N° 160, mars 2019

« Les pas de l’eau » de Sohrâb Sepehri


Présenté et traduit par

Fâtemeh Ghahramâni


Sohrâb Sepehri est né le 7 octobre 1928 à Kâshân, en Iran. Il est souvent tenu pour l’un des cinq plus grands poètes modernes iraniens avec Nimâ Youshij, Ahmad Shâmlou, Mehdi Akhavân-Sales et Forough Farrokhzâd.

Sohrâb Sepehri a dédié le poème « Les pas de l’eau » à sa ville natale, Kâshân, où il a vécu la première partie de sa vie.

Sepehri était aussi l’un des principaux peintres modernistes d’Iran. Connaisseur notamment du bouddhisme, du soufisme et des écoles mystiques d’est ou d’ouest, il a mêlé les concepts de l’Orient mystique à ceux de l’Occident mystique, créant ainsi une poésie à la saveur et à la signature toutes personnelles et inédites dans la littérature persane sous cette forme. Pour lui, les nouvelles formes étaient des moyens de découverte artistique dans l’expression de pensées et de sentiments. Sa poésie est aussi basée sur l’humanité et une profonde croyance en la valeur de l’homme. Pour finir, Sepehri était aussi un amoureux de la nature, dont la contemplation ne le fatiguait pas. La nature est omniprésente dans son œuvre autant poétique que picturale.

Les poèmes de Sohrâb ont été traduits en plusieurs langues dont l’anglais, le français, l’espagnol, l’allemand, l’italien, le suédois, l’arabe, le turc et le russe.

Sepehri est mort le 21 avril 1980 à l’hôpital Pars à Téhéran. Sa dépouille repose dans le sanctuaire de Sultan Ali à Mashhad Ardehal, dans son terroir bien-aimé.

Sohrâb Sepehri

Les pas de l’eau

 

Jouissons de la beauté dans le vignoble

Et ouvrons notre bouche quand la lune se lève

Ne disons pas que la nuit est une chose immonde

Et que le ver luisant ignore la perspicacité du jardin

Allons chercher des paniers

Et remplissons-les de tous ces rouges et verts

Mangeons le matin du pain et du petit fromage

Et plantons un arbrisseau à chaque méandre de la parole

Et semons la graine du silence entre deux syllabes

Et ne lisons point un livre que le vent n’arpente pas

Et le livre dans lequel la peau de la rosée n’est pas humide

Et le livre dans lequel les cellules sont sans dimension

Ne souhaitons pas que la mouche s’envole du bout des doigts de la nature

Ne souhaitons pas que la panthère s’en aille de la Création

Et sachons que sans le ver, il manquerait quelque chose à la vie

Et la loi de l’arbre souffrirait sans la chenille

Et nos mains chercheraient quelque chose, s’il n’y avait pas la mort

Et sachons que la logique vivante de l’envol changerait, s’il n’y avait pas de lumière

Et sachons qu’il y avait un vide dans l’esprit des mers avant le corail 

Et ne demandons pas où nous sommes.

Sentons le pétunia frais de l’hôpital

Et ne demandons pas où est la Fontaine de la Fortune

Et ne demandons pas pourquoi le Cœur de la Vérité est bleu

Et ne demandons pas quelle nuit, quelle brise nos ancêtres ont vécues

Derrière nous, il n’y a pas d’espace vivant

Derrière nous, l’oiseau ne chante pas

Derrière nous, le vent ne souffle pas

 

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Et la framboise de la jouissance dans la bouche de la copulation

La vie est une coutume agréable

La vie a des ailes, grâce à l’étendue de la mort

La vie saute aussi haut que l’amour

La vie ne peut pas disparaitre de ta mémoire, de la mienne, comme quelque chose sur l’étagère des habitudes

La vie est l’extase d’une main qui cueille,

Une première figue noire dans la bouche âcre de l’été,

La dimension d’un arbre dans les yeux d’un insecte,

L’expérience d’un papillon de nuit dans l’obscurité

La vie est ce sentiment étrange que vit un oiseau migrateur,

Le sifflet d’un train qui résonne dans le sommeil d’un pont

La vie est la vue d’un jardin à travers les fenêtres scellées d’un avion,

Les nouvelles d’une fusée lancée dans l’espace

Toucher la solitude de la lune

Une pensée pour sentir une fleur sur une autre planète

La vie est de laver une assiette

La vie est de trouver une pièce de dix-châhi dans le caniveau

La vie est le carré d’un miroir

La vie est une fleur puissance éternité,

La vie est la multiplication de la terre aux battements de notre cœur.

La vie est « une géométrie » simple et égale à soi

Où que je sois, laisse-moi l’être

Le ciel est à moi

La fenêtre, l’esprit, l’air, l’amour et la terre sont à moi


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