice du futur roi Abbâs III. Pour attaquer Ahmad Pâchâ à Bagdad, Nâder rassembla une armée à Hamedân et assiégea Kermânshâh à la fin de 1732 – région qui fut considérée comme une partie du territoire iranien par la suite. Pour assurer le contrôle total sur la région et soutenir les campagnes futures en Irak ottoman, Nâder Shâh ordonna la construction d’une forteresse à l’ouest de Kermânshâh, bien approvisionnée en armes et en munitions. La forteresse devint un lieu crucial pour le contrôle de l’Iran occidental et joua un rôle important dans les luttes pour le pouvoir qui aboutirent à l’assassinat de Nâder Shâh en 1747.

Colline de Ganj Dareh

Ebrâhim Mirzâ Afshâr, neveu de Nâder Shâh, se révolta contre son frère Adel Shâh et envoya une troupe vers Kermânshâh, qui pilla toute la ville. Mais peu de temps après, Hossein Khân Zangeneh prit Kermânshâh, confisqua la richesse des marchands locaux, et saisit l’artillerie de la forteresse. Kermânshâh devint ensuite la scène des affrontements entre les forces zand et d’Ali-Mardân Khân Bakhtiâri. Après un siège de deux ans soutenu par les tribus Zangeneh et Kalhor, Mohammad Khân Zand occupa la forteresse de Kermânshâh au nom de Karim Khân Zand en 1753. La résistance d’Ali-Mardan Khân dans la ville obligea Karim Khân à envahir Kermânshâh la même année. La bataille de Kermânshâh se solda par la défaite d’Ali-Mardan Khân. Karim Khân nomma Mohammad Khân et le Sheikh Ali Khân gouverneurs militaires de Kermânshâh et de sa forteresse. Kermânshâh resta principalement sous le contrôle de la famille Zangeneh tout au long de la période zand (1750-1794). Le gouverneur le plus puissant de la ville était alors Allahqoli Khân Zangeneh. Après la disparition d’Ali-Morad Khân Zand en 1785, le gouverneur d’Ardalan, Khosrow Khân Bozorgi, prit le pouvoir dans la province et fit assassiner Allahqoli Khân, qui avait concentré ses forces dans le district de Senna. Khosrow Khân Bozorgi était également un allié d’Aqâ Mohammad Khân Qâdjâr (1742-1797), et sa victoire sur Ja’far Khân Zand ouvrit la voie à la conquête qâdjâre de l’Iran occidental.

La région de Kermânshâh resta un territoire problématique pour les Qâdjârs en raison des tensions créées par la présence des Ottomans en Irak et des préoccupations concernant la sécurité des pèlerins qui se rendaient aux sanctuaires chiites situés en Irak actuel. En 1806, Fath ’Ali Shâh (1772-1834) nomma son premier fils, Mohammad Ali Mirzâ, gouverneur de Kermânshâh, puis en 1809 gouverneur général de la région élargie englobant Kermânshâh, Sonqor, Hamedân et le Lorestân. Mohammad Ali Mirzâ agrandit la muraille de la ville et y construisit une nouvelle forteresse, des caravansérails et des maisons pour les marchands. Le nombre de ces bâtiments dépassait la plupart de ceux construits dans d’autres villes au début de la période qâdjâre en Iran. Mohammad Ali Mirzâ était un homme cultivé et religieux. Il invita le théologien chiite Sheikh Ahmad Ahsâ’i à Kermânshâh, où il demeura de 1814 à 1822. Au cours de la dernière guerre turco-perse (1821-23), Mohammad Ali Mirzâ, commandant une armée modernisée et principalement kurde, parvint à vaincre les Ottomans en 1821 et à occuper de manière permanente Zehab au Kermânshâh, mais il décéda peu de temps après du choléra en revenant de Bagdad à Kermânshâh. Après la mort de Mohammad-Ali Mirzâ, la province de Kermânshâh périclita, principalement à cause de la tyrannie des gouverneurs incompétents.

Après l’accession de Nâsseredin Shâh au trône en 1848, la gouvernance fut confiée uniquement aux membres de la famille qâdjâre. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, les gouverneurs qâdjârs de Kermânshâh parvinrent à rétablir une relative sécurité dans la région. Au cours de cette période, une division du régiment de cavalerie basée à Kermânshâh fut envoyée à Téhéran pour surveiller les murs de la ville. Le régiment de cavalerie de Kermânshâh participa également à la conquête de Herat pendant la guerre anglo-perse de 1856-57. En 1871, lors de son pèlerinage aux sanctuaires chiites en Irak, Nâsseredin Shâh passa deux fois par Kermânshâh. Il destitua à l’occasion Emadoddowleh, gouverneur de Kermânshâh, en raison des plaintes déposées contre lui par les locaux auprès du Shâh. Son frère aîné prit sa place. Un an et demi après, le poste lui fut restitué et il l’occupa jusqu’à sa mort en 1875.

Image de Taq-e Bostan en 1829

Dans les années qui suivirent la gouvernance d’Emadoddowleh, Kermânshâh changea souvent de gouverneur. En conséquence, la situation devint instable, entrainant des révoltes tribales et conduisant à une restructuration administrative. Le fils aîné de Nasseredin Shâh, Massoud Mirzâ, puissant gouverneur d’Ispahan (1874-1907), prit le contrôle de la plupart des provinces centrales et du sud du pays, y compris de Kermânshâh. Au cours des journées troublées qui suivirent l’affaire du tabac (1890-1891), Amir Nehâm Garrousi fut rappelé d’Azerbaïdjan et nommé gouverneur (1891-96) des provinces centrales d’Iran (qui comprenaient Kermânshâh, le Kurdistan et Hamedân). Amir Nehâm fut le dernier gouverneur de Kermânshâh sous Nâsseredin Shâh. Mozaffaredin Shâh (1896-1906) nomma d’abord Zeynol-Abed Khân Hosam-ol-Molk gouverneur de Kermânshâh, mais il la remplaça rapidement par d’autres dont le dernier fut Abd-ol-Hossein Mirza Farmânfarmâ. C’est lors de la gouvernance de ce dernier que des consulats russes et britanniques furent établis à Kermânshâh, respectivement en 1903 et 1905.

Occupé par l’armée russe impériale en 1914, suivie par l’armée ottomane en 1915 pendant la Première Guerre mondiale, Kermânshâh fut évacuée en 1917, lorsque les forces britanniques arrivèrent pour expulser les Ottomans. Kermânshâh participa activement à la Révolution constitutionnelle. Une partie de la population, avec à sa tête des représentants élus, réclama la protection de la propriété des paysans et des villageois de Kermânshâh – demande qui ne fut pas approuvée par le gouverneur anti-constitutionnaliste Soltân Mohammad Mirzâ Seif-ol-Dowleh. Après sa destitution et sous le gouvernement provisoire, en 1909, le quartier juif de Kermânshâh devint le théâtre de révoltes qui furent gérées par le consul britannique du moment. Entre la fin de la Première Guerre mondiale et la chute de la dynastie qâdjâre (1918-25), douze gouverneurs, principalement des chefs militaires, gouvernèrent la région. La province joua un rôle important pendant la période qâdjâre et, plus tard, dans le mouvement républicain sous la dynastie Pahlavi. La ville de Kermânshâh fut durement touchée pendant la guerre Iran-Irak, et certaines régions comme Sar-e Pol-e Zahâb et Qhasr-e-Shirin furent presque complètement détruites. La province eut pour nom officiel, de 1969 à 1986, Kermânshâhân. Après la Révolution en 1979, la ville fut nommée un temps Ghahramân Shahr, et plus tard, de 1986 à 1995, le nom de la ville ainsi que celui de la province changèrent pour devenir « Bâkhtarân » qui signifie l’ouest et fait référence à l’emplacement de la ville et de la province dans le pays. Après la guerre Iran-Irak, cependant, la ville fut rebaptisée Kermânshâh, selon le désir de ses habitants, et conformément à la mémoire littéraire perse, et à celle, collective, des Iraniens.

Bibliographie :
- Ardalân, Shirine (2004), Les Kurdes Ardalân : entre la Perse et l’empire ottoman, Paris : Geuthner.
- Astarâbâdi, Mâziâr (1962), Târikh-e Jahângoshâ-ye Nâderi, Téhéran : Anvâr.
- Calmard, Jean (2015), "KERMANSHAH iv. History from the Arab Conquest to 1953", Encyclopædia Iranica, online edition, available at http://www.iranicaonline.org/articles/Kermanshah-04-history-to-1953
- Soltâni, Mohammad Ali (2002), Joghrafia-ye tarikhi va tarikh-e mofassfal-e Kermânshâhan (La Géographie Historique ou l’histoire exhaustive de Kermânshâh), Téhéran : Sahâ.


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